2023-04-28
SÉLECTION JAZZ #39
La sphère latine irradie naturellement le jazz et les courants concomitants. Ce phénomène musical est significatif avec l’exigeante Rachel Therrien. Entourée par le Latin Jazz Project, la trompettiste canadienne sort aujourd’hui le plantureux « Mi Hogar », un signe de la bonne santé des registres afro-caribéens. Entendu avec le légendaire Buena Vista Social Club, Rolando Luna confirme cette actualité avec le conséquent « Rolando’s Faces ». Scindée en deux disques, cette production solo mais variée dévoile les travaux d’un pianiste au sommet de son art. De son côté, le label Craft réédite cette année de nombreux classiques du catalogue Fania. Parmi ces nouveaux pressages figurent le percussionniste Tito Puente ou la détonante Fania All Stars, immortalisée en 1971 sur la scène du Cheetah. Enfin le claviériste français Laurent Coulondre revient dans les bacs avec un album accompli. Intitulé « Meva Festa », cet enregistrement mêle avec astuce les rythmes brésiliens et cubains.
Rachel Therrien / Mi Hogar (Outside In Music/Proper & Bartus)
Complet, le parcours musical de Rachel Therrien se distingue notamment par une formation à l’Instituto Superior de Arte de Cuba, par des masterclass au festival de Marciac et par une foule de nominations, souvent prestigieuses. Intitulé malicieusement « Mi Hogar », soit l’éloquent ma maison, le nouveau disque de la trompettiste québécoise achève le sillon creusé depuis des années, au contact des sonorités caliente. Entouré par une vingtaine d’éléments via le Latin Jazz Project, la musicienne renoue ici avec la tradition des grands ensembles du Spanish Harlem ou de La Havane, selon. Ce rendu est évident à l’écoute de « Porcelanosa », une plage au groove imperturbable, ou avec « Mojo », un thème relayé par le talentueux Gabriel Chakarji au piano. Pourtant résumer « Mi Hoggar » à une simple empreinte cuivrée serait réduire un opus bien plus complexe qu’il n’y parait. On pense à « Capricho Arabe » ou à « Odessa » deux morceaux bâtis à la perfection et dont les constructions géométriques renvoient parfois aux travaux d’un Maurice Ravel. Dotée d’un jeu entêtant, Rachel Therrien renouvelle aussi et surtout une approche parfois rebattue de la trompette à la cubana. La preuve avec « Con Alma », une relecture du standard fiévreux de Dizzy Gillespie (un titre extrait du manifeste « Afro », avec Quincy Jones, Hank Mobley et Mongo Santamaria) durant laquelle la compositrice globe-trotter rivalise d’audace avec les emblématiques quintos et autres congas. Chaudement conseillé.
Rolando Luna / Rolando’s Faces (L'Esprit du Piano/InOuïe Distribution)
Entendu avec l’immense Omara Purtuondo et au travers du clash reggae-latino « Havana Meets Kingston », Rolando Luna est un créateur accompli. Toute aussi intéressante, la discographie du pianiste cubain est peuplée par une touche habitée voire sophistiquée mais qui ne cède jamais le pas au vernis virtuose et à la démonstration précieuse. Edité quelques semaines après le recueil « Mi Alma En Canciones », « Rolando Face’s » enfonce le clou avec une double captation live et studio donnée en solo. Captée lors d’un concert privé à Toulouse, la première prestation fait la part belle aux reprises via « O Que Será », une mélodie sublime signée Chico Buarque, ou avec « La Belle Vie », la ballade composée, au mitan des années 60, par Sacha Distel. Si la variété des genres peut de prime abord surprendre, la fluidité de l’interprétation et l’unité de ton séduisent rapidement. Inscrit dans la foulée, le disque studio dévoile, pour sa part, la psyché complexe du domaine afro-cubain. On y perçoit ainsi l’apport classique via « Clair de Lune » de Claude Debussy, une injonction syncrétique avec « Distancias » de Chucho Valdés, et un hommage au jazz grâce à « Coltraneando » une variation autour de John Coltrane. Passé maître dans la science de l’arrangement, Rolando Luna élargit finalement le spectre comme l’induit « Golden Brown ». Ouvragée, cette adaptation des Stranglers souligne le talent de Dave Greenfield, le clavier de la formation rock britannique et auteur de cette troublante séquence baroque.
Fania All Stars / Live At The Cheetah Vol.2 (Craft Recordings/Concord)
Lancé dans les années 60 par les visionnaires Johnny Pacheco et Jerry Masucci, le label Fania a rapidement réuni sous sa bannière les populations hispaniques de New York, à commencer par l‘influente communauté portoricaine. Conceptrice de la salsa, d’après ce mix électrique de mélodies tropicales, de funk et de jazz, l’enseigne américaine est de retour avec une poignée de rééditions vinyles chez Craft Recordings. Parmi ces gemmes, signalons Tito Puente, dont on fête le centenaire de la naissance, avec le fédérateur « Para Los Rumberos » ; le tandem Victor Lavoe et Willie Colón, un ticket ultra-efficace, via le gangsta « Crime Pays »; ou bien encore Ray « Las Manos Duras » Barretto, le rythmicien de l’écurie nuyorican, grâce au félin « Que Viva La Música ». Bon résumé des jeunes années de ce roster du barrio (on est quand même bien loin du formatage reggaeton), le concert de la Fania All Stars au club Cheetah complète cette campagne discographique. Enregistré le 26 août 1971, ce gig est alors incarné par un side band au top. Outre les figures précitées, les enchanteurs Cheo Feliciano et Ismael Miranda témoignent du fait. Découpée en six titres ensorcelants, cette revue vaut également pour ses versions incroyables de « Estrellas De Fania », « Ponte Duro » ou « Macho Cimarrón ». Elle complète d’autres grands sets du super-groupe (le point fort de la boutique new-yorkaise) comme la prestation homérique au Yankee Stadium ou le live au Zaïre, en prélude au choc Mohamed Ali-George Foreman… Plus d'infos Fania Records story.
Laurent Coulondre / Meva Festa (New World Production / L’Autre Distribution)
Avec « Meva Festa », Laurent Coulondre tisse une ligne artistique cohérente où croisent le lexis catalan et les cadences brésiliennes. Finalisé, de par et d’autre de l‘Atlantique, par les troubadours occitans et les tambourinaires du Nordeste, cet apport est sublimé par « Memoria » ou « Bahia », deux échappées où le pianiste français flirte avec les déhanchés auriverde et la nostalgie inhérente. Porté par une formation efficace (le batteur André Ceccarelli et le trompettiste Nicolas Folmer font partie de l‘aventure), le jazzman multi-primé ne se cantonne toutefois pas au bouillonnant espace lusophone. Fasciné comme nombre de ses contemporains par les cultures créoles, Laurent Coulondre lorgne aussi du côté de Cuba comme l’indique la session inaugurale ou « Isla Perdida » et son appropriation singulière des savants thèmes locaux. Fort d’une créativité de tous les instants, l’ensemble présent assoit la formule via « El Jonito » et « Agua Bon », deux funks héritiers d’Earth, Wind And Fire, un groupe américain lui-même sous perfusion latino, pour le moins à ses débuts. Ou bien encore avec « Gato Furioso », une échappée aux traits cubistes (là encore un gage créole évident) où le piano de Laurent Coulondre engage un dialogue vibrant avec les percussions d’Adriano Dos Santos Tenorio et la contrebasse de Jérémy Bruyère. Cette exploration des espaces sud-américains et caribéens est doublée par un pressage vinyle proverbial. Le tout est illustré par une peinture haute en couleur, avec restitution d’une rue de La Havane…
Texte par Vincent Caffiaux