2026-03-27
PRINCESS ERIKA
Pionnière du reggae hexagonal avec « Trop de Bla Bla », Princess Erika revient sur le devant de la scène avec « Racines », un EP cinq titres soigneusement produit. En verve, la chanteuse et comédienne mise en scène en son temps par l’immense Peter Brook revient sur cette nouvelle session, sur sa manière d’écrire, sur ses albums fétiches ou bien encore sur sa passion pour les répertoires jamaïcains via le rocksteady, le reggae ou le dub…
Vos prochains enregistrements surprennent par leur tonalité soul voire rocksteady…
Oui, ces titres sont écrits avec The Shuffle Inc, un collectif qui a l’habitude de travailler sur des projets à géométrie variable, instrumentaux ou avec des chanteurs. Cela fait longtemps qu’on avait envie de bosser ensemble. Et oui cela sonne très rocksteady, un son perceptible via les interventions à l’orgue Hammond de Camille Bazbaz, un grand amateur de cette période musicale, avec qui j’ai d’ailleurs déjà joué par le passé.
À l’image des claviéristes Jackie Mittoo ou Booker T, cette dimension chaleureuse sonne finalement de manière intemporelle…
Il ne s’agit pas d’exclure la technologie, et notamment les pluggins, cela fait partie de la réalité du jour, mais c’est vrai que les styles rocksteady ou rhythm and blues et cette touche classique vieillissent plutôt bien. J’ajoute naturellement à cela cette dimension pop qui m’est chère, au plan des mélodies. À ce titre, j’ai mis l’accent sur les voix : je trouve cette approche très élégante.
Votre écriture renvoie aux portraits ou vignettes, on est loin des discours politiques ou religieux véhiculés par le reggae…
Effectivement, que cela soit à propos d’un phénomène de société ou d’une personne, je cultive une approche faite de proximité. On reste dans le réel et le quotidien, on est loin de cette société de l’image, de cette dimension virtuelle qui nous entoure. Ca renvoie également au fait que j’ai connu, plus jeune, une réalité tout autre, que cela soit dans les studios, où l’on travaillait sur des magnétophones 24 pouces, mais aussi via les moyens d’écoute physiques comme le vinyle. À vrai dire j’aime les supports tangibles. Il suffit d’observer une légende comme Lee Scratch Perry et son rapport fusionnel à sa console, au sein du studio Black Ark. Lors de voyages à la Jamaïque j’ai eu la chance de découvrir des structures incroyables comme le Mixing Lab, il y a une patte, avec cette manière de tordre le son, c’est de l’ordre du divinatoire (rires)…
Pour vous à quoi correspond ce style ?
Surtout à de belles rencontres comme celle effectuée en 1998 avec Sly Dunbar et Robbie Shakespeare, à Kingston. Je les ai rencontrés par l’intermédiaire de Nick Patrick, un producteur anglais de renom. Ce tandem rythmique a aussitôt été à l’écoute de mes compositions. Sly m’a posé de nombreuses questions concernant mes chansons afin de respecter l’esprit qui s’en dégageait. Ils sont juste intervenus avec un riddim de leur composition que j’ai naturellement acceptée. Mais le clou, c’est lorsqu’ils m’ont expliqué qu’ils ne prendraient pas de royalties sur mon travail. Pour eux c’était normal car c’était moi l’autrice des titres. Outre cette expérience, le reggae est avant tout une musique internationale comme le rappelle si bien Dennis Brown. Ce genre se décline en différentes formes, souvent variées. Pour l’histoire, mon premier single « Trop de Bla Bla » a été produit par Dennis Bovell, l’artisan d’un son typiquement britannique, que cela soit avec son groupe, Matumbi, avec le dub poet Linton Kwesi Johnson, mais aussi avec de multiples interprètes pop comme Bananarama.
À propos de « Trop de Bla Bla », n’est-ce pas là un titre #MeToo avant l’heure ?
Cette chanson n’était pas du tout préméditée. Elle est née d’un fait réel. Je vivais avec un homme violent et, autour de moi, je me suis aperçu qu’il y avait d’autres femmes qui subissaient les mêmes violences. Le plus troublant c’est que ce phénomène était accepté, comme normal… Le tout dans un milieu reggae parfois dur, où la place de la femme doit être conforme… Cette approche correspond à ma façon d’écrire. Je relate le quotidien afin que les épisodes mis en avant soient amplifiés, à destination du public. C’est le cas de ce premier titre sorti en 1988.
Votre point de vue sur le retour du disque vinyle ?
C’est essentiel, c’est le support qui permet de fixer la musique. L’objet est magnifique, qu’il s’agisse des pochettes à battant, des notes intérieures ou des livrets. Avec l’apparition du Cd, le vinyle a perdu il y a quelques décennies, de sa popularité. D’autant que ce disque numérique a largement entamé les gains des musiciens. Rappelons qu’avec ce support, nous cédions près de 25 % de nos royalties aux majors. Mais le retour du disque vinyle rappelle qu’il y a tout un tas de métiers autour de ce format. C’est le cas d’un petit disquaire installé au pied de chez moi. Concernant l’engouement pour le microsillon, il y a quelques jours, celui-ci me racontait comment le 33 tours est désormais au cœur de soirées, dans l’univers soul.
Trois albums importants ?
Je dirais d’abord Bob Marley & The Wailers avec « Rastaman Vibration ». C’est le premier disque que j’ai acheté. Par delà le reggae, Marley est le maître de la chanson. Il suffit d’écouter une plage comme « Johnny Was » ou bien encore « War », soit l’adaptation d’un discours de Hailé Selassié. C’est fondateur, instructif et révolutionnaire. Après je citerais volontiers « Black Woman » de Judy Mowatt. C’est un album fait par et pour les femmes, et c’est un titre très important à mes yeux (elle se met à chanter la mélodie en direct, d’une voix assurée Ndr). Enfin je retiendrais « Songs In The Key Of Life », le double album de Stevie Wonder. C’et un compositeur de génie. Ce disque assimile une grande variété de genres musicaux. Une séquence comme « As » est sublime, tant au plan des paroles que de la musique. On se demande où il va chercher tout ça…
L’univers de Princess Erika est peuplé de références exigeantes, souvent en provenance du Royaume-Uni. C’est le cas de Dennis Bovell, pilier du groupe Matumbi et producteur de nombreuses voix reggae, rock ou pop. Editée il y a deux ans chez Trojan, une excellente anthologie concentre le savoir-faire de ce sorcier des studios. Produit par ce dernier, le groupe The Slits incarne bien la punky reggae party chère à Bob Marley. Intitulé « Cut », leur unique Lp et sa pochette militante dévoilent des titres surprenants comme cette reprise de « I Heard It Through The Grapevine », le fameux titre de Marvin Gaye. Petit sœur de Princess Erika, Hollie Cook mêle à merveille le reggae, la soul et la pop. Pièce de choix, « Shy Girl », son dernier opus, rend un bel hommage au lovers rock, un reggae romantique incarné par Brown Sugar ou Janet Kay. Enfin ces influences sont mâtinées de cinéma à haute teneur sociale comme le terrible « Babylon » de Franco Rosso ou « Small Axe », la collection de cinq films du plasticien et cinéaste Steve McQueen. Outre des témoignages saisissants sur l’Angleterre de ces soixante dernières années, ces productions sont truffées de dizaines d’extraits musicaux dont Aswad, Prince Far I ou Augustus Pablo…
Interview et sélection réalisées par Vincent Caffiaux / Photo : D.R.