2022-02-17
SÉLECTION JAZZ #28
Cette nouvelle sélection jazz prend des allures de pépinière avec Binker & Moses qui délivrent « Feeding The Machine », un deuxième album d’une puissance rare. Dans un registre différent, le trompettiste britannique Nick Walters revient avec « Singularity », un disque construit autour de surprenants samples de la NASA. Récemment signé chez Blue Note, le collectif Blue Lab Beats prolonge, pour sa part, son travail au contact de l’électro et du rap avec le significatif « Motherland Journey ». Enfin la chanteuse américaine Lady Blackbird délivre aujourd’hui « Black Acid Soul », un premier Lp aux accents soul prometteurs.
Binker & Moses / Feeding The Machine (Gearbox Records)
Distingués en 2017 avec « Journey to The Mountain of Forever », une œuvre monumentale qui conviait notamment le percussionniste Sarathy Korwar, le saxophoniste Binker Golding et le batteur Moses Boyd reviennent avec l’explicite « Feeding The Machine ». Épaulé par Max Luthert, le duo surpasse ici une discographie déjà bien dense. Points forts du binôme, l’attaque dissonante et les rythmes d’airain sont désormais complétés par des loops et sons divers. Alternative à un champ électro-jazz souvent formaté, le canevas digital de Max Luthert puise, pour l’histoire, dans les compositions du duo britannique. L’unité de ton est perceptible avec « Asynchronous Intervals » et son rayonnement fissile. Ou via « Feed Infinite », dont la puissance sonore ne trouve guère d’équivalence sur la scène contemporaine. Édités avec soin par Gearbox, (Levitation Orchestra, Abdullah Ibrahim…), Binker & Moses affinent, en substance, une production fascinante. Point culminant de cet album, « Active-Multiple-Fetish-Overlord » et ses résonnances lynchiennes instaurent ainsi un troublant tableau onirique où les circonvolutions sonores laissent transparaitre un paysage musical tourmenté mais d’une poésie incontestable. Chaudement conseillé…
Nick Walters / Singularity (DOT)
Source d’inspiration, le thème de l’espace attire naturellement les jazzmen et des pointures comme Sun Ra (pour l’apport politique) ou bien encore Thomas de Pourquery (pour l’influence notoire de la lune). Avec « Singularity », Nick Walters franchit un cap supplémentaire puisqu’il intègre des sons collectés, au fil des ans, par la NASA via la mission interplanétaire Cassini… Conceptuel, ce nouveau disque du trompettiste britannique délivre huit variations autour de la gravitation, de l’antimatière et de la métaphysique. Pourtant l’enregistrement présent ne succombe pas, pour autant, aux sirènes de la musique électro-acoustique et, plus généralement, de l’abstraction. Entouré par une partie du quartet Ruby Rushton, soit Tenderlonious à la flûte et Tim Carnegie à la batterie, et par le guitariste Thibaut Remy, Nick Walters offre avant tout des instrumentaux habités. C’est le cas de « Cosmos », de « Supernova » et surtout d’ « Entropy », dont les arrangements synthétiques délivrent un cachet rétro-futuriste des plus pertinents. Dédié au prix Nobel de physique Roger Penrose, le Lp « Singularity » est illustré par une photo prise depuis le télescope spatial Hubble. Le tout est disponible sur le label indépendant DOT…
Blue Lab Beats / Motherland Journey (Blue Note/ Universal)
Figure des années 80 avec les funkateers de Was (Not Was), Don Was fait désormais partager sa vision artistique à 360 degrés avec Blue Note, un label qu’il dirige, main de maître, depuis une dizaine d’années. Récente acquisition de la prestigieuse enseigne new-yorkaise, le tandem Blue Lab Beats témoigne de l’ouverture des lieux. Basée à Londres, la formation revient avec « Motherland Journey », un opus où s’enchevêtrent habilement les mélodies soul, les rythmes électro et une certaine approche jazz. Inscrite dans le sillage de la compilation « Blue Note Re:Imagined », l’entité britannique convie ici une noria d’invités. Emmené par le rappeur Ghetto Boy, le tubesque « Blow You Away (Delilah) » symbolise ainsi la bande-son des turbulentes mégapoles africaines ; l’impeccable « Labels » administre une touche old school grâce à une prestation efficace de Tiana Major9 et Kofi Stone ; et la plage titulaire intègre la voix de Fela Kuti, authentique légende et passeur, dans les années 70, de registres aussi entraînants que le funk, le jazz ou le highlife. Bon concentré musical du jour, l’album « Motherland Journey » est disponible, dans les bacs, en pressage double vinyle : avis aux beatmakers et autres Mozart du mix…
Lady Blackbird / Black Acid Soul (Foundation Music/ BMG)
Avec son pseudonyme emprunté à Nina Simone et sa coiffe péroxydée, Lady Blackbird ne laisse franchement pas indifférent. Sorti chez Foundation, le nouveau label du Dj Ross Allen, ce premier Lp confirme tout le bien qu’on pensait déjà des premières sessions de la chanteuse américaine. Largement inspirée par la tradition vocale locale et des interprètes de la trempe de Sarah Vaughan (période Mainstream) ou Tina Turner, Lady Blackbird consacre ainsi une bonne part de ce coup d’essai aux reprises. Si l’exercice n’a, en soi, rien de singulier (la tradition du songbook reste forte), le choix des relectures affirme toutefois un univers attachant. Perle du genre, « Fix It » recycle subtilement le « Peace Piece » du pianiste Bill Evans. Remixé il y a quelques mois par Greg Foat, « Collage » puise, non sans force, dans le répertoire du James Gang. Et « Beware The Stranger » revisite « Wanted Dead or Alive », une pépite funky interprétée, au tournant des années 70, par Krystal Generation. Produit par le coté Chris Seefried, « Black Acid Soul » s’inscrit, à ce titre, dans le giron d’un jazz soulful typique de cette période. Une dimension sophistiquée résumée par le morceau-titre et son écheveau de chœurs et cordes psychédéliques.
Texte Vincent Caffiaux / Photo Binker & Moses par Dan Medhurst