2025-05-05
WEEDING DUB
Depuis leurs débuts, le reggae puis le dub s'enrichissent de nombreux autres styles musicaux. Parmi les pionniers du genre en France, le dubmaker lillois Weeding Dub prend à coeur de marier le dub stepper à d'autres musiques électroniques actuelles, tout en gardant un ancrage dans le reggae roots. Sa discographie sur 20 ans prouve bien la réussite de cette éclectique créativité. Sa musique se nourrit également de nombreuses collaborations avec des artistes qu'il affectionne, chanteurs et musiciens de talent notamment. A ne pas manquer, ses performances lives dub mix où l'artiste recompose ses morceaux en direct en fonction de la vibe du public. Tournée en cours et nouvel album à venir en 2025. Entretien.
Tu as sorti ton 1er Lp « Steppactivism » il y a 20 ans, comment as-tu commencé à faire du dub ?
Après avoir étudié le piano, j'ai découvert la M.A.O. au milieu des années 90, époque où la musique électronique a explosé en France. On entendait pour la première fois des sons jamais entendus, les structures même des morceaux volaient en éclat... Tout un nouveau monde s'ouvrait alors pour la musique, je me suis jeté dedans à corps perdu. Parallèlement à ça, des potes montaient un groupe de reggae roots et je me suis amusé un jour à mélanger leur musique avec les expérimentations électroniques que je faisais dans mon coin. On m'a expliqué que ça s'appelait du dub, je ne connaissais alors même pas le nom ! J'ai tout de suite adoré ce mélange d'expérimentations sonores, de liberté quasi infinie dans la composition, associés à la richesse historique et culturelle de la musique reggae. La riche simplicité des mélodies du reggae m'a aussi tout de suite attiré.
De quelle manière les racines de la musique jamaïcaine, comme le ska puis ensuite le reggae roots, t’ont-elles influencé ?
Je vois le reggae comme le blues des Caraïbes : l'histoire même de cette musique est liée à la souffrance d'hommes et de femmes dominés, exploités, et qui, pendant des décennies, ont façonné cette musique tantôt comme un exutoire, tantôt comme témoignage d'un quotidien subi. C'est pour moi le fondement de mon travail : si ma musique peut varier dans la forme du reggae roots jusqu'aux steppers digitaux les plus expérimentaux, les racines de la musiques jamaïcaines sont sans l'ombre d'un doute le point commun de mon travail depuis mes débuts.
Quel est l’album dont tu es le plus fier et pourquoi ?
Chaque album a son histoire, reflète un moment de vie, une époque et des rencontres. Je me souviens encore de l'excitation ressentie il y a plus de 20 ans quand on m'annonçait que le label Sounds Around voulait sortir mon premier album ! Et la fierté quelques années plus tard d'en sortir d'autres chez Control Tower, dont j'admirais les productions depuis de nombreuses années... La création de mon label en 2015 pour la sortie de l'album « Still Looking For » a aussi été un tournant, un aboutissement, une fierté... Un album c'est souvent plusieurs années de travail, de recherche en studio, de rencontres avec des artistes que tu admires... Dur de n'en choisir qu'un !
Ton dernier album « Where We Come From », sorti en 2022 (en écoute ci-dessous), débute par un gros stepper intitulé « Rastafari » : un hommage à cette culture ? Comment ce mouvement spirituel impacte-t-il ta vie ?
Je n'ai pas la prétention de me considérer rasta, mais la sagesse de ce mouvement me parle depuis que j'ai découvert le reggae. C'est dingue de voir à quel point un mouvement spirituel ou religieux a pu influencer un style musical présent maintenant aux 4 coins du globe. Je suis fier de contribuer, à mon petit niveau, à une musique qui met ces considérations humaines, morales et philosophiques au premier plan.
Rastafari, by Weeding Dub
Trod On feat. Vivian Jones, by Weeding Dub
Waiting Horns, by Weeding Dub
Don't Believe feat. Skatta & Oulda, by Weeding Dub
Vibronics meets Weeding Dub feat. Nia Songbird - Hard Living, by Vibronics meets Weeding Dub
Hard Dubbing, by Vibronics meets Weeding Dub
Vibronics meets Weeding Dub feat. Madu Messenger - Never Lie Down, by Vibronics meets Weeding Dub
Exclusive Dub for Bandcamp, by Vibronics meets Weeding Dub
Streets On Fire feat. S.M.U.G.G.L.A.Z., by Weeding Dub
Wax & Feathers feat. Marina P, by Weeding Dub
Poshgore, by Weeding Dub
It's a Revolution, by Weeding Dub
L’artwork a été créé par l’artiste Jan Koke issu du graffiti : pourquoi ce choix ?
J'ai découvert le travail de Jan Koke via Internet et j'ai tout de suite accroché à ce mélange de graffiti et de calligraphie, deux disciplines que j'aime beaucoup. Je lui ai envoyé l'album, il a aimé, je lui ai commandé une peinture originale pour l'illustrer, qu'on a ensuite déclinée pour l'album, les deux maxis et le 7’’ issus de l'album. J'essaie, depuis la création du label, de confier les artworks à des artistes que j'aime beaucoup : Jan Koke donc, mais aussi Someone, TDM, Relaks, Jimkiri…
Comment est née la collaboration avec Marina P et Vibronics, avec qui tu as pas mal tourné ? (video ci-dessous)
Ca fait maintenant plus de 20 ans qu'on se connaît avec Steve Vibronics. Il était l’une de mes influences majeures à mes débuts, je l'avais d'ailleurs invité sur mon tout premier album en 2004. On s'est retrouvés un jour, par hasard, à faire un Dub Fi Dub ensemble à la fin d'une soirée dans le sud de la France et on a tout de suite kiffé ça. Steve m'a lors proposé de poursuivre l'expérience et c'est ainsi que le projet Note Fi Note / Dub Fi Dub est né. « Note fi note » car on a passé plusieurs jours en Angleterre dans son studio, à jouer note par note chacun son tour. C’était hyper fluide, très productif. On a composé un album sur lequel on avait invité -entre autres- Marina P avec qui le contact est tout de suite bien passé et c'est comme ça qu'elle nous a accompagné sur scène pour défendre ce projet, avec sa voix, ses convictions, sa présence et son authenticité. Ca fait maintenant 3 ans qu'on joue ensemble et c'est un vrai kiff tant sur scène qu'en dehors !
Que ce soit Steve ou Marina, j'ai rencontré des personnes dont le talent musical n'est plus à démontrer mais qui m'ont surtout beaucoup appris humainement au cours de ces années de tournée.
Quelle est ta vision sur la place des femmes dans le milieu reggae ?
Dans le reggae, comme dans les autres styles musicaux et comme dans la société en général, les femmes doivent certainement plus que les hommes lutter pour faire leur place. Que ce soit sur scène ou en dehors, le milieu de la musique n'échappe pas à une forme de discrimination que subissent les femmes en France et ailleurs dans le monde. On l'a vu ces dernières années, le mouvement MeToo a touché notre milieu, montrant là aussi que du travail restait à faire, et ce, malgré l'ouverture et les valeurs véhiculées par notre musique. Il me semble remarquer cependant la présence plus régulière de femmes dans nos évènements, que ce soit en tant qu'artistes, techniciennes, organisatrices, activistes... Il y a aussi beaucoup de prévention maintenant en festivals, de zones « safe place » par exemple. Les choses semblent avancer. Trop lentement encore, mais ça me semble avancer. Des initiatives comme des soirées 100% féminines, ou la mise en avant d'artistes féminines sont aussi à noter et à encourager, même si, comme me le confiait une amie selecta : « je me demande parfois si je suis bookée pour ma sélection, ou juste parce que je suis une meuf ». Une question légitime que n'ont pas à se poser les artistes masculins...
Comment définirais-tu ta place dans le dub ?
Il existe je crois trois manières de jouer du reggae, et donc du dub : le sound system bien sûr, les lives band avec des musiciens sur scène, et la manière que j'ai choisie moi : le live dub mix. Le live dub mix, basiquement, consiste à reconstituer un mini studio sur scène (avec table de mixage, effets, etc.) et à réinterpréter les morceaux par des mixes différents. C'est l’une des spécificités de notre musique : un même morceau peut être revisité, remixé, « dubbé » à l'infini, avec des ambiances parfois totalement différentes. Un même morceau peut se voir décliné, selon le mix, en une version plus atmosphérique, ou au contraire, plus énergique, le ressenti peut parfois être très aérien, d'autres fois beaucoup plus dark... C'est ce qui me plaît le plus dans cette manière d'aborder le dub, et c'est ce sur quoi je travaille depuis 20 ans maintenant : essayer de proposer, concerts après concerts, des interprétations différentes de mes morceaux, en fonction de la vibe du moment, du public, de l'endroit où on joue... Le même morceau ne sera pas joué de la même manière s’il ouvre un festival généraliste à 20h, que s’il est joué à 3h du matin sur un sound system dans une soirée dédiée au style.
Quel message souhaites-tu faire passer ?
On n’est pas là pour longtemps, alors te prend pas la tête, ne perd pas de temps. Tu aimes cette musique, cette personne, cette activité, cet endroit ? Fonce, gave-en toi jusqu'à n'en plus pouvoir ! Tu n'aimes pas cette musique, ces gens, ce lieu ou ce qui se passe autour de toi ? Alors écoute autre chose, bouge, va voir ailleurs, n'attend pas ! On dit souvent « oui mais là c'est pas le bon moment... Je n'ai pas le temps en ce moment de faire ce que je veux vraiment… ». Si t'avais un cancer, tu trouverais le temps d'aller faire ta chimio 5 fois par semaine. N'attends pas le dernier moment pour trouver le temps de faire ce que tu sens devoir faire. La vie est courte, y'en a qu'une, et il y a plein de manières de la vivre. Pas de temps à perdre !
Comment tes émotions impactent-elles ta musique ?
J'ai pour habitude de dire qu'on ne choisit pas la musique qu'on fait. Notre quotidien, nos influences et bien sûr nos émotions décident pour nous. En studio ou sur scène. J'ai fait mienne cette phrase du peintre français Pierre Soulages : « C'est ce que je trouve qui me dit ce que je cherche. »
Quel est l’endroit/le festival où tu as préféré jouer et pourquoi ?
Dur de répondre à cette question ! Après quelques 500 concerts dans une trentaine de pays dans le monde depuis plus de 20 ans maintenant, je continue à kiffer rencontrer des gens qui se bougent pour faire vivre notre culture, des plus grandes villes du monde jusqu'aux territoires les plus reculés. Cet activisme de passionnés est, je crois, ce qui continue de me faire avancer aujourd'hui.
Et quel serait l’endroit où tu rêverais jouer ?
Je n'ai pas encore eu l'opportunité de jouer au Japon. Et c'est un pays qui m'attire beaucoup. Sa culture, son art, son état d'esprit... Un jour, peut-être !
Quels sont tes projets en cours/à venir ?
Je travaille actuellement sur mon septième album, qui sera plus éclectique que les précédents, et très certainement marqué par des récents épisodes de ma vie perso… Rendez-vous en 2025 !
Un dernier mot ?
Merci Star wax de continuer à défendre une certaine vision de la musique. Merci, à l'heure du streaming et du 100% digital, de défendre le disque vinyle, auquel on tient tant. Tellement d'émotions dans ce bout de plastique... Big Up !
Merci !
Interview par Maela / photo par Boucréation.