2022-06-10
SUPERSPECTIVES
Superspectives, dirigé par Camille Rhonat et François Mardirossian, est un festival dédié à la musique contemporaine. La quatrième édition se déroule du 17 juin au 10 juillet, dans les jardins de la Maison de Lorette à Lyon. Le programme de 2022 a pour toile de fond les liens entre nos environnements et la musique perçue comme un espace. Et il est articulé autour d’une quarantaine de représentations où le public est invité à explorer ce sujet au travers d’installations, de performances live, de Dj sets, de sessions d’écoute et des ateliers participatifs. Les deux fondateurs souhaitent attirer de plus en plus de curieux et en découdre avec les idées reçues en effaçant les étiquettes imposées par les institutions qui influencent encore notre perception de cette musique et de ses courants. Entrevue avec Camille.
Pourrais-tu te présenter ?
Je m’appelle Camille Rhonat, j’ai 33 ans, je suis professeur de philosophie et je co-dirige Superspectives avec mon meilleur ami François Mardirossian, pianiste, depuis le lancement du projet en 2018. On dirige à deux mais on n’arriverait à rien sans Quentin Delaplace, notre chargé de production.
Y a-t-il une anecdote derrière le choix du nom « Superspectives » ?
On avait envie de trouver un nom un peu abstrait qui disent quelque chose du projet et du lieu : « Superspectives », ça renvoie à l’idée de voir par au-dessus, d’accéder à un meilleur point de vue, ce qui est peut-être le but de la culture et puis on a une super vue là-haut à la Maison de Lorette, sans doute la meilleure de Lyon. Donc Superspectives. Aussi ça entrait bien en résonance avec d’autres projets et des lieux lyonnais intéressants tels que Superposition (une association dédiée à la promotion des cultures urbaines, Ndlr), Subsistances (un laboratoire international consacré au spectacle vivant, Ndlr), etc.
Quels sont les courants représentés ?
On veut que le festival reste très ouvert esthétiquement, justement pour sortir de l’idée un peu stupide et très française que la musique contemporaine renverrait forcément à un petit stock de styles, de langages ou d’écritures en usage dans le monde académique savant. Ce cliché a été bien entretenu par le monde institutionnel, des conservatoires aux festivals en passant par les émissions de radio, et ses conséquences ont globalement été désastreuses pour la musique contemporaine, qui a perdu beaucoup de son public alors même que la curiosité pour les musiques de création est restée très forte, comme on le voit aujourd’hui dans les milieux indépendants ou alternatifs. On s’intéresse à toutes les esthétiques mais avec un ancrage dans les avant-gardes américaines « minimalistes » des années 1965-1975. Des gens comme Glass, Reich, évidemment mais aussi les moins connus : Alvin Curran, Charlemagne Palestine, Ingram Marshall, etc. Ils ont tout décloisonné, c’est après eux que la musique savante va s’hybrider avec des musiques électroniques, traditionnelles, pop, jazz etc. Donc voilà, on s’intéresse aux musiques hybrides et impures post-minimalistes, parce que c’est un terrain expérimental fantastique.
Que défendez-vous ?
L’idée c’est d’assumer le terme de musique contemporaine en défendant des programmations ouvertes esthétiquement et bien décloisonnées. Et de réconcilier ce désir d’expérimentation sonore avec l’idée que la musique est d’abord un lieu de plaisir sensible et aussi un lieu de rencontre. D’abord sur le plan social, on aime que les gens restent, discutent, et le festival le permet. On est dans un lieu magnifique, ce n’est pas comme une salle où chacun reprend le métro avec ses écouteurs après le concert. Et puis on aime aussi défendre l’idée d’une musique comme lieu spirituel, comme une pratique de la disponibilité à plein de questions, de désirs, d’aspirations qui ne trouvent pas leur langage ailleurs. Et donc de rencontres à ce niveau-là aussi. Après en termes d’objectifs, le pari de trouver un équilibre entre répertoire et création dans la manière de promouvoir cette musique, ou ce rapport à la musique, un équilibre entre scène émergente et locale et les profils de têtes d’affiche.
Votre définition de « Festival nouvelle génération » ?
C’est d’abord un festival tenu par des jeunes, avec la part d’optimisme et d’inquiétude qui caractérise, paraît-il, la jeunesse. Si on n’était pas globalement déçu de voir autant de cynisme et de paresse dans les milieux culturels, on n’aurait pas créé de festival. C’est peut-être idéaliste là encore mais l’idée d’un festival jeune, ça donne aussi des garanties intéressantes au public. A notre âge, à moins d’être des surdoués, on n’a pas encore eu le temps de faire dégénérer une bonne idée en entreprise rentable de divertissement.
Le festival dure quatre semaines, pourquoi avoir choisi un long format ?
Il y a des raisons un peu pragmatiques : on a une jauge plutôt réduite, maximum 500 personnes sur le site, dont 250 places assises devant la grande scène. Ce qui ne permet pas de rassembler beaucoup de monde sur un temps court. Et puis c’est le format qui nous semblait correspondre le mieux à la fois au lieu - c’est une belle maison qu’on a envie d’ouvrir au public comme une résidence d’été pour les vacances - et au type de musique qu’on propose, qui prennent leur temps : des musiques immersives, de croissance lente, souvent assez contemplatives impliquant de ne pas passer d’un plateau à l’autre trop rapidement.
Concernant la programmation, quel est le fil rouge pour cette quatrième édition ?
Avec François, on essaie de programmer de la façon la plus créative possible. Il y a bien sûr des coups de cœur pour des projets déjà constitués, qui tournent et qu’on a hâte d’accueillir. Mais la plupart des projets naissent de discussions entre nous ou avec les artistes et c’est plus excitant comme ça, même si ça pose des questions qui excèdent encore un peu nos forces aujourd’hui pour éviter l’one-shot. Le thème cette année, qui est toujours fixé un peu rétrospectivement, c’est la question de l’environnement pour la musique, qui ouvre plein d’angles intéressants : la possibilité d’une musique naturelle (le chant des oiseaux, des baleines, etc.), la musicalité ou non des environnements sonores, en ville par exemple, mais aussi le fait de considérer la musique elle-même comme un environnement, voire comme un lieu. Voir dans la musique un ailleurs, potentiellement opposable aux autres lieux, c’est toute l’idée émancipatrice de l’ambient par exemple auquel on consacre un weekend entier.
Et quels sont vos coups de cœur ?
Pour moi je dirais que c’est les deux jours de concerts d’Alvin Curran les 7 et 8 juillet. Je suis un grand fan et ça me met vraiment en joie d’organiser sa première à Lyon. Pour François c’est le concert Hildegarde von Bingen & Pauline Oliveros de Clara Lévy le 30 juin : parce que c’est un projet incroyable mais aussi parce qu’il y a une belle histoire d’amitié derrière.
Quelles est la différence entre la Terrasse Sud et la Terrasse Nord ?
La terrasse Sud ressemble à une cour d’école en 1900 avec ses platanes mais c’est dans une belle enceinte XVIe avec de magnifiques murs en pierre. On y installe une grande scène couverte, 250 chaises et c’est là qu’on propose une programmation payante : 20 soirées de concerts. La terrasse Nord est une sorte de grand jardin suspendu avec une vue panoramique sur toute la ville. Il y a le bar bien sûr, mais aussi une programmation gratuite avec des sessions d’écoute, des performances instrumentales et une installation permanente : l’ORG 22 de Vahan Soghomonian.
Vous dites cibler un public le plus large, n’est-ce pas plutôt un public averti ?
C’est un peu ambitieux de dire qu’on vise le public le plus large mais je crois que c’est vrai. On propose des musiques un peu rares, parfois difficiles à identifier, mais je crois qu’on arrive à intéresser assez largement au-delà des mélomanes hyper avertis et des musicologues. Le lieu y est pour beaucoup sans doute. Mais aussi les gens sont plus curieux qu’on ne le pense. Et ils se lassent sans doute un peu de l’homogénéité de l’offre culturelle, surtout pour les festivals d’été. Donc je dirais qu’on reçoit un public assez jeune quand même mais surtout hyper varié, de curieux.
Que proposez-vous en dehors des performances live et des concerts ?
Pas mal de choses, en fait ! Déjà un bar plutôt bien fait avec la plus belle vue de Lyon, ensuite on propose à chacun d’habiter comme sa propre maison de vacances un lieu de patrimoine magnifique qui a maintenant 500 ans, et puis on propose quelques activités de médiation Terrasse Nord en plus des sessions d’écoute et des performances. Je pense qu’on va produire un peu plus de contenu en dehors du concert, des émissions, des playlists, etc. Mais ça prend du temps.
Quels sont les artistes locaux invités cette année ?
Il y a des très jeunes compositeurs comme Margaux Dauby, qui est encore en classe de composition au CNSM de Lyon et des profils plus confirmés comme Guilhem Lacroux (des groupes Tanz Mein Herz, La Tène, La Novia, etc.) ou Alice Orpheus, qui nous a été présenté par Chassol et qui vient de s’installer en ville. Il y a plein de musiciens locaux qui sont autant de la scène disons classique, voire même parfois de musique ancienne comme Axelle Verner, mais aussi de la scène alternative comme les musiciens qu’on a programmés avec Groovedge (un label et anciennement disquaire, ndlr) pour le weekend ambient il y a MTUA, TOMI Yard, Irwin Barbé, Martin Vital Durand, etc.
Lesquels sont à découvrir absolument cette année, un en particulier ?
Tous mais je dirais Vahan Soghomonian avec l’installation ORG 22. Ça va être génial : c’est un orgue d’un genre nouveau qui peut jouer en mode autonome avec de l’IA, qui permet une diffusion spatialisée en 9:1 et qui va être la mémoire vivante du festival. On l’installe à la Chapelle Saint Jean-Paul II. Chaque musicien mais aussi le public peut laisser un message sonore qui sera processé dans le cerveau de l’instrument pour entrer dans une sorte d’énorme boucle cosmique, dont on pourra écouter l’évolution tous les jours.
Ta définition de la musique « Avant gardiste » ?
Je dirais que l’avant-gardisme est ou a été un conservatisme en puissance. Le destin super académique et institutionnel d’un Boulez fait qu’on n’a pas très envie de prendre la notion au sérieux aujourd’hui. Pour l’essentiel, l’avant-garde a été un élément de rhétorique qui a permis à toute une génération de compositeurs d’accéder à la crédibilité après 1950 en fermant plus ou moins bien la porte derrière elle. Un élément de rhétorique contradictoire d’ailleurs, on le voit bien chez Adorno : d’un côté il y a l’idée léniniste de la nécessité d’une avant-garde révolutionnaire pour émanciper le peuple par la culture ; de l’autre il y a l’idée bourgeoise que seule la musique savante issue de la tradition occidentale peut revendiquer un statut culturel émancipateur. La nouveauté et la radicalité sont à chercher aujourd’hui dans des démarches post avant-garde, qui assument une approche plus décloisonnée du phénomène musical et qui cherchent quand même à prendre au sérieux la fonction sociale, spirituelle et émancipatrice de la musique.
Quels résultats attendez-vous et quelles sont les difficultés que vous rencontrez ?
Un meilleur remplissage des concerts qu’en 2021. Disons au moins que le double ce serait bien ! Le Covid nous avait tellement compliqué la vie ! Et la météo capricieuse nous a achevés. On rencontre plein de difficultés, mais la plus grande c’est sans doute de bien communiquer avec des moyens artisanaux. Ça coûte vraiment trop cher de faire des campagnes de publicité alors on a besoin d’être très patient et de compter sur le bouche à oreille. Merci à toi et à Star Wax pour l’interview, du coup c’est vraiment important pour nous !
Combien de personnes attendez-vous cette année ?
Je ne sais pas, autour de 5000.
Comment vois-tu les choses à moyen et long terme ?
On a plein de projets. Le premier est bien sûr de continuer à proposer le festival sur un format aussi long chaque année, de développer les événements hors-les-murs pendant l’année à Lyon mais aussi dans la Région en s’invitant chez des lieux partenaires, de diffuser les projets de création ou de commande du festival à travers la production de concerts ici ou là mais surtout avec des disques. On rêve de sortir un label.
« Superspectives » en trois mots ?
Interview par Sabrina Bouzidi