2025-10-23
STRUT RECORDS
Apparu à la toute fin des années quatre-vingt-dix, Strut est devenu un label incontournable. Partagée entre des anthologies ultramarines ou africaines, un travail de restauration des œuvres du pianiste Sun Ra ou du vibraphoniste Mulatu Astatke, et une signature contemporaine comme Nubiyan Twist, l’enseigne indépendante britannique conforte cette dimension artistique par de beaux pressages vinyles… Figure musicale inclassable, le créatif Matthew Herbert confirme la chose avec « Clay », un récent Lp intimiste en duo avec la chanteuse et batteuse Momoko Gill.
Face à la dématérialisation, les labels indépendants rappellent que la musique est avant tout affaire de créativité, avec ses particularismes et un support déterminant comme le disque vinyle. Lancé en 1999 par Quinton Scott, mélomane britannique et digger de son état, Strut a rapidement trouvé ses marques au travers de compilations variées. Viennent en tête la scène post punk de la fin des années soixante-dix et les tomes « Disco Not Disco » où croisent Yoko Ono et The Clash, ou bien encore un intéressant recueil de Kid Creole, le groupe d’August Darnell et Coati Mundi. Malgré une période sabbatique au milieu des années 2000, l’aventureux catalogue diffusera maints florilèges, et notamment des pépites africaines de la seconde partie du XXème siècle. Emblématiques, les volumes « Nigeria 70 », dont un premier ouvrage des funkateers vodouns à l’effigie de Prince Nico, placent alors la tentaculaire Lagos sur la carte et dans les bacs. Passionnant, cet inventaire dépeint une époque fertile et permet de mieux comprendre l’avènement d’un style comme l’afrobeat. Outre les nombreux registres africains, la Caraïbe, l’archipel des Mascareignes et la proche Madagascar sont passés au crible. Modèles du genre, les 33-tours voués aux signatures du producteur guadeloupéen Henri Debs relatent un patrimoine insulaire unique. Et l’excellent double album « Haïti Direct » retrace l’histoire musicale de l’ancienne Hispaniola, au travers de rythmes significatifs comme le kompa direct ou le mini jazz.
Points forts de ce catalogue, les projets consacrés à Sun Ra virent au compagnonnage. Structuré en une quinzaine de Lps, ce suivi valorise ainsi les tout débuts du jazzman interstellaire via deux coffrets axés sur les singles, un classique de sa discographie comme « Lanquidity », ou bien encore une tournée à l’ombre des pyramides avec « Egypt 71 ». Complétée en 2020 par l’excellent « Swirling », un nouvel album du Sun Ra Arkestra, cette production s’illustre au sein d’écrins remarquables avec notes fastueuses. Autre musicien hébergé par Strut, Mulatu Astatke sublime un parcours au cœur de la constellation éthio-jazz. Découvert sous nos latitudes grâce à Françis Falceto, via la collection Ethiopiques, l’homme est connu pour son ouverture culturelle. Si « Mulatu Of Ethiopia » reste une borne dans la carrière du vibraphoniste, diverses captations renouvellent un univers somme tout évolutif. Parmi les expériences, citons un enregistrement de 2009 où Mulatu Astatke se frotte au collectif The Heliocentrics, ou bien encore « Mulatu Plays Mulatu », un dernier microsillon en forme de parcours introspectif… Enfin cette action située aux confins de la création et de la résidence est enrichie par une troisième pointure en la personne d’Ebo Taylor. Ambassadeur du highlife, un courant panafricain qui puise ses racines dans la musique palm wine du golfe de Guinée, le guitariste et chef d’orchestre ghanéen proche du génial Pat Thomas est alors (re)découvert par le biais de « Life Stories », un bon résumé de ses hymnes des années soixante-dix. Situé dans l’ombre du charismatique Fela Anikulapo Kuti, ce musicien hors pair ne reste pas moins d’actualité comme l’induit le groovy « Appia Kwa Bridge », un 33-tours édité en 2012.
Incorporé depuis 2008 au catalogue allemand !K7, aux côtés de la fameuse série DJ-Kicks, Strut se situe à la confluence des mondes grâce à la collection Inspiration Information. À l’image du ticket The Heliocentrics-Mulatu Astatke, cette formule audacieuse réunie ainsi deux entités en provenance d’horizons a priori distincts. Souvent réussies, ces rencontres induisent l’empreinte du reggae sur l’electronica par l’entremise d’Horace Andy et Ashley Beedle ou de Sly & Robbie et Amp Fiddler. Et le duo composé par le multi-instrumentiste finlandais Jimi Tenor et le batteur Tony Allen engage, pour sa part, un dialogue interculturel cohérent. Enième variation aventureuse, Kondi Band s’articule autour de Sorie Kondi, un joueur de piano à pouces originaire de Sierra Leone, et de Chief Boima, un Dj et producteur afro-américain. Dans le sillage des hybridations générées à Kinshasa ou Jo’Burg, les deux opus signés par la firme anglaise relaient des plages de premier choix… Habitée par une vocation pionnière, l’équipe de Strut s’intéresse également aux ensembles ou interprètes du jour. Détonants, les travaux des biens nommés Nubiyan Twist n’échappent pas à la règle. Riche de featurings dont Seun Kuti ou Nile Rodgers, le jeune l’orchestre diversifie habilement son parcours comme l’évoque « N T Soundsystem » et son bouquet de remixes dub ou amapiano. Enfin « Clay », la nouvelle session de l’incomparable Matthew Herbert, sonne telle une synthèse de l’esprit maison. Enregistré avec la chanteuse et batteur Momoko Gill, ce chapelet de onze perles égrène une esthétique concise, une ligne magnifiée par le subtil « Animals » et ses claviers hypnotiques…
Par Vincent Caffiaux