2025-11-03
SOCALLED
Josh Dolgin alias Socalled sera présent lundi 17 novembre 2025 au Café de la Danse à Paris, dans le cadre du festival Jazz’N’Klezmer, pour le vingtième anniversaire du label Jumu. À cette occasion, le compositeur, beatmaker et marionnettiste canadien commente ici le regretté Claude Szwimer, son rapport passionnant aux traditions, mais également ses travaux avec les mythiques Fred Wesley et Derrick Carter.
Quels souvenirs gardez-vous de Claude Szwimer, le cofondateur du label Jumu ?
C’était un homme dédié à la cause musicale yiddish, sa facette contemporaine. Je l’ai découvert à Paris lors d’un festival klezmer. Il avait un rapport passionné à la musique. C’était au tout début de mes sessions de beatmaker. J’étais déjà impliqué dans cette approche rap. Le fait de découvrir Claude m’a propulsé dans un univers très créatif. J’ai ainsi signé « Ghettoblaster » chez Bleu Electric, la subdivision de Label Bleu. Dans la foulée, j’ai intégré « You Are Never Alone », un titre extrait de ce disque, sur le premier volume de Jumu et ça a pas mal tourné sur les radios. Puis il y a eu la période Klezmer Madness. Je suis parti en tournée avec David Krakauer. Bref cette rencontre avec Claude fut importante…
Cette enseigne déterminante rappelle que les traditions s’inventent sans arrêt….
Oui, sachant que les thèmes actuels font souvent écho aux traditions. C’est pour cela que je puise dans la musique de mes ancêtres, je pense aux répertoires d’Europe de l’Est, quitte à la renouveler avec les machines, pour faire évoluer les choses. Par ailleurs, je collectionne pas mal de vinyles anciens, sous différents formats. À ce propos, la première fois où j’ai déniché un disque klezmer, j’ai découvert un groove démentiel. Passé le choc, je me suis aperçu que ce groove renvoyait à mes propres racines. C’était incroyable… Au-delà du registre yiddish, je me reconnais autant dans le rap grâce aux 33-tours et à l’échantillonnage, avec cette idée de recycler les classiques, même juste un extrait, de transformer la production en question.
Vos comédies musicales ne s’inscrivent-elles pas dans cette démarche ?
C’est peut être le truc dont je suis le plus fier. J’aime beaucoup le mélange avec le théâtre et la danse. C’est le cas des quatre spectacles de la série « The Season ». Mon bonheur est d’avoir convié Fred Wesley, le tromboniste des J.B.’s, l’orchestre de James Brown, pour deux d’entre eux. Ce musicien est doté d’une ouverture d’esprit et d’une présence évidentes. Pour ces créations, il s’est complètement impliqué, il a joué la comédie. Je le revois encore sur scène, face à mes marionnettes. Fred Wesley est mon héros, définitivement.
À propos de légende afro-américaine, vous avez collaboré avec Derrick Carter. Comment s’est déroulée la rencontre ?
Derrick Carter, j’ai pris contact avec lui en 2001. Il a réalisé cinq remixes pour moi. Certains des morceaux remaniés sont extraits de « Sleepover ». En fait, on est très vite devenus amis. Clairement, il est du même niveau qu’un Fred Wesley (à noter que Derrick Carter et l’un des tenants de la house de Chicago, un style descendant du disco et du funk - ndlr). Franchement, il dégage l’aura d’une rockstar. Quand il passe à Montréal, on se retrouve volontiers. J’apprécie toujours ses compositions ou remixes. C’est un musicien important doublé d’un créateur hors pair.
Autre ambiance, en 2011, vous produisez « Voyage d’Une Mélodie » d’Enrico Macias…
J’ai fait la connaissance d’Enrico Macias par le biais de son fils, un proche de Fabrice Nataf. C’était peu de temps après la disparition de sa femme. Il fait partie intégrante du patrimoine séfarade. Je sais qu’en France on le perçoit surtout comme un chanteur de variété, avec des tubes un peu cheesy. Pourtant il provient du milieu arabo-andalou. Et c’est un guitariste accompli. Sincèrement je ne bénéficie pas de cet héritage alors j’ai proposé un autre regard sur lui et sur cette culture juive orientale. Malheureusement, je pense que le public n’était pas prêt pour ce type de production. Il avait toujours en tête ses compositions populaires, avec les préjugés que cela représente. Enfin nous avons croisé nos enregistrements. Il chante notamment sur « UNLVD », une composition que je sortais alors en simple.
Venons-en à vos marionnettes. Comment est venue l’idée ?
Très tôt, je devais avoir treize ou quatorze ans. Et c’était un peu par hasard. Je suis tombé sur un morceau de fourrure et je me suis dit que ca serait bien de lui donner vie, avec des yeux, une forme. J’en ai profité pour recycler ce qui me tombait sous la main. J’ai rapidement suivi des cours de fabrication lors d’un atelier au lycée. Ensuite j’ai acheté du matériel et j’ai développé une multitude d’exemplaires avant de les incorporer à mes concerts. Ces marionnettes sont depuis liées à mes créations. Je suis parti en tournée avec. Elles interagissent directement avec les sets. Par contre elles ne seront pas présentes pour le concert parisien du 17 novembre, elles n’ont pas obtenu les visas nécessaires (rires).
Trois disques importants et pourquoi ?
Je choisis d’abord « Funky People » par les J.B.’s. C’est un ami de mon frère qui m’a donné la cassette lorsque j’étais adolescent. C’est fantastique. Depuis, le funk est devenu l’un de mes genres favoris. Le deuxième disque concerne le Wu-Tang Clan et « Enter The Wu-Tang-36 Chambers ». C’est énorme, avec des samples bien conçus. C’est un album qui provient du ghetto, ça sent la rue, c’est pesant. Enfin je sélectionne Mickey Katz, le comédien et musicien américain. Il a réalisé un album à la fin des années cinquante avec une pochette géniale, assez dingue, où l’on retrouve des thèmes pour les mariages et les bar mitzvah. C’est de la musique klezmer.
Les musiques klezmer et apparentées se nourrissent depuis des lustres d’influences multiples. La nouvelle vague n’échappe pas à la règle comme le rappelle David Krakauer. Issu des historiques Klezmatics, le créateur américain conforte le dialogue avec Socalled via « Bubbemeises-Lies My Gramma Told Me », une expérience peuplée de sonorités disruptives, novatrices. Autre exemple notoire, les proches de l’Anakronic Electro Orkestra éditent, en deux mille treize, l’excellent « Noise In Sepher ». Télescopage de sonorités digitales, de guitare ou de chant, cet opus du collectif hexagonal évite les chausse-trappes tradi-modernes et régénère le genre avec élégance. Référence, Yom n’est pas en reste avec le puissant « With Love ». Illustré par une pochette directement inspirée des bandes dessinées DC, ce Cd du clarinettiste offre ici quelques moments de bravoure tel « Picnic In Tchernobyl » ou le beau « Highway To Constantinople ». Enfin le folklore d’Europe orientale agit tel un ferment. Incontournable, le projet Electric Gypsyland (merci Jimi Hendrix) convoque un nombre hallucinant de DJs ou interprètes et transcende de prestigieux ensembles comme le Taraf de Haïdouks ou le Mahala Rai Banda.
Recueilli par Vincent Caffiaux / Photo : DR
Jazz’N’Klezmer, du 8 au 23 novembre 2025, à Paris et en province.