SÉLECTION JAZZ #59 | Star Wax Magazine

2026-09-11

SÉLECTION JAZZ #59

Gilles Peterson fête les vingt ans du label Brownswood. À cette occasion, le Grand Moghol du groove outre-Manche sort une anthologie vinyle faite de sonorités latino, soul et jazz. Particulièrement attendu, le saxophoniste Léon Phal déride, non sans insolence, un univers hexagonal souvent autocentré. Intitulé « Bodies & Ideas », son nouveau 33 tours et sa pochette aux allures de Babel apparaissent tel un révélateur de la jeune scène locale. Personnalité du jazz caribéen, Monty Alexander sort, pour sa part, « A Jamarican In Paris ». Fidèle à ses visions artistiques, le pianiste d’origine jamaïcaine délivre ici un mix équilibré de reggae, de mento et d’improvisations. Enfin les Écossais de Mama Terra surprennent avec « Inner Space ». Signé par Eddie Piller pour Acid Jazz, cet opus confirme une créativité indéniable.

 

V.A. / Twenty Years Deep (Brownswood Recordings)

Producteur et Dj, Gilles Peterson dirige, depuis maintenant deux décennies, Brownswood, un catalogue au pouvoir fédérateur. Fil rouge, le jazz ici instillé n’est pas un genre abscons mais bien un état d’esprit lié à l’Afrique, à la Caraïbe et à une culture club toute britannique. Editée il y a quelques semaines, l’anthologie « Twenty Years Deep » résume bien ce panorama. Plus proche d’un roster comme 2 Tone, pour le moins cette façon de remixer les musiques, que de labels voués à l’improvisation, ce chaudron bouillonnant valorise volontiers les figures cubaines contemporaines. Sélectionnés avec soin, la chanteuse Daymé Arocena avec « Eleggua » ou l’aventureux Mala et son classique « Calle F » attestent de la fertilité insulaire. Autre contrée phare, la Jamaïque est remixée au travers du tubiste Theon Cross avec « Brockley » d’après cette banlieue londonienne ; ou grâce à la chanteuse Zara McFarlane dont la reprise du classique reggae « Police And Thieves » et prolongée par l’emblématique « All Africa ». Autre point fort, le jeune Bokani Dyer conforte le registre cher à Sophiatown, le quartier pluriel de Jo’Burg avec « Ke Nako ». Mais ce sont les invités qui se distinguent via les Brésiliens de Sonzeira et « Nós Precisamos De Você », un morceau transcendé par Moses Boyd ; et grâce à LV, au travers de « Hammers and Roses », une séquence enrichie par le compositeur arménien Tigran Hamasyan.

"Orisa"- Dreiser & Sexto Sentido [Havana Cultura]

Léon Phal / Bodies & Ideas (Heavenly Sweetness / Sony Masterworks)

Souvent ronronnant, le jazz tricolore s’affranchit désormais des dogmes en place. On songe naturellement à Florian Pellissier et à ses nombreux projets cuivrés, à Laurent Bardainne et à son collectif, soit Tigre d’Eau Douce, ou bien encore à Émile Londonien, un gang dont les disques se placent à la confluence de la Tamise et de ses nombreux line up. De retour après le bien nommé « Stress Killer », un album prometteur, Léon Phal amplifie cette dimension avec « Bodies & Ideas », un troisième Lp débarrassé, cette fois ci, de tout superflu. À la croisée des mélodies spirituelles et des rythmiques taillées pour les pistes de danse, le saxophoniste ouvre les festivités avec « Walk And Swing », un thème électrofunk incroyable. Autre moment fort, « Murmulea » est porté par le timbre vibrionnant de l’Italienne Fabiana Martone. Et le réussi « Pleine Forêt » se nimbe ici du flow mélancolique du rappeur francilien Jungle Jack. Largement marqué par les expériences et rencontres, comme le rappelle le maxi 45 tours « No Pain, No Champagne » et sa collaboration avec le MC soudano-américain Oddisee-interview ici, l’instrumentiste ne se contente toutefois pas de plaquer bêtement des beats ou des phrasés vocaux mais assimile l’esprit et l’énergie croisés du hip-hop, de la house ou de l’électro comme l’indique le puissant « UK Rain » et sa ligne de basse obsédante. Chaudement conseillé par Star Wax.

Léon Phal - UK Rain (Live Musée du Louvre - Festival Paradiso MK2)

Monty Alexander / A Jamarican In Paris (PeeWee ! / Soca Discs)

Solaire, l’œuvre de Monty Alexander mêle différentes influences, à commencer par le jazz américain et l’expressionisme délimité par le fondateur Art Tatum. Pourtant cette évocation vire forcément au raccourci, tant l’univers du natif de la Jamaïque est imprégné d’éléments comme le calypso ou bien encore le reggae. Proche, à ce titre, du guitariste Ernest Ranglin, l’orfèvre de la six-cordes au sein des légendaires Skatalites, Monty Alexander fait, dans le prolongement, écho à la pépinière anglaise Jazz Jamaica (merci à Gary Crosby, le propre neveu d’Ernest Ranglin) et son point de croix entre le shuffle inna de yard et les classiques Blue Note ou Motown. Intitulé de façon significative « A Jamarican In Paris », le nouvel album du pianiste filtre des influences multiples. Si le quelque peu attendu « Sketches Of Aranjuez » emprunte aux registres savants et notamment à l’œuvre du musicien espagnol Joaquin Rodrigo, d’autres parfums imprègnent cet opus. Le phénomène respire ainsi la cohérence avec « Marcus Garvey », un clin d’œil au penseur socialiste américain doublé d’un titre historique de Burning Spear. Ou bien encore via « Skamento », un hommage en règle aux racines du reggae par le biais des mystiques Blue Mountains. Servi par un quartet aérien, ce Lp gagne enfin en finesse comme l’induit la relecture de l’inusable « What’s Going On », le manifeste humaniste de Marvin Gaye : du bon boulot.

Skamento

Mama Terra / Inner Space (Acid Jazz Records)

Légataire de l’esthétique mod, Acid Jazz poursuit son travail de défrichage sonore. Repérée au début des années 90 avec une escouade de talents comme les Brand New Heavies ou le James Taylor Quartet, cette structure discographique dirigée par Eddie Piller sort aujourd’hui le nouvel album de Mama Terra. Loin des lieux communs concernant un certain jazz spirituel, l’ensemble ne relaie pas le répertoire de manière frontale mais l’assimile au travers de noms tels John et Alice Coltrane ou Pharoah Sanders. Emmené par Marco Cafolla, ce 33 tours du groupe de Glasgow marque les esprits avec la plage inaugurale et « Bliss », deux thèmes portés par le spoken word de Conrad Roberts, un acteur afro-américain entendu sur « Live-Evil », un double Lp de Miles Davis, période électrique. Autres moments forts, « The Whale Dives Deep » et « Perpetuity » transcendent la réalité du jour au profit de compositions lumineuses. Parfois proches du saxophoniste californien Kamasi Washington (l’impressionnant triple Lp « The Epic » reste une pièce contemporaine indéboulonnable), les morceaux alignés n’oublient pas pour autant la concision. Élément essentiel, cette justesse de ton apporte un équilibre proverbial à l’ensemble. Pour preuves « The Observers » et son pont taillé à la serpe, ou bien encore « Relativity » et sa rythmique véloce, comme reptilienne.

 

Par Vincent Caffiaux

Mama Terra - 'Inner Space (Narration By Conrad Roberts)'. Official Video.