SÉLECTION JAZZ #58 | Star Wax Magazine

2026-08-03

SÉLECTION JAZZ #58

Alors que le jazz et le rock s’enferrent dans de multiples hommages, certains créateurs préfèrent contourner ces cérémoniaux au profit de voies novatrices. En provenance de Normandie, Bolbec croise ainsi les arrangements improvisés et les climats cinématographiques avec « Foutu Félin », un opus hautement addictif. Autre exemple, Outer Worlds Jazz Ensemble, soit le gang de Neil Innes, le patron de la très prisée enseigne britannique Ata, sort « The Kármán Line », un Lp imprégné d’influences soul-jazz… De son côté, le saxophoniste néerlandais Benjamin Herman rompt avec l’esthétique européenne désincarnée via « The Tokyo Sessions », une exploration de l’underground nippon et ses tropismes noisy ou new wave. Enfin l’acclamée Lakecia Benjamin revient avec le significatif « We Dream »,  un sixième album sous forme de rendez-vous au sommet, au contact des puissants Terence Blanchard et Kassa Overall…

 

Bolbec / Foutu Félin (Batov Records)

Dynamique, le label britannique Batov n’est pas sans rappeler le creuset bruxellois Crammed et cette propension à mixer les traditions séculaires et les sonorités contemporaines. Signature dudit catalogue, Bolbec s’était distingué en 2024 avec un premier album gorgé de visions créatives. Second volume, « Foutu Félin » confirme la chose avec un chapelet de dix titres millimétrés. Porté par le single « Le Prof De Gong », le duo hexagonal use d’images mentales fortes, une touche qui n’est pas sans rappeler le fabuleux François de Roubaix. Ballade jazz, « Fanny » délivre une mélancolie foncièrement contagieuse ; autre temps fort, « En Voiture » convoque les arcanes haletantes du thriller ; alors que l’élégiaque « Terrassée » ouvre une brèche onirique de toute beauté. Bien plus libres que nombre de leurs homologues jazzmen (un comble lorsqu’on sait le registre initialement friand d’aventures soniques), Axel Concato et Barthélémy Corbelet offrent une production accrocheuse. Pour preuve l’excellent « Café Frappé », soit la plage d’ouverture, et ses canevas de claviers un brin psychédéliques, ou bien encore « Fanny Au Phare », une composition dense portée par le trompettiste Vincent Défossé. Signée par Florence Demesme, la pochette rougeoyante un brin lysergique reflète bien le contenu présent. L’acquisition du 33 tours s’impose naturellement.

Le Prof de Gong

Outer Worlds Jazz Ensemble / The Kármán  Line  (Ata Records)

Autre exemple de la bonne santé du tissu indépendant anglais, Ata Records instaure une ligne éditoriale efficace. Après tout que réunit les sessions skinhead reggae de The Flying Hats (on parle du mouvement historique lié à Trojan, pas des bas du front racistes…), les mélodies abyssines de The Sorcerers ou bien encore les perles a la cubano de l’Orchestra Mambo International sinon un sens aigu de l’esthétique… Groupe lancé par Neil Innes, le cofondateur du roster de Sheffield, l’Outer Worlds Jazz Ensemble cristallise ces visions élégantes, à commencer par « Kármán Cantata» dont le mid-tempo mystique renvoie au jazz spirituel de l’impeccable Dorothy Ashby… Truffé d’incursions cubistes, le bien nommé « Alto Vento » et ses bordées voluptueuses au piano font écho à l’inusable « Cantaloupe Island » d’Herbie Hancock. Et le fascinant « Celestial Matari » évite avec habileté l’écueil passéiste, au profit d’une écriture climatique comme l’illustre ici la fibre boisée d’un balafon… Épaulé par le flûtiste Chip Wickham, le bassiste en chef dévoile, au passage, une poignée de vignettes variées. Cette richesse est perceptible grâce à « Earthly Elements », une trame funky en diable ; par le biais de « All Is » et à sa mélodie arachnéenne ; ou bien encore avec « Molecules », une structure impressionniste qui rappelle que, à l’instar de la peinture, la musique est avant tout affaire de matière, de texture… Chaudement conseillé !

Kármán Cantata live from ATA Studios, Leeds, UK

Benjamin Herman / The Tokyo Sessions (Roach Records)

Mecque des mélomanes, le Japon développe un terreau phonographique fertile… Il suffit de constater le développement de Gearbox Records ou les nombreuses rééditions des prospecteurs de Wewantsounds pour saisir l’importance du phénomène. Figure de la scène néerlandaise, Benjamin Herman cultive, à ce titre, une fascination pour les nombreux courants de cet archipel asiatique, qu’ils soient new wave, électro ou traditionnels. Connu pour ses travaux à la tête du New Cool Collective, le Londonien d’adoption revient aujourd’hui avec « The Tokyo Sessions », une jam passionnante au contact de certains de ses homologues nippons. Entouré par Jimmi Joe Hueting à la batterie et Thomas Pol à la contrebasse, le très prisé compositeur et chef d’orchestre (il a joué avec des légendes comme Paul Weller, Dr. John ou Tony Allen…) rivalise d’idées avec Otomo Yoshihide, l’aventureux guitariste. Intéressant « One For Itsuno », joué avec Ko Ishikawa au shō, selon cet étonnant orgue à bouche, s’impose, dans la foulée, au travers d’une approche percussive. Et le plantureux « The Room » convoque Shinpei Ruike pour une course-poursuite démentielle. Tour à tour organiques et sophistiquées, ce qui, vous nous l’accorderez, est un pari en soi, ces récentes captations musicales rappellent surtout le pouvoir d’attraction exercé  par les cultures japonaises : avis aux amateurs.

Benjamin Herman Trio - YAMAN (Live at Vera, Groningen 20/6/2025)

Lakecia Benjamin / We Dream (Artwork Records)

Tout comme le regretté Roy Hargrove et son RH Factor ou Kamasi Washington et ses opulents manifestes, Lakecia Benjamin respire les passerelles et ouvertures aux genres. Tout fraichement sorti chez Artwork, le nouveau disque de la saxophoniste alto confirme tout le bien qu’on pensait de la compositrice, depuis « Persuance : The Coltranes », un hommage sincère à Alice et John Coltrane, ou avec  « Phoenix », son disque de 2023 et sa révérence au peintre Jean-Michel Basquiat. Pour « We Dream », la musicienne new-yorkaise met les bouchées doubles. Portée par un collectif de rêve, cette nouvelle session insuffle un lyrisme dénué d’accents superfétatoires. C’est le cas de l’impeccable « Beyond The Dawn », un thème interprété avec le très demandé Terence Blanchard. Tout aussi impérieux, « My Only » engage un dialogue pertinent avec le trompettiste Sean Jones. Et l’inaugural « First Light » impose un spoken word remarquable. Doté d’une formidable unité de ton et par une virtuosité jamais lue, ce nouvel enregistrement de Lakecia Benjamin ouvre les portes à la soul. Cette dimension plurielle est évidente à l’écoute du morceau-titre, une séquence enrobée par la voix de Tarriona « Tank » Ball, la leader des excellentissimes Tank And The Bangas. Ou bien encore avec « Right Now », une tribune aux allures de great black music sublimée par un rap de Kassa Overall et par les mélodies magnétiques de Bilal

 

Texte par Vincent Caffiaux

Lakecia Benjamin - Flame Keeper (Live Studio Session)