2026-04-27
SÉLECTION JAZZ #57
Le jazz ne se porte jamais aussi bien que lorsqu’il sort des circuits du genre. Cette nouvelle sélection confirme le constat au travers de Ben Wendel. Saxophoniste de son état, ce dernier délivre aujourd’hui « BaRcoDe », un nouveau disque où il invite l’excellent vibraphoniste Joel Ross. Leader de multiples formations dont les Sons of Kemet, Shabaka Hutchings entame désormais une carrière solo. Habité, son récent opus « Of The Earth » explore des univers mystiques pour le moins étonnants. Tout aussi singulier, le poète anglo-trinidadien Anthony Joseph propose « The Ark ». Plus difficile d’accès que ses Lps précédents, ce nouvel enregistrement surprend par ses climats oniriques. Enfin le roster anglais Soul Jazz rend hommage à la légendaire enseigne américaine Black Jazz Records. L’occasion de (re)découvrir des personnalités de la trempe de Doug Carn ou Henry Franklin…
Ben Wendel / BaRcoDe (Edition Records)
Flanqué d’une flopée d’invités dont le chanteur José James, le trompettiste Terence Blanchard ou l’interprète Cecile McLorin Salvant, le dernier album studio de Ben Wendel nous avait enthousiasmés avec cet usage artistique de la table de mixage et de ses multiples capacités. Toujours en quête de nouvelles sonorités, le saxophoniste canadien revient avec « BaRcoDe », un Lp dont l’intitulé digital fait écho à nos sociétés hyper-consuméristes… Entouré par quatre vibraphonistes ou joueurs de marimba, et plus particulièrement par le phénoménal Joel Ross, l’une des étoiles montantes du label américain Blue Note, Ben Wendel surprend ici par son approche musicale. Montées de façon astucieuse sous forme de structures électro, les six plages présentes font autant de pas de côté à coup de surprenants arrangements acoustiques. Évocateur de paramètres atmosphériques comme de mémoire dématérialisée, le bien nommé « Clouds » surprend par sa concision. Fluide et magnétique, « Repeat After Me » résume en soi le caractère audacieux de l’album. Et le trépidant « Birds Ascend » permet une approche novatrice des percussions. Pourtant ce sont bien les deux longues plages de « BaRcoDe » qui se distinguent par leurs dimensions littéralement habitées, le bouleversant « Olha Maria » et son tapis sonore insensé, comme l’épique « Lonely One » et son solo de saxophone rêveur : conseillé par Star wax !
Shabaka / Of The Earth (Shabaka Records)
À l’image du reggae il y a une cinquantaine d’années et son lot de collaborations avec le punk rock (une pensée pour The Slits ou pour le photographe Dennis Morris et les quelques peu oubliés Basement 5) la scène britannique jazz hérite d’une myriade d’influences liées aux répertoires caribéens et à la culture club. Parangon du genre, Shabaka Hutchings a largement contribué au retour des musiques improvisées sur le sol britannique. On se rappelle bien sûr de ses projets Sons Of Kemet et The Ancestors et de leurs passionnants accents afro-futuristes. Désormais en solo sous le prénom Shabaka, le saxophoniste et flûtiste creuse en profondeur le sillon spirituel comme l’induit son nouveau disque, « Of The Earth ». Dans le prolongement de « Perceive Its Beauty, Acknowledge Its Grace », l’une de ses récentes sessions avec un invité tel Saul Wiliams, ce nouvel Lp tisse des trames denses. Judicieusement placé en plage inaugurale, « A Future Untold » surprend par son mix de boucles et ses soli cuivrés. Envoûtant, « Step Lightly » fait songer à certains registres africains et plus précisément à la musique shona. Et le bien nommé « Call The Power » télescope avec audace les guitares électriques et un canevas rythmique démentiel. Proche du rappeur américain André 3000, l’un des piliers du tandem OutKast, le créateur s’affirme enfin derrière les micros avec « Go Astray », une déclamation aux allures de mantra : fascinant…
Anthony Joseph / The Ark (Heavenly Sweetness)
Brillant, Anthony Joseph l’est à plus d’un titre, à commencer par cette facilité pour le poète à mêler des courants aussi variés que le mouvement surréaliste, un groupe lui-même féru d’Afrique, ou la pensée de Cheikh Anta Diop, l’un des tenants de l’anthropologie moderne et son regard fantasmé sur l’Égypte antique… Garant, à ce titre, de visions fortes, le musicien d’origine trinadadienne cultive une démarche artistique unique, matérialisée par des albums aux réminiscences telluriques… Pendant abstrait de l’initiatique « Rowing Up River To Get Our Names Back », « The Ark » assimile notamment les réflexions de l’écrivain Édouard Glissant, une proche plume de l’immense Patrick Chamoiseau, l’auteur de l’époustouflant « Texaco ». Référence directe à l’intellectuel martiniquais, « Transposition Of Space (Glissant) » marque les esprits par son intensité ; structuré par un rythme roide, « James » décrit la vie artistique londonienne par le biais du critique James Oscar ; et le fringant « Blue Susan » est relayé par le timbre entrainant d’Eska Mtungwazi, une chanteuse londonienne originaire du Zimbabwe... Si la frappe sèche du batteur Tom Skinner, un ex-membre de Sons of Kemet, emmène l’énergique « Your Bird & I » vers des ailleurs cosmiques, c’est pourtant bien l’épique « Baron Samedi » et sa référence explicite au culte vaudou qui se détachent avec brio par leur éloquence…
V.A. / The Best of Black Jazz Records 1971-76 (Soul Jazz Records)
Lancé à Oakland, dans le sillage de la National Association For The Advancement Of Colored People, Black Jazz Records reste, par delà les vingt Lps édités, une référence absolue. Créé en 1971 par le pianiste Gene Russell et par le percussionniste Dick Schory, ce catalogue est aujourd’hui remis au goût du jour grâce à un excellent double 33-tours paru chez Soul Jazz. Figures de proue de ce chaudron Black Power, Doug et son épouse la chanteuse Jean Carn restituent bien la ligne esthétique ambiante. Sélectionné ici, le claviériste originaire de Floride signe l’évocateur « Higher Ground » (rien à voir avec le titre de Stevie Wonder, bien que…) dont l’amalgame pétri de soul sonne avec élégance. Tout aussi intense, le batteur Chester Thompson nous fait oublier un parcours parfois ampoulé en expédiant ici un « Powerhouse » annonciateur du super-groupe Tower Of Power. Et le collectif de renom The Awakening s’offre une incursion en terre funky avec le véloce « Mode For D.D. ». Variée et terriblement sexy, la production présente ne cache pas son absence de créativité derrière une quelconque virtuosité comme c’est souvent constaté avec certains interprètes contemporains. Pour preuve la chanteuse Kellee Patterson dont la voix authentique insuffle un vent magnétique via le beau « Maiden Voyage ». Ou bien encore le contrebassiste Henry Franklin qui compose, avec l’effréné « Blue Lights», un thème cinématographique en diable.
Texte par Vincent Caffiaux