SÉLECTION JAZZ #56 | Star Wax Magazine

2026-02-20

SÉLECTION JAZZ #56

Cette nouvelle sélection fait escale au Brésil avec Mauricio Fleury. Patron du collectif afrobeat Bixiga 70, ce dernier sort aujourd’hui « Revoada »,  un opus nimbé de volutes psychédéliques. Pilier de la scène jazz britannique, Dominic Canning alias DoomCannon revient avec « Somewhere In Between ». Peuplée de voix soul, cette référence confirme une créativité de tous les instants. Référence hexagonale, le Rabbath Electric Orchestra délivre l’entêtant « Amall ». Soutenu  par les guitaristes Matthieu Chédid ou Keziah Jones, le tandem familial offre un opus pétri d’arrangements remarquables. Enfin la chanteuse Marion Rampal revient avec « Song For Abbey », un  hommage à Abbey Lincoln. Passionnante, cette relecture restitue les multiples facettes de la légendaire figure afro-américaine…

 

 

Mauricio Fleury / Revoada (Altercat Records)
Incroyable réservoir de rythmes et cultures, le Brésil renvoie à la dimension créole du jazz. On se souvient évidement de la rencontre fondatrice, au tournant des années soixante, entre João Gilberto et Stan Getz ou bien encore des alliages novateurs composés, dix ans plus tard, par  Airto Moreira ou le fantasque Eumir Deodato. Pilier de Bixiga 70, un clin d’œil au fulgurant Africa ‘70 de Fela Kuti, Mauricio Fleury revient avec « Revoada », un Lp nourri d’influences multiples.  Le phénomène est perceptible au contact de « Kadiköy », une séquence où le natif de São Paulo emprunte au creuset électrique turc. Particulièrement organique, « Banhado » met en valeur des claviers hypnotiques de toute beauté. Et le surprenant « Jima » emprunte aux arrangements sophistiqués du vibraphoniste éthiopien Mulatu Astatke. Tour à tour marqué par les structures faussement minimalistes de la bossa nova,  par le groove funk des origines,  et par les volutes cosmiques d’un certain Sun Ra, cet enregistrement cultive un goût évident pour l’esthétique vintage mais ne s’emmêle jamais les pinceaux dans la muzak et les artifices. Pour preuves « Briluz », un thème up-tempo illustré par des sonorités échevelées. Ou bien encore « Tanto Faz (Riviera Bar)» dont l’ambiance feutrée dénote d’un climat délicieusement suranné. Doté d’un artwork réussi, « Revoada » est disponible chez les Allemands d’Altercat en pressage collector blanc : avis aux amateurs…

Mauricio Fleury - Kadıköy [Audio]

DoomCannon / Somewhere In Between (Jazz Re:freshed)
Vibrionnant, le jazz britannique renvoie au tissu environnant et à ses liens avec la culture club et les répertoires afro-caribéens. Repéré il y a quatre ans avec l’impeccable « Renaissance », DoomCannon conforte la donne. Doté d’un talent évident, l’homme évite volontiers la virtuosité et l’académisme inhérent, un écueil synonyme d’ennui, au profit de compositions souvent haletantes. Cas d’école, le terrible « Chroma » laisse poindre quelques dissonances aventureuses. Alors que « Rest Assured » fait songer aux bandes-sons des années soixante-dix et notamment à Bob James et à Mikis Theodorakis, les orchestrateurs de « Serpico », le bouleversant polar de Sidney Lumet. Édité par Jazz:refreshed, une structure singulière aux allures de festival-atelier et refuge des beatmakers de Blue Lab Beats ou de la prometteuse Zola Marcelle, le musicien londonien fait également la part belle aux voix. Efficace, « Vain » est ainsi animé par le timbre sensuel de The Souly Ghost ». La ballade « Untouched » dévoile le pouvoir mélodique de Tahn Solo. Et le massif « Today’s Prayer » fait la part belle au flow du rappeur  Tinyman. Session illustrée par une production homogène, ce nouveau disque au titre significatif atteste du pouvoir de cristallisation de DoomCannon et de ses facultés à lancer des passerelles entre les différents registres musicaux. Cette prédisposition au dialogue est criante à l’écoute du lyrique « The Truth » et son séduisant crescendo. 

2nd Anniversary at 91 with DOOM CANNON @jazzrefreshed

Rabbath Electric Orchestra / Amall (Heavenly Sweetness)
Depuis des décennies, François Rabbath règne à  la contrebasse grâce à sa  touche unique à l’archet. Inutile de dire que cette nouvelle captation, placée sous l’égide du Rabbath Electric Orchestra, était attendue au tournant. Épaulé par son fils le claviériste Sylvain Rabbath, le créateur d’origine syrienne incarne une destinée à la croisée d’horizons multiples. Plage inaugurale, « Sevillana » et son intitulé hispanique (outre le soutien de l'immense Quincy Jones, François Rabbath a notamment travaillé au contact du nuevo  flamenco de Paco Ibanez) mettent au diapason avec ses progressions de cordes. Et l’entêtant « Atoun «  fait écho aux structures visionnaires du regretté compositeur François de Roubaix. Généreux, cet album disponible chez Heavenly Sweetness accueille une poignée de musiciens en provenance de la chanson ou du rock. Ainsi Matthieu Chédid place ici un solo de guitare efficace à défaut d’être surprenant. Et le Nigérian Keziah Jones s’inscrit dans la  foulée au travers de notes pour le moins véloces. Gorgé de morceaux variés, ce nouvel Lp familial et son cortège de proches offrent, en définitive, un panorama sonore accrocheur. Alimentée par les interventions du percussionniste Minino Garay et du bassiste Raphaël Imbert, deux autres grands amateurs de rencontres artistiques, cette dimension musicale culmine avec l’envoûtant « Samares » et son tourbillon empreint de mystère : chaudement conseillé par Star Wax… Concert de François et Sylvain Rabbath, mardi 26 mai, au Couvent des Récollets, à Paris, dans le cadre du festival Sacré Sound.

Rabbath Electric Orchestra - Amall EPK

Marion Rampal / Song For Abbey (Les Rivières Souterraines)
Chanteuse singulière, Marion Rampal ne se cantonne pas au strict terme jazz comme le rappelle l’attachant « De Beaux Dimanches », en duo avec Bertrand Belin. Mâtiné de folk et de blues, son dernier album « Song For Abbey » rend hommage à Abbey Lincoln, la grande voix afro-américaine et conscience pour le mouvement des droits civiques via le véhément « We Insist !», puis lors du mythique Harlem Cultural Festival, aux côtés de Stevie Wonder et Mahalia Jackson. Produite par Matthis Pascaud, un guitariste passé maitre dans l’art des relectures, Marion Rampal attaque avec le bouleversant « Learning How to Listen », une composition aux airs de profession de foi. Tout aussi éloquent, « The Music Is The Magic » brille de manière incandescente. Et le beau « Skylark » se distingue au travers des accords fascinants du guitariste Bill Frisell. Efficace, la ligne artistique joue la carte de la concision, un jeu à l’économie qui rappelle que l’élégance c’est d’abord faire fi des bavardages. Pour preuves le magnétique « Throw It Away » et sa scansion capiteuse tout droit sortie d’un juke joint du Sud profond ; le solennel « Remember The People », un titre intimiste interprété en tandem avec le proche saxophoniste Archie Shepp ; et l’inusable « Mr Tambourine Man », un classique de Bob Dylan déjà chanté par Abbey Lincoln, comme un écho saisissant aux engagements politiques du poète beat, dans la première partie des années soixante. Passionnant… Concert de Marion Rampal, lundi 11 mai, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, dans le cadre du festival jazz de Saint-Germain-des-Près.

 

Texte par Vincent Caffiaux

Marion Rampal-The Music is the Magic- « Song for Abbey » live session