2025-11-24
SÉLECTION JAZZ #55
China Moses revient avec le puissant « It’s Complicated… » Édité par ses soins, ce nouvel album accueille des pointures comme Theo Croker ou le batteur Daru Jones. Lien historique entre l’Afrique et les États-Unis, le Gangbé Brass Band signe un opus aux airs de manifeste. Intitulé « From Ouidah To Another World », ce disque symbolise un dialogue transatlantique pétri de groove. Tout aussi étonnant, le second Lp du collectif Langendorf United rappelle la fascination des créateurs occidentaux pour l’Éthiopie. Emmené par la saxophoniste suédoise Lina Langendorf, cet enregistrement traduit une démarche artistique aventureuse. Enfin la récente anthologie « Dolores » dévoile la complexité de la sphère caribéenne. Proposée par Born Bad, cette compilation met notamment l’accent sur la salsa et la guaracha.
China Moses / It’s Complicated… (MIC)
China Moses offre une vision généreuse du jazz. On se souvient de sa proximité avec Archie Shepp ou l’excellente Terri Lyne Carrington, de collaborations au contact du beatmaking dont Étienne de Crécy ou le regretté DJ Mehdi, et d’hommages touchants dont « This One’s For Dinah », une relecture de Dinah Washington, la muse de Quincy Jones. Sorti il y a quelques semaines, l’album « It’s Complicated… » confirme la chose. Capté entre Londres, La Nouvelle-Orléans et New York, ce 33-tours surprend par sa cohésion. Nourrie de soul, la chanteuse agrège le champ musical afro-américain avec force. L’effet est garanti avec « Another Night (It’s Just)», la plage inaugurale et ses arrangements magnétiques ; grâce à « My Part Of Town (For Mama) », une séquence rock significative ; ou avec « Silence (Sirens) », un thème porté par le prisé Daru Jones à la batterie. Directs et sans fard (ce qui ne gomme en rien la dimension créative ambiante), les dix morceaux alignés sont parfois gorgés d’électricité. C’est le cas de « It’s Okay (I’m Not Alone), une confession sous tension alimentée d’accords blues charpentés. Ou bien encore de « Better (It Is What It is) », un final incandescent où la voix de China Moses rivalise avec la rythmique et les chœurs en place. Disponible sous différents formats, ce disque est délibérément absent des plateformes de streaming. Ce choix mérite d’être souligné…
Gangbé Brass Band / From Ouidah To Another World (Salt N Ginger Music)
Découverts il y a une dizaine d’années grâce à un documentaire d’Arnaud Robert, les Béninois du Gangbé Brass Band et leur déclinaison des ensembles de cuivres louisianais engagent un dialogue fertile entre les rives d’Afrique et d’Amérique. Nommé « From Ouidah To Another World », leur récent disque amplifie cette démarche culturelle, d’autant que l’intitulé renvoie clairement à l’un des points de départ de la traite esclavagiste… Empreint de vodoun, un culte polythéiste qui rayonnera ensuite dans les faubourgs de La Havane ou de Bahia, le Gangbé fait écho à cette histoire avec l’émouvant « Porte Du Grand Retour », un funk vibrionnant doublé d’un clin d’œil à Gorée. Invités sur « Ayé » et « Ouidah Spiritual », la chanteuse Angélique Kidjo et le guitariste Lionel Loueke puisent aux racines du golfe de Guinée au travers de compositions novatrices. Et l’accrocheur « Pani Pwoblem » intègre avec habileté le tissu antillais grâce à ses soli cuivrés et ses chœurs caliente. Porté par un mouvement culturel authentique (sur place les Vodoun Days accueillent un nombre croissant de spectateurs, notamment en provenance des Antilles), ce collectif cultive également une proximité avec le proche voisin nigérian. Constatée par le passé via « Go Slow To Lagos », un Cd illustré par Lemi Ghariokwu, le concepteur des pochettes de Fela Kuti-Africa 70’s, cette influence artistique se ressent fortement avec l’entraînant « C’Est Ma Vie » et sa trame afrobeat.
Langendorf United / Undercover Beast (Sing A Song Fighter)
La saxophoniste suédoise Lina Langendorf poursuit son exploration de la sono mondiale. À l’image du voisin norvégien Nils Petter Molvær, la compositrice et interprète privilégie les rencontres. On l’a ainsi appréciée auprès du guitariste Vieux Farka Touré, avec le toaster Eek-a-Mouse, ou aux côtés du vibraphoniste Mulatu Astatké. Sous dominante éthio-jazz, son projet Langendorf United conforte les liens tissés à Addis-Abeba, sur la scène du légendaire African Jazz Village. « Undercover Beast », le second volume du collectif scandinave, développe cet attrait pour la tezeta, d’après cette mélancolie indissociable de l’Ethiopie. Envoutant, l’album met au parfum avec « So-ma-li (Ode To Mdoma )», une sarabande truffée de riffs hypnotiques. Autre passage dantesque, « From Longitude To Lassitude-Lullabies And Laments » et son univers fiévreux flirtent avec les dissonances de la new thing. Alors que le morceau-titre rend, pour sa part, un vibrant hommage au batteur Tèfèri Assèfa, le fondateur du fédérateur Nègarit Band. Parfois illustré par les effets singuliers d’une talking box, ce nouveau volet de Langendorf United prend également les chemins de traverse (on est bien loin des discours du jazz européen et des canons académiques qui vont de pair) comme l’indique « Cesária », une ode rêveuse à la chanteuse Césária Evora, l’inoubliable diva capverdienne… Chaudement conseillé.
V.A. / Dolores (Born Bad)
Au fil du vingtième siècle, les musiques afro-cubaines ont eut un large ascendant sur l’Afrique, au point de cristalliser l’unité politique et culturelle des indépendances. Irrésistible, ce phénomène est également valable pour la sphère Caraïbes, et des insularités comme la Martinique et la Guadeloupe. Conçu par Born Bad, ce recueil fait ainsi le trait d’union entre les chapelets musicaux locaux et des genres emblématiques comme l’illustre guaracha ou la salsa. Amorce de cette compilation Les Malavoi, comme on les appelait dans les années soixante-dix, résument bien l’imbrication des sonorités caliente et des rythmes endémiques avec « Te Traigo Guajira », d’après une composition du conguero Ray Barretto, l’un des piliers de la Fania. Autre figure majeure, Henri Guédon mixe, de manière visionnaire, les syncopes latines et les registres martiniquais (son boogaloo « Los Antillanos de Paris » n’a pas pris une ride) avec « Bilongo », un parfait condensé porté par son groupe, La Contesta. Et une formation congolaise comme le Ry-Co vient rappeler les liens poreux entre le Continent Premier et les Antilles par le biais de « Wachi Wara », la face B d’un simple d’époque. Fourmilière d’influences, ce recueil finalement cohérent témoigne, en creux, de l’incidence du chaudron local sur le jazz, la grande musique créole afro-américaine, au travers des compositions cubistes de Dizzy Gillespie : du bon boulot…
Texte par Vincent Caffiaux