SÉLECTION JAZZ #54 | Star Wax Magazine

2025-09-06

SÉLECTION JAZZ #54

Incarnation du tuba, Theon Cross développe une carrière passionnante. Enregistré au Blue Note à New York, son dernier album valorise un jeu unique. Autre talent notoire, Nate Smith apparait comme l’un des meilleurs batteurs de sa génération. Nommé « Live-Action », son nouvel Lp intègre la chanteuse Lala Hathaway, le rappeur Jswiss ou  le guitariste Lionel Loueke. Côté labels, Acid Jazz diversifie son catalogue avec cinq rééditions du légendaire Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou. Fruit d’un partenariat avec l’enseigne béninoise Albarika Store, cette initiative impose un groupe en phase avec les registres afro-américains. Enfin les Sorcerers poursuivent leurs explorations soniques. Habilement intitulé « Other Worlds And Habitats », leur récent disque renouvelle l’éthio-jazz avec force inventivité...

 

Theon Cross / Affirmations (New Soil)

Musicien indissociable du circuit londonien, Theon Cross s’est distingué en 2019 chez Gearbox avec le significatif «Fyah ». Partie intégrante du regretté collectif Sons Of Kemet aux côtés du saxophoniste Shabaka Hutchings et du batteur Tom Skinner, l’homme n’a depuis de cesse d’entremêler le jazz d’apports caribéens comme le rappelle le 33-tours « Intra-I » et ses puissantes basses dub. Figure du mésestimé tuba, le rythmicien d’origine jamaïcaine revient avec « Affirmations », un album capté au Blue Note, le fameux club de Greenwich Village. Aux antipodes des doublons mercantiles (pour un témoignage scénique intéressant combien d’obligations contractuelles ?), les bordées cuivrées confirment le penchant du créateur londonien pour le contact avec le public. Le rendu est garanti via l’abrasif « Play To Win » et grâce au cinglant « Candace Of Meroe ». Proche des pionniers de Defunkt, la tribu du tromboniste Joe Bowie, ou du terrible Hot 8 Brass Band, la fanfare de la Nouvelle-Orléans, l’instrumentiste délivre ici un set funky en diable. Alimentée par des arrangements surprenants mais jamais bavards (en live comme en studio, Theon Cross prône un jeu authentique), cette approche  artistique aux antipodes des concepts fumeux culmine avec « Wings », un simple inédit paru il y a trois ans chez New Soil et dont la version présente irradie le sillon de son groove thermo-nucléaire.

Theon Cross - Wings (Live At Blue Note New York) [Visualiser]

Nate Smith / Live-Action (Naïve)

Doté d’une vision cohérente, Nate Smith sédimente les multiples strates du terreau afro-américain. Dans les pas des géniaux Quincy Jones et Prince, le batteur prolonge le diptyque « Kinfolk » avec « Live-Action », une production variée et riche d’intervenants. Si les travaux précédents avaient accueilli des personnalités comme Vernon Reid, le guitariste-militant de Living Colour, ou Regina Carter, la violoniste américaine, ce récent opus souligne la formule mais en accordant une place toujours plus importante aux musiques urbaines. Composé de dix plages relativement courtes, ce nouvel opus balaie d’un revers de baguettes les canons barbants de l’orthodoxie  (un bien fondé d’autant que le jazz est avant tout affaire d’attitude…), au profit de chassés-croisés musicaux fertiles. La soul trouve preneur avec « Automatic », une session illustrée par le timbre de Lalah Hathaway, la fille du grand Donny Hathaway. Souvent assimilé à de telles expériences, le rap a doit de citer via « Undefeated », une plage ponctuée par le flow impeccable de Jswiss. Et « Juke Joint » fait souffler le vent moite du Sud profond grâce à DJ Harrison, l’élément pivot des proches Butcher Brown. Repérable à sa frappe subtile, Nate Smith s’impose également tel un arrangeur de génie. Pour preuve l’entêtant « Magic Dance », un thème à dominante afro-futuriste cristallisé par les accords du guitariste Lionel Loueke…

Nate Smith "MAGIC DANCE"(feat. Lionel Loueke, Michael League) - Official Audio

T.P. Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou Bénin / Vol.5 (Acid Jazz)

Garantes des traditions ou vectrices de mutations, les musiques africaines dialoguent largement avec le jazz américain et ses nombreuses émanations. Viennent à l’esprit Tony Allen, le concepteur du rythme afrobeat et fan d’Art Blakey,  Mulatu Astatke et sa rencontre avec un certain Duke Ellington, ou bien encore Ray Lema dont le discours universaliste est nourri de nombreuses rencontres. Réédités par Acid Jazz Records, le roster d’Eddie Piller, en partenariat avec Albarika Store, le mythique catalyseur de talents béninois, différents albums du Tout-Puissant Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou confirment l’incidence du funk sur le berceau de l’humanité. Cinq volumes de cette formation à géométrie variable sont désormais disponibles au format digital, avec traitement sonore et pochettes restaurés. Parmi les références se démarquent « Le Sato », une captation de la première partie des années soixante-dix ; un recueil envoûtant porté par le saxophoniste Tidiani Kone ;  et une séquence  jubilatoire interprétée par le chanteur historique Lohento Eskill. Les détenteurs de tourne-disques se replieront, quant à eux, sur « The Albarika Story », une belle anthologie double-vinyle consacrée à certains groupes contemporains de l’Orchestre Poly Rythmo dont les étonnants Black Dragons de Porto-Novo et leurs syncopes en prise directe avec la fascinante mystique yoruba…

Orchestre Poly Rythmo de Cotonou - 3 - LIVE at Afrikafestival Hertme 2011

The Sorcerers / Other Worlds And Habitats (Ata Records)

Apôtre du son analogique, Ata génère une esthétique soignée. Après les excellents Flying Hats et l’axe culturel Kingston-Nola, l’enseigne indépendante sort le très attendu quatrième tome des Sorcerers. Épris des particularismes abyssins et plus particulièrement de la fastueuse collection Ethiopiques de Francis Falceto, l’ensemble britannique évite pourtant de copier le genre comme c’est parfois constaté ici et là.  Nommé « Other Worlds And Habitats », un titre qui rappelle les concepts d’un certain Brian Eno, le nouvel album prend ainsi la tangente, au profit de mélodies inédites. Si la démarche convoque les chantres du Swinging Addis, d’après ce mouvement prolixe de la fin des années soixante, c’est moins pour les airs illustres que pour cette volonté de perpétuer le genre. Haletant, « Abandoned Satelites » fait ainsi écho au cinéma de Michelangelo Antonioni et à ses scenarii tortueux ; « Ancestral Machines » use, pour sa part, d’un canevas rythmique sophistiqué ;  et « The Ghosts Of The Black Drifts » instaure un climat pour le moins tellurique. Outre cette dynamique évolutive, le quatuor originaire de Leeds fascine par une cohésion de tous les instants. Troublante, cette osmose rayonne au travers de  « The Last Transmission », une composition rêveuse ou le volume du saxophone emplit inexorablement l’espace de sa mélodie suave. Chaudement conseillé par Star Wax…

 

Texte par Vincent Caffiaux

The Sorcerers – Ancestral Machines (Live to Tape at ATA Studios)