SÉLECTION JAZZ #53 | Star Wax Magazine

2025-06-02

SÉLECTION JAZZ #53

Cette sélection est empreinte de groove. Pour preuve « New African Orleans », un manifeste emblématique signé par le Sénégalais Alune Wade.  Ambitieux et cohérent, cet opus engage un dialogue transatlantique au diapason… Autre ambiance, Aldorande prolonge ses explorations cosmiques. Nommé clairement « Trois », le nouvel Lp de la formation jazz-funk confirme une créativité de tous les instants. Spécialisé dans les rééditions de qualité, Wewantsounds offre, de son côté, une pépite inédite de Manu Dibango. Relayée par l’Institut National de l’Audiovisuel, l’enseigne parisienne propose ainsi un set de 1982, certainement l’une des meilleures périodes du saxophoniste camerounais. Enfin la scène jazz anglaise n’est pas en reste avec Knats. Paru sur le label Gearbox, le premier 33-tours de ces jeunes pousses originaires de Newcastle témoigne de la bonne santé de la création, par-delà la Manche.

 

 

Alune Wade / New African Orleans (Enja / Yellow Bird)

Alune Wade s’était distingué, il y a quelques années, au contact du pianiste cubain Harold Lopez-Nussa avec « Havana-Paris-Dakar » et sa valorisation du patrimoine afro-latin. Dans le sillage, le bassiste sénégalais revient aujourd’hui avec « New African Orleans », une odyssée vouée aux liens entre l’Afrique et Nola. Berceau jazz, la cité louisianaise est également un pôle créole conséquent avec son lot de particularismes comme les indiens de Mardi-gras ou le culte vaudou, et de répertoires comme  le rhythm and blues ou la bouce. Passionnant, ce projet n’oublie pas le continent premier comme l’indique « Water No Get Enemy » de Fela Kuti dont l’interprétation céleste renvoie aux divinités yoruba. Autres reprises convaincantes, « Gris-Gris Gumbo Ya Ya » de Dr. John et « Voodoo Child » de Jimi Hendrix consacrent un métissage fascinant où les harangues du chantre de Treme répondent avec force aux riffs du guitar hero de Woodstock. Et la version habitée de « Watermelon Man » et son clin d’œil à Manu Dibango devraient naturellement séduire un certain Herbie Hancock… Marqués par le funk, les travaux originaux ne sont pas en reste comme l’atteste le véloce « Dialect From The Mulattozy Tribe ». Reste « From Congo To Square », une plage où la chanteuse Somi convoque les racines de la Nouvelle-Orléans et l’histoire tourmentée qui va de pair. Chaudement conseillé par Star Wax.

Alune Wade "Boogie and Juju" en session TSFJAZZ !

Aldorande / Trois (Favorite  / The Pusher Distribution)

Aldorande instaure un imaginaire où croisent la littérature et le cinéma de science-fiction, les alliages musicaux à base de funk et de rythmes tropicaux, et un sens inné de l’orchestration… Composé comme la bande originale d’un film (pour l’histoire, le nom du quintet fait écho au space opera et à la galaxie Star Wars) ce nouvel opus démarre donc par « Alderaan Overture », une plage coulée dans le quartz. Course-poursuite haletante, « Gulf Of Mexico » est propulsé par le jeu de batterie tellurique de Mathieu Edouard et par les claviers du très sollicité Florian Pellissier. Alors que le single « Sweet Spot » et ses arrangements laidback délivrent leur lot d’images, à laisser coi nombre de prétendants. Si les sonorités font naturellement écho aux productions des années soixante-dix, notamment aux sessions de Herbie Hancock période « Thrust », la créativité présente permet à la formation parisienne d’éviter les chausse-trappes vintage voire fusion. Le rendu est perceptible avec « Riviera Serenade » et ses chœurs féminins diaphanes, ou bien encore via « Carnaval ao Sol », une séquence musicale dédiée, pour l’occasion, au percussionniste  brésilien Airto Moreira. Réussi de bout en bout, ce troisième microsillon du groupe parisien lancé par le bassiste Virgile Raffaëlli séduit, en définitif, par sa virtuosité sans fard et par ses compositions disertes : la force est définitivement avec eux…

Aldorande - Sweet Spot (Official Music Video)

Manu Dibango / Dibango 82 (Wewantsounds)

Des débuts bruxellois au sein du quartier congolais de Matonge à la direction d’orchestre pour Nino Ferrer, période funky-soul, en passant par le carton inespéré de « Soul Makossa » et une escale proverbiale à la Jamaïque, le saxophoniste camerounais est, au début des années 80, un musicien acclamé… Enregistré en décembre 1982 au théâtre La Criée à Marseille, cet album live inédit conforte ce rayonnement artistique. Programmé par Martin Meissonnier-interview ici, le tourneur historique de Fela ou King Sunny Ade, papa Manu délivre un set incandescent. « Waka Juju », le morceau-titre de son récent album, est développé sur une face complète, selon une variation en trois mouvements. Autre emprunt à ce brillant Lp, « Africa Boogie » et son éloge débridé du disco africain, est revisité, non sans liberté. Et la relecture de « Ashiko Oumba » et ses commentaires malicieux à l’adresse du public (« Tous les bruits sont dans la nature… ») complètent le tout de manière irrésistible. Épaulé par une formation complice, le natif de Douala est ici au sommet de sa carrière. Bon choix éditorial, ce témoignage scénique diffusé en partenariat avec l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) est complété par des notes de pochette du journaliste britannique Graeme Ewens et par un visuel sublime signé par le photographe Bill Akwa Bétotè : il va s’en dire que l’acquisition du disque vinyle s’impose…

MANU DIBANGO "Waka Juju pt 1" FROM DIBANGO 82 - OUT 4 APRIL 2025 ON WEWANTSOUNDS

Knats / Knats (Gearbox Records)

Le label Gearbox n’en finit pas de satisfaire les amateurs de sons novateurs. Doté d’une unité complète, soit un studio analogique et du matériel de gravure vinyle, ce catalogue indépendant prône des sessions de qualité comme l’indique le premier album de Knats. Originaire de Newcastle, dans le nord de l’Angleterre, cette récente formation fait écho au Total Refreshment Centre, l’épicentre des scènes improvisées à Londres. Porté par Stand Woodward à la basse et King David Ike Elechi à la batterie, ce binôme redoutable absorbe, avec une aisance déconcertante, l’héritage du hard bop en assimilant d’autres apports culturels comme les registres africains ou des éléments du très influent clubbing. L’effet est saisissant à l’écoute de « One For Josh », la séquence d’ouverture et ses arrangements au cordeau ; via « Black Narcissus », une reprise de Joe Henderson dont la structure démentielle n’a d’équivalent que les envolées de cuivres ; ou bien encore avec « Tortuga (For Me Mam) », une parenthèse nostalgique striée de cordes. Les invités sont nombreux. Parmi les musiciens se distinguent ainsi Anatole Muster, qui renouvelle mine de rien l’accordéon chromatique, au point de rendre méconnaissable cet instrument encore connoté, ou bien encore Parthenope, la figure montante du jazz britannique, dont l’intervention au saxophone alto conforte la production-maison. Prometteur…

 

Texte par Vincent Caffiaux

Knats - Live at Cobalt Studios // Geordie Jazz, Fusion, Improv