SÉLECTION JAZZ #52 | Star Wax Magazine

2025-03-26

SÉLECTION JAZZ #52

Cette sélection jazz fait une nouvelle fois tomber les barrières. En provenance de la Nouvelle-Orléans, le Hot 8 Brass Band régénère ainsi la tradition musicale ambiante. Nommé « Big Tuba », le récent Lp du groupe  insuffle un groove funky ravageur. Différent mais tout aussi créatif, le trio Émile Londonien revient avec « Inwards ». Bouillon de culture, ce deuxième album convie des pointures comme Laurent Bardainne ou Ashley Henry. Autre expérience intense, Arat Kilo signe, pour sa part, « Danama ». Porté par le rappeur Mick Ladd et la chanteuse Mamani Keita, ce disque transcende le creuset éthiopien. Enfin, la réédition du mois valorise les travaux de la Dj Mambo Chick. Fine connaisseuse des répertoires syncrétiques, celle-ci remet au goût du jour Kat-Tet, la formation guadeloupéenne de Patrick Jean-Marie.

 

 

Hot 8 Brass Band / Big Tuba (Tru Thoughts Recordings)

Souvent résumée à l’arc antillais, la sphère créole rayonne bien au-delà comme le rappelle la place occupée par la Nouvelle-Orléans. Berceau du jazz via des noms comme Louis Armstrong ou Dr. John, la turbulente cité américaine est également le port d’attache de figures contemporaines telles que Trombone Shorty, le 79rs Gang et le Hot 8 Brass Band. Pendant moderne des nombreux marching bands locaux, cet ensemble s’est distingué, après le passage de l’ouragan Katrina, par une reprise troublante du « Ghost Town » des Specials, puis par une relecture robuste du sépulcral « Love Will Tear Us Apart » de Joy Division. Signé par le catalogue anglais  Tru Thoughts, l’ensemble louisianais est de retour, après sept ans d’absence, avec le totémique « Big Tuba ». Dédié à Bennie Pete, le membre fondateur du Hot 8 Brass Brass Band, cet opus se distingue par une interprétation de « Ain’t No Sunshine », le tube soul de Bill Whiters. Porté par un tapis de percussions, le tellurique « La Jean (Largent) » renvoie, quant à lui, aux codes  funky, et plus précisément aux orchestres go-go des années quatre-vingt. Et l’illustre « West Lawn Dirge » convoque l’essence dramaturgique des premières et secondes lignes de cuivres, dans les rues et quartiers de la Big Easy. Soigné, le pressage vinyle inclus le Lp, un single de couleur avec reprise de Marvin Gaye, et un poster collector : chaudement conseillé.

Hot 8 Brass Band - Ain't No Sunshine

Émile Londonien / Inwards (Omezis / Naïve)

Issu du collectif multimédia Omezis, Émile Londonien avait ravi les amateurs de nouveaux panoramas, il y a trois ans, avec un premier Lp situé aux confins du jazz et de la house. Inscrit dans le sillage d’une scène britannique indissociable de la culture club (on est quand même bien loin des canons académiques érigés ici bas depuis des décennies), le trio strasbourgeois a enrichi son parcours au travers de multiples sets, sessions et rencontres. Fruit de ce cheminement aventureux, « Inwards » égrène un chapelet de titres hautement photogéniques comme « Early Days », véritable bande-son imaginaire striée d’effets dub du meilleur effet ; tel « Crossing Path », une virée urbaine enrichie par le saxophoniste Jowee Omicil et le multi-instrumentiste Flupke ; ou grâce au single « The Vibe Is », un thème droit sorti des warehouses de Chicago. Complet et varié, cet album lorgne également du côté de la soul avec « Easy », une plage interprétée par Cherise, ou avec « Another Galaxy », un titre chanté par le décidemment très doué Ashley Henry. Riche en apports et en invités, ce disque cultive pourtant une unité de ton confondante. Pour preuve le haletant « Catch The Light », un morceau porté par une basse littéralement sismique. Puissant, cette séquence fait immanquablement écho à « House Party », une séquence virale où Émile Londonien donne libre cours à sa passion pour les sonorités synthétiques.

Emile Londonien - House Party #1 (Live Session)

Arat Kilo / Danama (Accords Croisés / Integral)

Si Arat Kilo puise dans l’incroyable richesse des registres éthiopiens, c’est avant tout pour explorer un patrimoine culturel particulièrement enclin au métissage. Signé chez Accords Croisés, l’enseigne dirigée par Saïd Assadi (on se souvient notamment de l’expérience périphérique « Sowal Diabi-De Kaboul à Bamako » et de sa surprenante correspondance entre l’Asie centrale et l’Afrique de l’Ouest), la formation parisienne revient avec « Danama ». Épaulé par le rappeur américain Mick Ladd et la chanteuse malienne Mamani Keita, deux habitués du dispositif, Arat Kilo creuse le sillon entamé par le primé « Visions Of Selam ». Plage d’ouverture, « Nahel » renvoie de manière implacable aux violences policières ; plus léger, « Bada Bada » valorise le timbre impérial de la native de Bamako ; et le minéral « Suntight » offre des textures sonores pour le moins novatrices. Alternative au jazz fusion voire aux productions formatées estampillées world, cet enregistrement se nourrit des interventions de chaque protagoniste. Démonstration significative, « Dead Wood » mixe avec naturel les déclamations de Mick Ladd et les percussions de Gérald Bonnegrace. Alors que l’élégiaque « Broken Tezeta (Remember Bidou)» et sa référence évidente au blues abyssin rendent hommage au talentueux trompettiste Olivier Miconi. Chaudement conseillé !

Arat Kilo "Bada Bada"

Kat-Tet  / Women (Symbole Records)

Parfois dans l’ombre fédératrice du kompa ou d’un répertoire militant tel le gwo ka-parlez-en au génial David Murray-, le jazz ultramarin est toutefois porté par de fortes personnalités. C’est le cas des batteurs Sonny Troupé ou Arnaud Dolmen, ou de références historiques comme Mario Canonge et Alain Jean-Marie. Frère de ce dernier, Patrick Jean-Marie est aujourd’hui sous les feux de l’actualité par le biais de Mambo Chick. Créatrice du label indépendant Symbole, cette Dj et digger passionnée de rythmes caribéens réédite Kat-Tet, le projet du pianiste guadeloupéen. Paru initialement en 1985 à 300 exemplaires, le 33-tours « Women » bénéficie désormais d’un son incroyable. Impressionnante, cette restauration met en valeur le phrasé tout en finesse de Patrick Jean-Marie, les interventions du saxophoniste Luther François et les rythmes d’airain du tandem basse-batterie. Intense,  l’éloquent « Swing Hibiscus » développe un groove élastique ; empreint de notes entêtantes, « Solange » assimile, de son côté, les particularismes insulaires ; et le singulier « Sky 2000 » séduit avec son introduction climatique aux faux-airs de mangrove. Illustré par la pochette d’époque, un visuel récemment passé sous les fourches caudines du puritanisme numérique, ce vinyle est également un bijou d’élégance : confirmation avec « Hommage », une plage finale dont le thème sublime le casse-tête générique au profit d’une composition harmonieuse.

 

Texte par Vincent Caffiaux

A FLG Maurepas upload - Kat-Tet - Swing Hibiscus - Contemporary Jazz