2025-02-14
SÉLECTION JAZZ #51
Cette nouvelle sélection jazz est composée d’influences variées. Originaire de Trinidad, le poète afro-futuriste Anthony Joseph signe ainsi « Rowing Up River To Get Our Names Back », un Lp intense doublé d’un vibrant hommage au batteur afrobeat Tony Allen. Combo jazz-funk latino, Setenta revient aux affaires avec le cosmique « Apollo Solar Drive », un opus marqué par la présence de Florian Pellissier, le Mozart du clavier Fender Rhodes. En provenance de Bruxelles, le collectif Black Flower sort aujourd’hui « Kinetic », une captation novatrice truffée de basses abyssales et de riffs éthio-jazz. Enfin Kutu, soit la formation emmenée par le violoniste français Théo Ceccaldi et le toujours partant Cyril Atef, conforte cette fascination irrésistible pour les hauts-plateaux abyssins avec le puissant « Marda ».
Anthony Joseph / Rowing Up River To Get Our Names Back (Heavenly Sweetness)
Lorsqu’il arrive en 2007 avec le Spasm Band, Anthony Joseph bluffe les amateurs de spoken word, de dissonances jazz et de rythmes caribéens via « Leggo de Lion ». Depuis, le musicien trinidadien n’a eu de cesse de renouveler sa discographie : on pense à « Time » et ses allures de classique définitif (merci Meshell Ndegeocello) ou bien encore à « People Of The Sun », une fabuleuse odyssée au sein de l’espace créole. Sophistiqué, « Rowing Up River to Get Our Names Back » synthétise ce parcours. « Satellite », la plage inaugurale, met au parfum avec son groove puissant et l’intervention de la cotée Eska Mtungwazi ; « Tony » rend hommage à Tony Allen, le batteur de Fela Kuti via Africa’ 70 et initiateur de l’afrobeat ; et « A Juba For Janet » télescope le phrasé de l’interprète de signaux dub droits sortis des laboratoires jamaïcains. Intéressant de bout en bout, ce mix de technologie et de déclamations fait écho à la démarche artistique d’Anthony Joseph et à son attrait évident pour les dimensions afro-futuristes. Epaulé par Tom Skinner, le batteur des regrettés Sons of Kemet, le poète affirme ici une esthétique et un discours accomplis. Pour preuve « Milwaukee & Ashland », une longue suite illustrée de textures musicales voisines de celles inventées par le trompettiste norvégien Jon Hassell, période « Four World-Dream Theory In Malaya ». Le tout est chaudement conseillé par Star Wax ! Retrouvez également Anthony Joseph sur une des compilations vinyle de Star wax x Son-video vol.6 en cliquant ici.
Setenta / Apollo Solar Drive (Latin Big Note / The Pusher)
Bonne nouvelle, le latin-funk revient aux affaires avec pléthore de musiciens ou groupes comme le Brésilien Fernando Rosa, le Cubain Cimafunk ou les Parisiens de Setenta. Imprégnée de groove bitumé et notamment de culture nuyorican, cette dernière formation sort cet hiver une sixième session impressionnante de maitrise. Soudé, le septet invoque ici les esprits de Bootsy Collins ou Joe Bataan comme l’induit « Ecuajey », le titre d’ouverture et ses voix surpuissantes. Portée par l’harmoniciste Grégoire Maret et le guitariste Laurent Guillet, la plage titulaire déroule une trame électrique du meilleur effet. Et le redoutable mozambique, un registre d’origine cubaine doublé d’une danse éponyme, s’impose naturellement avec l’entraînant « Liberame ». Illustré par les claviers de Florian Pellissier, l’initiateur d’un fameux quintet (écoutez donc le Lp « Bijou Voyou Caillou ») et des inoubliables Cotonete, Setenta quitte également le plancher des clubs pour des univers introspectifs. C’est le cas de « Yambuspection » et de ses vocaux un brin psychédéliques, ou bien encore de « Danzon De Planetas », une trame étonnante qui puise son énergie dans les couloirs des illustres mais brillants conservatoires de La Havane. Disponible au format vinyle, ce disque o combien riche est complété par des notes de pochette passionnantes de Pablo E. Yglesias alias DJ Bongohead : du beau travail…
Black Flower / Kinetic (Sdban Records)
Fleuron du nouveau bouquet jazz européen, Black Flower n’a cure de ces concours de virtuosité, des performances souvent exécutées au détriment de l’énergie, des idées et du public… Intitulé « Kinetic », le cinquième enregistrement de la formation belge transforme les essais précédents au travers d’une esthétique multiple mais qui fait sens. Impressionnante, la plage inaugurale instaure des climats forts. Bâti sur un canevas rythmique époustouflant, le titre induit une jungle capiteuse striée par une flûte du meilleur effet. Autre morceau déterminant, « Monkey System » convie pour l’occasion Meskerem Mees. Entendue outre-Quiévrain auprès d’artistes notoires dont l’ex-guitariste de TC Matic Jean-Marie Aerts et la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker, la chanteuse d’origine éthiopienne délivre ici une déclamation à haute teneur spirituelle. Et le puissant « Conundrums » fait quelque peu écho aux sonorités urbaines du Swinging Addis. Efficace, cette approche ne cherche toutefois pas à calquer une scène finalement indissociable de la fin de règne d’Haïlé Sélassié. Mieux, la démarche présente sublime l’héritage, au travers d’arrangements contemporains. Parfois proche de Dub Colossus et de cette fascination pour les compositions hybrides, Black Flower étourdit les esprits. Pour preuve « Particles », une course-poursuite effrénée portée par Nathan Daems au saxophone.
Kutu / Marda (Naive / Believe)
Créateur aventureux, Théo Ceccaldi a soigneusement assimilé le corpus académique et les productions jazz formelles au profit de projets singuliers comme Kutu. Repéré il y a trois ans avec « Guramayle » via un mix prometteur de musiques éthiopiennes et d’électro, le violoniste français renouvelle l’expérience avec « Marda », un deuxième opus finement emballé. Solidement construite, une bonne part de la rythmique est confiée au batteur Cyril Atef aka Papatef, la moitié de Bumcello et inlassable globe-trotter. Les lignes de basse sont jouées par Valentin Ceccaldi, soit le propre frère du musicien-voyageur. Et la conteuse azmari Hewan Gebrewold agrège le tout grâce à un timbre vocal envoûtant. Produite par Lazy Flow, un spécialiste des mélodies globalisées, cette nouveauté met au parfum avec « Asheweyna » et sa vibration séculaire doublée de percussions entêtantes. Autre exemple de la mue entreprise, « Namuna » convie Pongo, la reine du kuduro lisboète, pour un titre endiablé. Et le touchant « Wuha » met en relief le spectre sonore ambiant et plus précisément les chœurs. Comme pour les récents 33 tours de Black Flower ou Arat Kilo, l’expérience transpose l’éthio-jazz de la seconde partie des années soixante aux métissages du jour. Un phénomène perceptible avec le beau « Tezeta », d’après cette nostalgie amharique célébrée, maintes fois, par le vibraphoniste et claviériste Mulatu Astatke, l’une des légendes de la collection Éthiopiques.
Texte par Vincent Caffiaux