2024-12-19
SÉLECTION JAZZ #50
Maître d’œuvre de l’illustre Irakere, Chucho Valdés revient aujourd’hui avec « Cuba & Beyond », un album au titre éloquent. En huit plages, le compositeur au béret convoque la fonction essentielle des rythmes afro-caribéens et leur ascendance à l’international. La nouvelle génération n’est pas en reste via le pianiste londonien Ashley Henry et ses compositions ouvertes aux quatre vents. Confirmation avec « Who We Are », un deuxième Lp où croisent des noms comme Binker Golding et Theo Croker… Fidèle lieutenant du saxophoniste Léon Phal, le claviériste Gauthier Toux revient grâce au séduisant projet Photons. Mix de culture club et d‘arrangements improvisés, ce disque campe un panorama hexagonal enfin débarrassé de ses carcans et préjugés. Enfin « Chakalaka Jazz » rappelle combien le terreau musical sud-africain est riche. Dirigée par Fred Spider, cette anthologie pressée par Heavenly Sweetness est une excellente introduction pour qui aimerait découvrir les registres historiques locaux.
Chucho Valdés Royal Quartet / Cuba & Beyond (Inner Jazz )
Apparu dans la première partie des années soixante-dix, Irakere et son intitulé afro-centriste ont largement régénéré le latin jazz grâce à une formation aux allures de all stars et des pointures tels que le regretté percussionniste Anga Diaz, le trompettiste Arturo Sandoval ou le saxophoniste Paquito D’Rivera. Chef d’orchestre de ce convaincant aréopage, Chucho Valdés doublera, au fil des décennies, son exploration de la culture cubaine au travers des tambours batà, d’après ces percussions propres au culte syncrétique de la santéria. Réunit aujourd’hui autour du Royal Quartet, l’impressionnant pianiste délivre un résumé de plus de cinquante ans de carrière. On y trouve évidemment l’excellence-maison (rappelons que nombre de conservatoires cubains ont été marqués de l’empreinte des maîtres russes) au travers de plages comme « Punto Cubano » et surtout « Mozart A La Cubana ». Canevas révélateur des polyrythmies ambiantes, des titres tels « Congablues » ou « Tatomania » dévoilent la force et la richesse du patrimoine antillais. Et une séquence comme « Habanera Partida » agrège un domaine tropical intensément créole. Épaulé par des gâchettes de la trempe de José A. Gola à la contrebasse, d’Horacio Hernández à la batterie ou de Roberto Jr. Vizcaino aux percussions, Chucho Valdés offre même une relecture de « Armando’s Rhumba », la variation du pianiste américain Chick Corea extraite du surprenant « My Spanish Heart » : de la belle ouvrage…
Ashley Henry / Who We Are (Naïve)
Acclamé avec « Beautiful Vinyl Hunter », Ashley Henry a roulé sa bosse en multipliant les occurrences sur le marché asiatique (les mélomanes japonais ont ainsi décrété son premier opus meilleur album de l’année à sa sortie) ou dans le sillage d’une interprète notoire comme Christine and The Queens, avec qui le pianiste londonien a fréquemment tourné. Fort de ces reconnaissances, le compositeur revient avec « Who We Are », un deuxième Lp sous forme de portrait de famille. Interprété par Judi Jackson, la protégée d’un certain Wynton Marsalis, « Love Is Like A Movie » et ses accents soulful mettent au diapason. Particulièrement suave « Take It Higher » et son titre en forme de clin d’œil à Sly Stone sont valorisés par de superbes parties de cordes. Et le terrible « Mississippi Goddam » de Nina Simone et sa diatribe anti ségrégation sonnent de manière implacable dans la sinistre Amérique de Donald Trump. Confortée par une unité de ton, la production n’oublie pas pour autant un certain éclectisme. Nourri d’arrangements aériens, le Lp s’accorde ainsi des incursions en terre rap avec « All For You », une session illustrée par le flow de Mak ; ou grâce à « Fly Away », un thème splendide ponctué par les déclamations de la poétesse-activiste californienne Aja Monet. Et les mélodies incandescentes ne sont pas en reste comme l’induit le survolté « Oh La », une séquence striée par les soli de Binker Golding, l’une des étoiles de la constellation britannique Gearbox.
Photons / La Nuit Sans l’Ennui (Komos)
Fan de rock, de rap ou de rythmes du monde, une nouvelle génération de jazzmen français rompt avec le joug académique et les préjugés qui vont de pair. Dernier exemple en date, le claviériste Gauthier Toux s’est naturellement distingué dans le sillage d’une palanquée de compositeurs parmi lesquels les proches Vincent Peirani, Émile Londonien et bien évidemment le saxophoniste Léon Phal dont il incarne la dimension évolutive. Produit par Komos, une enseigne parisienne réputée pour ses alliages novateurs (on se souvient des travaux éditoriaux d’Antoine Rajon pour Cheick Tidiane Seck, via le répertoire de Don Cherry ou au contact du duo Bumcello), le projet Photons multiplie les appels du pied à destination des sonorités synthétiques et du clubbing. Nommée « La Nuit Sans l’Ennui », cette première session sécrète un haut pouvoir cinématique par l’entremise de « Craquements » et son rythme pour le moins pêchu. Étonnant, « Comme un point » use d’effets percussifs issus directement de la jungle et des breakbeats. Alors que « Liés » convie la Mc francilienne Le Juiice pour une vignette urbaine saisissante d’énergie. Habilement symbolisé par la pochette de l’album et ses boules à facettes posées en quinconce, le collectif Photons ne tombe pas pour autant dans la production clinquante comme en témoigne le diaphane « Orbe De Lumière », un instrumental soigné dont la mélancolie trainante renvoie aux grands prêtres de la techno de Detroit : c’est un compliment.
Chakalaka Jazz / A Selection of South African Gems (Heavenly Sweetness)
La scène africaine de ces soixante-dix dernières années fait souvent écho aux registres afro-américains ou britanniques. On pense bien sûr au creuset jazz, à des noms comme Dollar Brand, Chris McGregor et plus généralement aux expériences menées à Sophiatown, un faubourg-laboratoire de Jo’Burg. On se rappelle également des hymnes incantatoires de Ray Phiri et du quelque peu oublié collectif Stimela, ou de tous ces registres, traditionnels ou futuristes, des figures de la trempe de Mahlathini, le lion de Soweto, ou de Spoek Mathambo, le pionnier des nouvelles hybridations australes. Sélectionnée par le Dj Fred Spider, la compilation « Chakalaka Jazz » dévoile la grande richesse de ce panorama artistique, notamment lors de l’abominable période de l’apartheid. C’est le cas des Soweto Boys et de leur soul-jazz pétrie de jive comme l’indique ici le long et plantureux « What You Say » ; du chanteur Victor Ntoni, un interprète associé pour l’occasion au réalisateur canadien Clarence Wilson, et dont le « The Sacred Lion Dance » d’ouverture impose un cachet particulièrement habité ; ou bien encore du saxophoniste Zim Ngqawana et de « Kubi », un titre porté par un spoken word dévastateur. Impressionnant, cet agrégat de rythmes et cultures trouve son point culminant avec le bassiste Johnny Dyani et le mystique « Magwaza », un titre situé aux confins du free composé lors de son exil en Scandinavie. Chaudement conseillé par Star Wax !
Texte par Vincent Caffiaux
Texte par Vincent Caffiaux