2024-10-12
SÉLECTION JAZZ #49
Cette première sélection jazz automnale propose une palette sonore unique comme l’indique la saxophoniste Nubya Garcia. Fer de lance du paysage britannique, cette dernière revient avec « Odyssey », un troisième album flamboyant. Autre figure féminine, Lady Blackbird conforte sa place à l’international. Intitulé « Slang Spirituals », son nouveau 33 tours cristallise avec audace la musique afro-américaine et ses différents courants. As des congas, Ray Barretto est une pièce centrale de la salsa dura et plus généralement des barrios new yorkais. Pierre d’angle de ce percussionniste, « La Cuna » et ses nombreuses influences soul sont aujourd’hui rééditées via Music On Vinyl. Enfin le charismatique Cimafunk revient dans les bacs avec « Pa’ Tu Cuerpa ». Groovy, ce vinyle dévoile un musicien cubain au sommet de son art.
Nubya Garcia / Odyssey (Concord Jazz)
Alternative à la scène hexagonale où il renvoie encore au cadre académique, le registre des musiques improvisées développe, outre-Manche, un chaudron voisin du night-clubbing et des musiques caribéennes. Parangon du genre, Nubya Garcia s’était ainsi distinguée, il y a quatre ans, avec « Source », un premier Lp au titre évocateur. Entendue depuis avec le collectif Nérija, aux côtés d’une certaine Sheila Maurice-Grey, ou au sein du projet London Brew, un hommage au légendaire « Bitches Brew » de Miles Davis, la saxophoniste londonienne prolonge aujourd’hui l’aventure avec « Odyssey ». Produit avec son comparse Kwes, ce troisième 33-tours développe une unité de ton remarquable. Elément-clé du dispositif, le quatuor à cordes Chineke ! Orchestra développe des mouvements évocateurs. Le phénomène est évident à l’écoute de la plage titulaire ou bien encore du hanté « The Seer ». Très prisée (elle vient d’enregistrer un disque avec Milton Nascimento), Esperanza Spalding pose sa voix sur « Dawn ». Et Georgia Anne Muldrow confirme tout le bien qu’on pensait déjà de la chanteuse californienne via l’entêtant « We Walk In Gold ». Parfois teinté de climats en clairs-obscurs comme l’induit la pochette, « Odyssey » ne cède toutefois pas aux sirènes du lyrisme superfétatoire. Pour preuve « Triumphance », une plage finale structurée par un splendide contretemps reggae, avec rythmique en avant et déclamation ad hoc : on en redemande…
Lady Blackbird / Slang Spirituals (BMG)
En 2022, Lady Blackbird avait laissé nombre d’observateurs sans voix avec « Black Acid Soul »… Phénoménal, ce coup d’essai lui avait alors permis de fouler les planches du Barbican Centre, le temple londonien de l’architecture brutaliste, avant de rayonner lors d’une tournée outre-Manche, en première partie du décidément très cool Gregory Porter… Intitulé « Slang Spirituals », une formule significative située à la croisée de l’anglais châtié et des musiques sacrées, le deuxième Lp de l’interprète américaine conforte la chose. Intéressante, l’assimilation du gospel fait écho à différents combos psychédéliques comme Primal Scream ou Spiritualized. Ici point d’exégèses : si l’interprète américaine aborde le répertoire religieux, c’est pour mieux l’incorporer au sein de son imaginarium. Cette approche artistique est évidente via des morceaux comme « Let Not (Your Heart Be Troubled) ou « Like a Woman ». Axée sur les notions de pardon et donc de rédemption, la session présente accentue le trait au travers de mélodies irradiantes. C’est le cas de « Reborn », un thème soul up tempo contagieux, ou bien encore de «Man On a Boat », une ballade folk dont les accents pluriels convoquent l’indémodable Joni Michell. Surprenant par sa diversité, « Slang Spirituals » évite les postures paresseuses propres à certaines voix du jour. Foncièrement aventureuse, cette démarche se distingue au travers de « When The Game Is Played On You », une longue incantation truffée d’accords et effets rétro-futuristes…
Ray Barretto / La Cuna (CTI/Music On Vinyl)
Popularisé par Fania Records, Ray Barretto est, de par ses talents de percussionniste, indissociable du célèbre label new-yorkais. Maître d’œuvre de la salsa, d’après cette alliage visionnaire de rythmes latino, de rock, et surtout de funk, le rythmicien a pourtant sorti différents bijoux, au-delà de la célèbre enseigne nuyorican. Enregistré en 1979 par CTI, « La Cuna » fait indiscutablement partie de ces opus de choix. Réhabilité par Music On Vinyl, ce Lp est un concentré de créativité. Entouré par une palanquée d’orfèvres dont Tito Puente aux timbales, Charlie Palmieri au piano ou bien encore Steve Gadd à la batterie, l’homme aux mains d’or attaque de pied en cap avec le morceau-titre et ses bordées ensorcelantes. Largement empreints de jazz, des thèmes comme « Mambotango » et « The Old Castle » offrent un large écho aux musiques caribéennes et afro-américaines. Et une plage telle « Cocinando » dévoile un canevas étourdissant de syncopes et autres soli de congas. Si un ou deux titres n’échappent pas à une certaine tentation fusion (ce qui correspond finalement à l’air du temps, dans les années soixante-dix), la globalité de cette production sonne avec justesse. Bon indicateur-maison, la relecture de « Pastime Paradise » de Stevie Wonder fait mouche. Habile, cette variation autour du monumental « Songs In The Key Of Life » rappelle le goût évident du Mozart de la soul pour les microcosmes tropicaux et plus spécifiquement pour le domaine cubain.
Cimafunk / Pa’ Tu Cuerpa (Mala Cabeza Records / Thirty Tigers)
Avec son pseudonyme vindicatif (il renvoie ainsi aux cimarrons, d’après ces esclaves cubains fugitifs), Cimafunk génère des compositions bigarrées, nourries de soul et de rap. Sorti il y a quelques jours, « Pa’ Tu Cuerpa » délivre onze plages saisissantes. Si le groove cher aux funkateers est bel et bien présent, il se retrouve régénéré par une foule d’arrangements novateurs. Moins soucieux d’histoire et de chronologie que les gâchettes d’enseignes analogiques comme Daptone ou Big Crown, le chanteur et producteur latino multiplie les invitations et ponts entre les genres. Ce nouvel opus ne déroge pas à la règle avec une somme conséquente d’instrumentistes émérites parmi lesquels le pianiste Keyon Harrold ou bien encore le tromboniste Trombone Shorty. Fin arrangeur, Cimafunk joue la carte de l’efficacité avec « Cuchi Cuchi », un électro-funk digne des meilleurs enregistrements de Prince ou Cameo. Particulièrement suave, une séquence telle « Catalina » se distingue par la présence du duo colombien Monsieur Périné. Et une session comme « I Don’t Care » permet à Cimafunk de retrouver George Clinton, le délirant patriarche de Parliament-Funkadelic. Véritable festival de cultures, « Pa’ Tu Cuerpa » n’oublie pas pour autant le fabuleux réservoir culturel généré par les banlieues de La Havane. Cette volonté est flagrante à l‘écoute de « La Pomada », un clash provoqué par le MC Wampi, et avec « A Tu Merced », une parenthèse mid-tempo placée en fin de Lp.
Texte par Vincent Caffiaux