2024-07-29
SÉLECTION JAZZ #48
Le jazz n’est jamais aussi passionnant que lorsqu’il sort de sa zone de confort. Affranchie du carcan académique, cette sélection estivale rappelle surtout combien ce genre musical permet d’appréhender l’espace-temps et la création qui va de pair… Confirmation avec le London Afrobeat Collective dont le récent Lp « Esengo » mixe l‘héritage américain au contact des répertoires africains. Autre figure aventureuse, la bassiste Meshell Ndegeocello propose « No More Water : The Gospel Of James Baldwin -A New Day », une variation captivante autour de l‘œuvre du romancier James Baldwin. Consacrée à la lutte contre le sida via des anthologies souvent réussies, la Red Hot Organization offre, pour sa part, différentes déclinaisons de Sun Ra. Enfin le collectif britannique du New Regency Orchestra renoue avec l’âge d’or du Spanish Harlem, au travers d’une session émérite…
London Afrobeat Collective / Esengo (Canopy)
Le London Afrobeat Collective est souvent perçu comme la réponse anglaise à l‘œuvre de Fela Kuti. Un poil réducteur, ce constat fait malheureusement fi des éléments propres à l’ensemble musical londonien et de la grande diversité engendrée. Emmené par la charismatique Juanita Euka, la nièce du célèbre rumbero congolais Franco Luambo, ce groupe sort cette année « Esengo », un troisième 33 tours chamarré où le registre urbain nigérian agit surtout tel un révélateur. Le phénomène est évident à l’écoute de « Topesa Esengo Na Motema », un single propulsé par une guitare nourrie au soukouss. « El Ritmo de Londres » correspond délibérément avec les barrios new-yorkais, des entités génératrices de sonorités latines comme la salsa. Et l’affuté « My Way » génère un funk décalé parfois proche des Talking Heads, période « Fear of Music ». Encadré par Sonny Johns, un producteur habitué des répertoires africains, « Esengo » assimile cette foule de rythmes à l’unisson. La ligne artistique est fluide et fait sens comme l’indique « Freedom », un thème syncopé dont les incroyables riffs de cuivres prennent ici des allures de manifeste. Complété par deux remixes de cette même plage, dont une épatante relecture du DJ et producteur français Patchworks (habilement intégrés, les claviers font écho au Fender Rhodes du Black Président), ce troisième microsillon longue durée du London Afrobeat Collective augure de concerts prometteurs : à suivre de près.
Meshell Ndegeocello / No More Water… (Blue Note)
Le jazz et la littérature s’agrègent naturellement : pour preuve les performances des poètes de la Beat Generation, les travaux de la dramaturge Maya Angelou, ou le roman « Jazz », soit une approche novatrice du courant Harlem Renaissance, par l’incontournable Toni Morrison. Distinguée l’an dernier avec « The Omnichord Real Book », un enregistrement Blue Note dédié au répertoire musical afro-américain, Meshell Ndegeocello conforte cet environnement pluriel avec « No More Water… », un hommage conséquent à l’écrivain James Baldwin. Tour à tour mystique et véhément (notez notamment le rapport liturgique à eau…), ce nouveau disque de la bassiste est avant tout une œuvre vouée aux mots. Fascinante, cette tonalité est portée par « Raise The Roof » et « Tsunami Rising », deux pamphlets transcendés par l’activiste créole Staceyann Chin. Directement inspirés par « The Fire Next Time », l’une des pages majeures de la bibliographie de James Baldwin, ces textes antiracistes alimentent un album unique… Parfaites illustrations, les magnétiques « Travel » ou « Love » instaurent un climat spirituel voire prophétique. Autre ambiance mais tout aussi efficace, « Pride » et son amorce délibérément festive respirent une légitimité de tous les instants. Et la séquence déclamée dan la langue de Molière évoque, en creux, le soutien indéfectible apporté par les artistes hexagonaux à l’auteur et militant new-yorkais. Vivement conseillé.
Red Hot + Ra / Nuclear War (Red Hot Org)
Lancés par Red Hot Organization, une association caritative destinée à la lutte contre le sida, différents projets discographiques concernant l‘œuvre de Sun Ra sont désormais disponibles sur le marché. Première salve marquée par le légendaire pharaon rétro-futuriste, « Red Hot + Ra-Nuclear War » est aujourd’hui réédité en double vinyle rouge et jaune. Déclinaison d’un opus signé en 1982 par l’Arkestra, suite à l’accident nucléaire de Three Mile Island, cet album est avant tout un gage d’ouverture. Talent fertile, Georgia Anne Muldrow (elle s’est fait connaitre par Stones Throw Records et compose dans le giron du proche Dudley Perkins aka Declaime-interview ici) ouvre ce disque avec le bouleversant « Nuke’s Blues ». Pilier du label libertaire International Anthem, la sensationnelle Angel Bat Dawid compose une suite de plus de trente minutes où s’additionnent les circonvolutions de l’avant garde, la rhétorique de l’Association For Advancement Of Creative Musicians. Autre temps fort, l’intervention du tromboniste sud-africain Malcom Jiyane Three-O est ponctué par le flow de son compatriote Grandmaster CAP via le vindicatif « We’re Not Buying It ». Et Irreversible Entanglements déchaîne les éléments avec la plage titulaire, un long mouvement porté par un récitatif sidérant… À noter qu’un maxi de quatre remixes pressé dans la foulée est toujours disponible et délivre des versions pour le moins surprenantes du dubmaster Dennis Bovell (LKJ) ou de l’ensemble Kronos Quartet…
New Regency Orchestra / No Regency Orchestra (Mr Bongo)
La musique n’est pas à un paradoxe près… Exemple-type, le registre afro-latin souffre encore d’une perception caricaturale alors que ce même domaine a largement diffusé ses particularismes au sein de nombreuses musiques parmi lesquelles le jazz, le rock ou la pop. Créé par Lex Blondin, le pilier du Total Refreshment Centre, un haut lieu de la création sonore à Londres, le New Regency Orchestra renoue avec la tradition des grands ensembles tropicaux des années 50 et, par extension, avec des courants-clés comme le boogaloo et la salsa. Composé de dix-huit musiciens dont une section de cuivres rutilante, ce big band ne sonne pourtant pas de manière passéiste mais réhabilite les travaux d’époque via une surprenante interprétation contemporaine. Héritier de créateurs de génie comme Tito Puente, Mongo Santamaria, ou Dizzy Gillespie (les rythmes afro-cubains ont largement imprégné un courant comme le be-bop,) le New Regency Orchestra dévoile avec « No Regency Orchestra » une entité soudée. On retrouve cette homogénéité avec « Fiesta Time » et ses ponts à géométrie variable ; grâce à « Sahib & Tito » et ses sublimes arrangements orientaux : ou bien encore avec « Sambaroco », un titre signé par le classieux compositeur brésilien João Donato. Bijou de précision « Mango Walk » et sa trame croisée révèlent, au final, un disque particulièrement attachant. Ultrasophistiqué, ce thème convoque évidemment le pouvoir d’éloquence propre aux standards caliente.
Texte par Vincent Caffiaux