2024-06-10
SÉLECTION JAZZ #47
À l’instar de Prince, José James est natif de Minneapolis. Et à l’image du suzerain pourpre, le chanteur américain n’a pas son pareil pour mixer le funk avec le jazz ou le rap comme l’induit son dernier album, « 1978 ». Autre forte personnalité, le saxophoniste Sean Khan n’en finit pas, lui aussi, d’ouvrir des brèches à travers les répertoires. Édité par le roster Acid Jazz, son dernier projet associe les registres improvisés et le folk, un univers incarné en son temps par Fairport Convention. Repéré il y a quelques mois avec l’ensemble pakistanais Jaubi, le groupe EABS affirme, de son côté, la bonne santé de la scène polonaise. Intitulé « Reflections Of Purple Sun », leur dernier opus surprend notamment par son approche novatrice. Enfin les limiers parisiens de Wewantsounds prolongent leur exploration de l’archipel japonais. Pour preuve «Rock Communication Yagibushi », une très convoitée anthologie du claviériste Norio Maeda…
José James / 1978 (Rainbow Blonde Records)
Il y a neuf ans, José James se distinguait chez Blue Note avec « Yesterday I Had The Blues », un album de reprises de Billie Holiday. Entreprise périlleuse, cette relecture du répertoire de Lady Day dévoilait alors un créateur inspiré, loin des adaptations littérales qui peuplent les studios. Amateur de rencontres artistiques, l’homme revient avec « 1978 », un nouvel album en forme de carte de visite. Entouré par une brochette de musiciens aguerris, le chanteur et guitariste ouvre le bal avec « Let’s Get It », une pépite soul voisine des plages incandescentes de Marvin Gaye. Récemment remixé par Little Louie Vega, l’un des piliers du tandem latino Masters at Work, « Saturday Night (Need You Now) » offre, pour sa part, un thème électro-funk du meilleur effet. Et le prenant « 38th & Chicago » et sa rythmique capiteuse font revivre les belles heures du cinéma blaxploitation. Les invités ne sont pas en reste. Plutôt en verve, l’interprète brésilienne Xênia Franças apporte ainsi un relief évident au lyrique « Place Of Workship ». Et l’excellent rappeur belgo-congolais Baloji pose son flow impeccable sur le magnétique « Dark Side Of The Sun ». Ponctué d’arrangements singuliers mis jamais ostentatoires (la production musicale présente exclut de fait toute dimension superflue), ce nouvel disque de José James dévoile, en substance, une unité de ton impeccable. Confirmation avec le poignant « For Trayvon », un titre à la résonnance élégiaque dédié à Trayvon Martin.
Sean Khan Presents The Modern Jazz And Folk Ensemble (Acid Jazz Records)
Dynamisé par le producteur Eddie Piller, le catalogue Acid Jazz nourrit les cercles modernistes depuis plus de trente-cinq ans. Gorgée d’influences freakbeat ou funk et par extension d’apports caribéens ou africains, cette enseigne indépendante cultive, à ce titre, un élégant et cohérent tropisme culturel. Dernier exemple en date, le projet « Sean Khan Presents The Modern Jazz And Folk Ensemble » revisite le domaine folk-rock anglais des années soixante. Animé par Traffic, pour le moins les trois premiers opus, et par Fairport Convention, la formation du guitariste Richard Thompson, ce courant typiquement britannique avait pour particularité de mâtiner ses compositions pastorales d’accents jazz. Emmenée par le saxophoniste Sean Khan, cette création renoue donc avec cette période méconnue sous nos latitudes. Illustré par une pochette remarquable (le visuel reprend notamment l’imagerie des planches Deyrolle), cet album aux allures de collectif convie la prometteuse Rosie Frater-Taylor ou Jacqui McShee de Pentangle. Les instrumentaux signés par le souffleur londonien ne sont pas en reste. On pense naturellement à « She Moves Trought The Fair » une plage inaugurale portée par un élan irrésistible et à « Who’s Knows Where The Time Comes », une mélodie truffée de soli foncièrement coltraniens. Reste deux clins d’œil à Nick Drake, à commencer par une reprise intéressante de « Parasite ». Terrible, ce morceau extrait du mythique « Pink Moon » est complété par une ode au ténébreux chanteur anglo-saxon.
EABS / Reflections Of Purple Sun (Astigmatic Records)
Leader de la scène dite de Varsovie durant la Guerre froide, Krzysztof Komeda est reconnu pour ses travaux visionnaires, au point qu’un festival polonais organisé chaque automne porte désormais son nom. Garant de cette dynamique, le label local Astigmatic (en fait un hommage direct au natif de Poznan) sort aujourd’hui « Reflections Of Purple Sun », un album des très prisés EABS. Connu pour sa démarche aventureuse auprès du collectif traditionnel pakistanais Jaubi, l’ensemble confirme ici tout le bien qu’on pensait déjà de lui. Originale, la démarche présente propose une reconstruction complète de « Purple Sun » de Tomasz Stanko, un disciple de Krzysztof Komeda. Les versions délivrées par EABS sont à l’aune des sessions du trompettiste et de son quintet. La puissance de feu originelle est sublimée au travers d’une trame rythmique haletante. La formule est évidente à l’écoute de « Boratka », un titre alimenté par le jeu véloce du batteur Marcin Rak. Autre séquence détonante, « My Night, My Day » gomme les effets psychédéliques initiaux, au profit d’une étonnante mouture électro désincarnée. Et la plage titulaire concentre, pour sa part, l’énergie première via les échappées sophistiquées du claviériste Marek « Latarnik » Pędziwiatr. Comme souvent avec Astigmatic Records, le pressage est soigné. D’autant que la pochette de cette relecture remanie la composition graphique imaginée au début des années soixante-dix pour « Purple Sun ».
Norio Maeda / Rock Communication Yagibushi (Wewantsounds)
Wewantsounds continue son exploration des planètes musicales japonaises, à commencer par la fascinante frange jazz. Dernier exemple en date, le claviériste Norio Maeda est réhabilité avec « Rock Communication Yagibushi », quatorze perles parues initialement en 1970. À la croisée du funk et des scores (le maestro anglais John Barry imprègne volontiers ladite production), ses compositions sont à l’image du jazz nippon, un registre varié et souvent ouvragé. Soutenues par une formation redoutable dont Takeshi Inomata à la batterie et l’excellent Shigeo Suzuki au saxophone, les plages défilent comme autant de saynètes. « Otemoyan » étourdit ainsi l’auditoire avec ses irrésistibles virgules au soprano ; « Sado Okesa » rayonne au travers d’étonnants apartés orientaux ; et « Okkai Bunata » propage de larges nappes d’orgue soul. Truffé de thèmes millimétrés, cet album de Norio Maeda est avant tout l’œuvre d’un fin arrangeur. Pour preuve l’excellent « Yagibushi », dont la rythmique d’airain n’a d’équivalent que les différentes séquences à la flûte traversière. À cent lieues des discours bavards du jazz-rock, un genre certes virtuose mais qui ne laisse guère de place au mélomane et à son imaginaire, « Rock Communication Yagibushi » cultive un sens confondant de la mélodie. Cette qualité est mise en relief par une pochette superbe et des notes écrites par Paul Bowler, un critique également fan d’électro asiatique…
Texte par Vincent Caffiaux