SÉLECTION JAZZ #46 | Star Wax Magazine

2024-05-14

SÉLECTION JAZZ #46

Repéré il y a deux ans, le tandem Blue Lab Beats revient avec un second album audacieux. Mix de jazz, de rap et de soul, « Blue Eclipse » conforte le creuset musical britannique et son absence notoire de préjugés. Autre duo, Fred Soul et Zé Luis Nascimento rendent aujourd’hui hommage au percussionniste Naná Vasconcelos. Intitulée « Viva Naná », cette relecture du maître tambour brésilien sublime une œuvre fascinante. Largement nourri par les registres improvisés, l‘afrobeat se renouvelle, pour sa part,  avec les Chiliens de  Newen. Groovy et sophistiqué, «Grietas » impose la touche classieuse du pétulant groupe de Santiago. Enfin la tribu japonaise Ajate délivre le beau « Dala Toni ». Pétri par un funk organique, ce disque prometteur reflète la dynamique du label 180g, une enseigne exclusivement dédiée à l’archipel nippon…

 

 

Blue Lab Beats / Blue Eclipse (Blue Note / Universal)

Lancé à la fin des années quatre-vingt par Quincy Jones, le manifeste « Back On The Block » tissait alors des liens pertinents entre différentes traditions orales, qu’elles soient griotiques, blues ou rap. Incarnation de cette vision musicale, Blue Lab Beats confirmait, il y a deux ans, ces nombreuses filiations ou chassés-croisés en empruntant notamment au saxophoniste et claviériste Fela Kuti, un compositeur lui-même largement marqué par les thèmes véloces du hard bop… Renforcé par des sets conséquents (il s’est notamment distingué sur les planches du prestigieux Royal Albert Hall de Londres), le duo anglais est de retour avec « Blue Eclipse ». Fidèles à la formule jazztronica, soit un usage proverbial du matériel numérique,  le producteur NK-OK et le multi-instrumentiste Mr DM jouent une nouvelle fois la carte du collectif. Outre la trame composée par les musiciens précités, différents Mcs ou chanteuses se greffent à l’entreprise. « Say Wow » est ainsi porté par le flow imparable d’IDK et Jay Prince ; « Rice & Peas » respire la plénitude via la voix soul de Kyra ; et « Sunset In LA » prend des allures de boogie 2.0  grâce au jeu de trompette de Grifton Forbes-Amos. Pourtant c’est bien « Guava » qui retient ici l’attention. Ponctuée par un riff highlife du meilleur effet, cette plage délibérément syncrétique est truffée de multiples interventions dont celle de l’excellente Camilla George, une compositrice anglaise en devenir…

Blue Lab Beats - Pineapple (Live at The Royal Albert Hall / 2022)

Fred Soul-Zé Luis Nascimento / Viva Naná  (Barkhane / L’Autre Distribution)

Réputé pour son ouverture, le regretté Naná Vasconcelos s’est distingué auprès de talents comme Brian Eno, Don Cherry ou bien encore Caetano Veloso avant de nourrir une discographie personnelle toute aussi inspirée via l’impeccable « Saudade », un Lp récemment réédité par ECM, ou au sein du trio Naná, Nelson Angelo et Novelli, une signature Saravah illustrée par le peintre Jean-Michel Folon… Spécialiste des percussions du monde, le créateur originaire de Recife a surtout développé un jeu prenant au berimbau, d’après cet instrument à cordes frappées popularisé par la capaoeira. Habités par cet univers musical foisonnant, le rythmicien Zé Luis Nascimento et le multi-instrumentiste Fred Soul rendent un vibrant hommage au maître-tambour auriverde avec « Viva Naná». Servie par une production sobre, cette session toutefois généreuse convie des créateurs en provenance d’horizons variés.  Créatif, le Brésilien Chico César pose son timbre de voix sur « Dantza ». Entendu récemment avec Ballaké Sissoko et Vincent Ségal, Vincent Peirani prolonge son exploration de l’accordéon chromatique avec « Continuum ». Et la sublime vocaliste sénégalaise Julia Sarr donne de l’ampleur à l’aérien « Zeru Zeru ». Envoûtant, « Viva Naná » sublime également et surtout la dimension mystique souvent recouvrée par Nana Vasconcelos. Pour preuve le puissant, « Ayé Naná », un chaudron capiteux doublé d’un trait d’union évident entre les tissus culturels africains et la sphère créole sud-américaine…

Dantza

Newen Afrobeat / Grietas (Lichens Family)

À l’instar du reggae dans les années soixante-dix, l’afrobeat rayonne aujourd’hui à travers le globe. Popularisé par les Nigérians Fela Kuti et Tony Allen (le concepteur du rythme, c’est lui), cet amalgame de jazz, de funk et de culture yoruba délivre depuis des variations, selon les latitudes, tout en conservant ce discours revendicatif si spécifique. En provenance du Chili, Newen Afrobeat assoit donc ce genre urbain au travers d’un tropisme latino du meilleur effet. On se souvient de « Newen Plays Fela », une interprétation en règle du Black President, aux côtés de Femi Kuti et de Cheick Tidiane Seck, ou bien encore de « Curiche », un récent Lp mâtiné de sonorités caliente et de culture amérindienne. Intitulé « Grietas », leur nouvel Ep impose un mix réjouissant. Convié sur la plage titulaire, l’étonnante chanteuse canado-colombienne Lido Pimentia propage une énergie irradiante ; complété par Dele Sosimi l’ancien claviériste du combo afro-futuriste Africa 70, « Mare Mare » convoque les belles années de Kalakuta, le quartier frondeur de Lagos ; et le décidemment très demandé Chico César insuffle une note incantatoire au cuivré « Es La Vida ». Emmenée par Fran Ri et Ivania Arteaga, ce dispositif d’une quinzaine de membres a su sublimer les influences rock initiales au profit de compositions désormais fluides. Le tout est emballé par une pochette aux accents ésotériques, un collage finalement représentatif du Newen Orchestra et de son discours unique…

SOMOS EL PRESENTE Newen Afrobeat ft. Joe Vasconcellos

Ajate / Dala Toni (180g)

Auteur de compilations jazz et disco Wamono, le label français 180g produit également Ajate, une formation afro-funk mâtinée de folklore ohayashi, d’après ces traditions séculaires propres à l’empire du Soleil-Levant. Leader du groupe, John Imaeda ne se contente toutefois pas de recycler ces illustres éléments patrimoniaux mais conçoit, à l‘image de l’Israélien El Khat ou des Congolais de Konono, ses propres instruments, ce qui génère des effets hybrides foncièrement novateurs. Nourri de funk, de jazz et des innombrables rythmes et mélodies propres à l‘Afrique subsaharienne, l’imposant collectif tokyoïte (ils ne sont pas moins d’une dizaine) sort ce printemps « Dala Toni ». Impressionnant, le mix tradi-moderne prend immédiatement avec « Waya Yawa », un titre d’ouverture vrillé par un riff de guitare typiquement afro. Et un brin plus posé, le simple « Nagi Yoni » réserve des arrangements subtils ou un refrain servi par une superbe voix féminine. Révélatrices, ces séquences confirment la bonne santé de l‘entreprise. Réputé pour ses prestations scéniques tel ce gig donné l‘an dernier à Jazz à Vienne, Ajate fait également  écho à un autre ensemble du cru comme les Min’yo Crusaders.  Dans le giron de leurs compatriotes et de cette façon d’adapter les chants de force d’Extrême-Orient, les musiciens présents dégomment les étiquettes, au profit d’un clash culturel saisissant. Une approche perceptible avec « Roghinaware », un titre vrillé de breaks et autres soubresauts sidérants…

 

Texte par Vincent Caffiaux

WAYA YAWA from the New Album "DALA TONI" by AJATE