SÉLECTION JAZZ #45 | Star Wax Magazine

2024-02-14

SÉLECTION JAZZ #45

Tenant du jazz-funk, Cotonete sort un nouvel Lp entêtant. Intitulé malicieusement  « Victoire De la Musique », ce microsillon  impose le savoir-faire du claviériste Florian Pellissier. Autre combo cuivré, Irakere est aujourd’hui réédité par Mr Bongo. Sortie initialement au mitan des années 70, le manifeste « Grupo Irkere » confirme l’incidence des répertoires cubains sur les domaines dits improvisés. Tout aussi intéressant, Cykada atteste de la bonne santé du jazz britannique. Lancé par des membres d’Ezra Collective et de Maisha, cet ensemble créatif régénère un milieu jazz parfois autocentré. Enfin le pianiste sud-africain Abdullah Ibrahim témoigne d’un lyrisme non feint. Pour preuve «3 », un opulent triple album vinyle capté live au prestigieux Barbican Centre par les artisans de Gearbox Records…

 

 

Cotonete / Victoire de la Musique (Heavenly Sweetness)

Figure de la scène jazz hexagonale, Florian Pellissier n’hésite pas à pourfendre l’académisme ambiant, au profit d’expériences fertiles. C’est le cas de son quintet, animé par des interprètes de la trempe d’Antony Joseph ou Arthur H, d’Aldorande dont les arrangements explorent la décennie 70 et des âmes visionnaires comme Stevie Wonder et Herbie Hancock, ou bien encore de Cotonete, dont le groove suave atomise les différentes influences afro-latines. Fer de lance de ce projet, le chanteur américain Leron Thomas (Iggy Pop, Meshell Ndegeocello…) fait mouche avec « Day In Day Out », un thème up-tempo aux allures de carton ; proche de la pionnière électro-samba Bebel Gilberto, Sabrina Malheiros irradie l’enjoué « Bebete Väobora » de son timbre vocal élégant ; et l’interprète franco-brésilien Gystère anime « O Céu É Preto » d’une énergie digne du collectif carioca Azymuth. Produit par Guts-interview ici, le très cohérent beatmaker du label Heavenly Sweetness, l’album « Victoire de la Musique » mixe avec talent les rythmiques puissantes et les thèmes stratosphériques. Confirmation avec l’haletant « Venezuela » et sa ligne de basse sexy  sortie, comme par enchantement, d’une bande-son blaxploitation, et avec le classieux « What Did You Run For », un titre  soigné qui remet notamment en selle Omar, le crooner du légendaire catalogue Talkin’ Loud : avis aux amateurs…

Day In Day Out (Florian Pellissier Extended Version)

Grupo Irakere / Grupo Irakere (Mr Bongo)

Rivale du registre nuyorican et de l‘incontournable chaudron Fania, la production cubaine des années 70 reste un modèle de créativité. C’est le cas de  Los  Van Van, du Grupo de Experimentación Sonora Del ICAIC ou bien encore des excellents membres de Los Reyez 73. Compilés récemment au sommaire des anthologies « Cuba Music And Revolution », ces différentes entités font le trait d’union entre les brillants conservatoires de la Havane et des instruments alors foncièrement novateurs comme les synthétiseurs ou la basse électrique. Lancé par l’immense Chucho Valdés, le maître des séminaux tambours bata, le groupe Irakere conforte cette vague sophistiquée. Complexe et visionnaire, la formation en question agit tel un incubateur : à ce titre on retrouvera, au fil des ans et des albums, des noms aussi déterminants que le trompettiste Arturo Sandoval, le percussionniste Anga Diaz ou le saxophoniste Paquito D’Rivera. Dynamité par « Chequere-Son », un titre funky en diable, l’opus présent multiplie les audaces. C’est le cas de « 38 ½ », une redoutable miniature de précision ; de « Moja El Pan », une mélodie aux aspirations commerciales assumées : ou bien encore de « Juana 1600 », une trame lamée de capiteux chœurs africains. Enregistrée au sein des mythiques studios Egrem, une adresse de La Havane réputée pour la qualité de ses captations, cette session d’Irakere fait partie des épisodes clés de la musique latine contemporaine. Elle est rééditée avec brio par les mélomanes de Mr Bongo.

Irakere - Full Concert - 03/23/79 - Capitol Theatre (OFFICIAL)

Cykada / Metamorphosis (Astigmatic Records)

Largement imprégné par les courants caribéens, le jazz du jour dévoile la complexité d’une ville-monde comme Londres. Aux antipodes de Paris et de sa fascination  pour le folklore virtuose, le creuset social anglais et son attrait pour la culture club réinventent, pour leur part, tout un pan du paysage local. Dernier exemple en date, Cykada s’était distingué en 2019 avec un premier Lp particulièrement audacieux. Formé par des membres de Maisha et d’Ezra Collective, ce groupe revient aujourd’hui avec « Metamorphosis », un titre aux allures de profession de foi. Disponible chez les Polonais d’Astigmatic, un catalogue déjà repéré grâce à la rencontre multiculturelle Eabs Meets Jaubi, Cykada cultive un goût évident pour les sonorités psychédéliques. Le phénomène est évident à l‘écoute de « Fallacy », dont l’attaque cosmique n’a d’équivalent que les riffs afrobeat. Ou bien encore avec le réussi « So Divided », un titre porté par la voix hantée de Jamie Benzies. Débridées et pourtant cohérentes, les huit plages présentes expriment une unité de ton redoutable. Sidérante, cette homogénéité fait la force de « Metamorphosis ». Pour preuve, l’incroyable « The Cracks In The Bricks », une salve rythmique iconoclaste qui renvoie les bardes fusion à leurs bégaiements ennuyeux. Finement emballé, ce deuxième album de Cykada est disponible en disque vinyle bleu. Le tout est édité à trois cents exemplaires, avec livret et  poster inclus : du bon boulot…

Cykada "The Cracks in the Bricks"

Abdullah Ibrahim / 3 (Gearbox Records)

Signé chez Gearbox, Abdullah Ibrahim a tout connu, l’ignoble système de l’apartheid, un long exil en Occident, mais également la reconnaissance et notamment l’adoubement d’un certain Duke Ellington… Sobres et introspectifs, ses derniers disques sont des événements. On pense bien sûr à « The Balance » et son lyrisme tout en retenu, ou bien encore à « Solotude », un exercice intime distingué, à juste titre, par la critique. Prolixe, le vénérable pianiste sud-africain revient dans les bacs avec « 3 », un double-album live enregistré en juillet 2023, au Barbican Centre de Londres. Ingénieux, ce témoignage se divise en deux temps distincts. Le premier dévoile ainsi des travaux inédits immortalisés sur scène, mais sans public. Authentique, ce procédé met en relief des bijoux oniriques comme « Barakat », « Ishmael » ou le simple « Mindif ». Alors que le second temps prolonge l’expérience mais face à un parterre, au complet. Varié, cet épisode résume, à lui-seul, l’imaginaire d’Abdullah Ibrahim. Les vignettes interprétées dans le temple de l’architecture brutaliste mêlent avec subtilité les traditions séculaires d’Afrique australe, les suites chères au quartier new-yorkais de Harlem, et les songes propres aux compositeurs classiques de la première partie du vingtième siècle. Incorporés avec altérité, ces différents apports sont perceptibles via l’inusable « In A Sentimental Mood », l’enjoué « Skippy » ou bien encore le royal « The Wedding » : chaudement conseillé par Star Wax en écoute intégrale ci-dessous !

 

Texte par Vincent Caffiaux

Barakat, by Abdullah Ibrahim

Tsakwe, by Abdullah Ibrahim

Krotoa - Crystal Clear, by Abdullah Ibrahim

Maraba, by Abdullah Ibrahim

Ishmael, by Abdullah Ibrahim

Mindif, by Abdullah Ibrahim

In a Sentimental Mood, by Abdullah Ibrahim

Giant Steps, by Abdullah Ibrahim

Reprise 1, by Abdullah Ibrahim

Water from an Ancient Well, by Abdullah Ibrahim

Nisa, by Abdullah Ibrahim

The Wedding, by Abdullah Ibrahim

Tuang Guru, by Abdullah Ibrahim

Reprise 2, by Abdullah Ibrahim

Dreamtime, by Abdullah Ibrahim

Skippy, by Abdullah Ibrahim

Blue Bolero, by Abdullah Ibrahim

Mindif, by Abdullah Ibrahim

Trance-mission, by Abdullah Ibrahim

Mindif [Digital Single Edit], by Abdullah Ibrahim