SÉLECTION JAZZ #44 / SPECIAL JAPON | Star Wax Magazine

2023-12-23

SÉLECTION JAZZ #44 / SPECIAL JAPON

Pays fascinant, le Japon est également réputé pour son marché musical. Variée, cette sélection jazz hivernale atteste de la dynamique ambiante. Proposée par le classieux label 180 Gr, la récente compilation « WaJazz Legends » délivre ainsi son lot de pépites des années soixante-dix. Porté par les artisans de No Format, le projet « Plastic Bamboo » propose, de son côté, une douzaine de reprises du visionnaire  Ryuichi Sakamoto. Fondu de funk-jazz, le Ryozo Band réinvente, dans la foulée et en import, une certaine idée du groove afro-américain. Et le catalogue parisien Wewantsounds offre une rétrospective éloquente du compositeur Yuji Ohno. Liés par un même goût pour les pressages soignés, ces quatre albums ou compilations sont autant de pass précieux pour saisir les multiples arcanes de cet archipel asiatique…

 

 

WaJazz Legends / Jiro Inagaki (180 Gr)

Cela fait quelque temps maintenant que le label 180 Gr et le disquaire HMV délivrent, avec le mouvement d’un métronome, d’admirables compilations  ayant pour trait le jazz japonais. Éclectique, la collection WaJazz Legends souligne, au passage, la qualité des ensembles ou interprètes sélectionnés et, par extension, le niveau remarquable de la vie éditoriale au pays du soleil levant. Parue il y a quelques semaines, cette anthologie dévolue au saxophoniste Jiro Inagaki nous plonge avec délice dans le répertoire soul-jazz des années 70. Sélectionnée par Usuke Ogawa, un spécialiste du jazz asiatique, ce double Lp séduit par l’élégance des titres. On y trouve des joyaux cinématographiques de la trempe de « Back Off Boogaloo » ou  « That’s How I Feel », de puissantes sessions funky comme « Wandering Birds » ou « Head Rock » et des parenthèses climatiques du plus bel effet via les Soul Media, un des side bands-maison. Si le spectre du pianiste Herbie Hancock et son imaginaire retro-futuriste hantent les quinze morceaux présents, la force des arrangements évite toutefois l’écueil vintage voire passéiste. Définis par des constructions millimétrées, les différents morceaux engendrent une dynamique sidérante. Au point qu’il est finalement difficile d’évaluer ce chapelet dans le temps et dans l’espace. Complétés par des notes éclairantes, ces microsillons sont disponibles en exemplaires de couleur dorée, avec couverture gatefold en carton rigide : chaudement conseillé par Star Wax…

Back Off Boogaloo

Asynchrone/ Plastic Bamboo (No Format)

Figure de la musique japonaise contemporaine, le regretté Ryuichi Sakamoto a ponctué les quarante-cinq dernières années de travaux variés. On se rappelle du Yellow Magic Orchestra et du dialogue entamé avec Kraftwerk, d’un album comme « Hidari Yude No Yume » et sa pochette-clin d’œil à David Bowie, ou bien encore de collaborations multiples, avec le groupe Japan ou au contact de Pierre Barouh. Lancé par Frédéric Soulard et Clément Petit, le collectif Asynchrone rend aujourd’hui hommage au créateur nippon. La plage titulaire met ainsi au diapason avec une lecture haletante d’un des fondements du musicien tokyoïte. Et le tubesque « Merry Christmas Mr. Lawrence », soit « Furyo », cristallise la démarche multimédia de Ryuichi Sakamoto, un créateur autant à l’aise devant les caméras que face aux claviers… Entouré par l’excellent Vincent Taeger à la batterie et Hugues Mayot au saxophone, le tandem hexagonal assimile aisément les structures complexes du man-machine asiatique. Le phénomène est évident à l‘écoute de « Once in a Lifetime » et son introduction marquée par John Coltrane,  via « Boku No Kakera », dont la trame recycle soigneusement la structure rythmique d’origine, ou grâce à « Neue Tanz », un titre du YMO extrait de l’indispensable « Technodelic » et dont la version acérée sonne comme le sommet de cet enregistrement. Comme à l’accoutumée avec No Format, ce disque est disponible via une pochette stylisée, avec visuel et composition typographique à l’aune de la démarche.

Asynchrone - Expecting Rivers (Official video)

Ryozo Band/ Utopia (Budou Records-Import)

Fondu de jazz-funk et plus généralement des registres musicaux propres aux années soixante-dix, Ryozo Obayashi  pousse la créativité dans ses retranchements, au point d’imaginer une bande originale de film de genre et plus particulièrement un score fictif dédié à la blaxploitation. Avec cette psyché pour le moins habitée, le musicien japonais a enchaîné, depuis, avec deux mini-lps dont le récent « Utopia ». Illustrés par moult percussions, des titres comme « Voyage » ou « Kaiso » puisent dans les rythmiques chères aux Headhunters. Et deux pistes comme « Utopia » ou « Cosmic Warriors » mixent en avant lignes de basse sexy, riffs de guitare lancinants et mélodies accrocheuses. Reconnu pour son partenariat avec une poignée d’enseignes commerciales locales (pour l’histoire, cette démarche n’est pas sans rappeler les créations de son compatriote Yasuaki Shimizu pour Seiko, Sharp ou Honda), ce compositeur est également un bon chef d’orchestre comme l’induit « Tape ». Emmenée par un solide duo de cuivres dont Hashimoto « Kids » Takehide au saxophone et Kyotaro Hori à la trompette, cette séquence  n’a pas son pareil pour instaurer des univers denses. Tenace, cette impression mâtine la plupart des titres et annonce, en filigrane, un avenir artistique radieux. Comme pour les premiers simples de Ryozo Obayashi, ce  nouveau disque du Ryozo Band est disponible en vinyle avec visuel chatoyant et code de couleurs inspiré : de la bel ouvrage…

Ryozo Band /Utopia (Official Live Video)

Touch/ The Sublime Sound Of Yuji Ohno (Wewantsounds)

Apparu par le biais du jazz, le producteur Yuji Ohno couvre depuis une gamme musicale large. On y trouve naturellement les trames sophistiquées chères à ses premières influences mais également une foule de courants connexes comme la soul ou la pop. Elaborée par les fins limiers de Wewantsounds, la compilation « Touch » offre un bon aperçu des signatures du maître. Etalé sur la seconde partie du vingtième siècle, ce florilège dévoile l’excellente Nanako Sato en plein trip philly (merci Barry White) avec  « Subterranean Futari Botchi » ; le très prenant Electro Keyboard Orchestra et sa suite pour claviers  via  «  The Soaring Seagull » ; et l’excellente Ann Young, incarnation des divas de Harlem, avec le malicieux «  Speak Low ». Comme nombre de ses contemporains, le vénérable créateur cultive évidemment un rapport intime à l’image. Ce tropisme est décelable ici via You & The Explosion Band ou Galaxy qui signent respectivement les thèmes des animés Lupin the Third et Captain Planet. Pourtant le bijou musical apparait au beau milieu de ce best of avec un recyclage en règle de « Que Reste-t-il de Nos Amours ? », la célèbre ballade de Charles Trenet, un classique revisité pour l’occasion en mode disco par Hatsumi Shibata… Pendant idéal du superbe écrin « Tokyo Dreaming », ce précis de Yuji Ohno  est illustré par un artwork inspiré du film « Tron » de Steven Lisberger et par des notes éclairantes de Nick Luscombe, une pointure de la radio britannique.

 

Texte par Vincent Caffiaux

THEME FROM LUPIN III 2016(ルパン三世のテーマ2016)[MUSIC VIDEO]| Full Size ver.