2023-11-27
SÉLECTION JAZZ #43
Musicien parmi les plus brillants de sa génération, Alfredo Rodriguez revient avec « Coral Way ». Truffé d’accords funk, ce nouveau disque atteste de l‘ouverture d’esprit du pianiste cubain. Autre personnage marquant, Léon Phal fait paraitre chez Heavenly Sweetness le bien nommé, « Stress Killer ». Bâti sur de solides rythmes électro, ce deuxième Lp tranche avec un certain jazz hexagonal. Repéré il y a une dizaine d’années, le percussionniste Sarathy Korwar réédite, de son côté, « Day To Day ». Pétri de chants sidi, d’après cette minorité afro-indienne, ce coup d’essai reste une pierre d’angle de la musique 2.0. Enfin, dans le prolongement de la captivante scène britannique, le multi-instrumentiste Yussef Dayes sort « Black Classical Music ». Soigneusement produite, cette première expérience convie des interprètes aussi variés que l’Américain Leon Thomas où le Jamaïcain Chronixx…
Alfredo Rodriguez / Coral Way (Mack Avenue Music Group)
Réputé pour son jeu sophistiqué, le pianiste cubain Alfredo Rodriguez effectue son retour dans les bacs avec « Coral Way », un intitulé significatif puisqu’il évoque l’une des grandes artères de Miami, le bastion des exilés cubains opposés au gouvernement castriste. Ouvert à la planète latino (et notamment à la bachata, cet avatar du merengue dominicain), ce nouvel enregistrement convie ainsi Cimafunk, l’entité funky-rap de La Havane, et Alana Sinkëy, une jeune chanteuse lisboète originaire de Guinée-Bissau. Efficaces, ces collaborations s’expriment grâce à « El Llamado », un banger dynamité par le ludion caribéen, ou bien encore avec « Fidju Di Lua », un titre interprété par la diva lusophone, mais dans la langue de Cervantes. Serti de mélodies lumineuses, « Coral Way » enchaine avec « Blueberry Fields », une plage délicieusement enivrante, ou grâce à « Maracuyá », une composition aux surprenants accents rock. Découvert par Quincy Jones, le légendaire compositeur et producteur américain, Alfredo Rodriguez s’affranchit d’une évidente virtuosité au profit d’un imaginaire fécond. La preuve avec « Distant Memories », une échappée (belle) dont l’évident pouvoir de suggestion puise dans l’univers cinématographique, ou bien encore avec « Für Elise », la célèbre pièce de Ludwig Van Beethoven, dont la version présente renvoie évidemment à la place majeure occupée par le répertoire classique au sein des conservatoires d’obédience soviétique : conseillé.
Léon Phal / Stress Killer (Heavenly Sweetness)
Les noces du clubbing et du jazz ne datent pas d’hier. On pense naturellement à Juan « Jazz Is The Teacher » Atkins, le sorcier de Detroit et auteur de variations particulièrement aventureuses ; à Simon Ratcliffe, la clé de voûte du dispositif Basement Jaxx, et à ses travaux avec l’enseigne britannique Gearbox ; ou à Hieroglyphic Being, un beatmaker habité par l’Égypte antique et fan des registres improvisés. Parfois emprunte d’un académisme barbon, la scène jazz hexagonale tend à sublimer cet encombrant bagage et les préjugés inhérents. Entendu il y a deux ans avec le prometteur « Dust To Stars », le saxophoniste Léon Phal passe la vitesse supérieure avec « Stress Killer ». Signé chez Heavenly Sweetness, un havre musical créatif, ce deuxième opus opère une mue électro franchement jubilatoire. Le bien nommé « Fuck Yeah » comble ainsi le mélomane avec ses bordées chatoyantes ; « Something Inside » confirme l’impression grâce à la voix de Lorine Chia ; et « Idylla » conforte le pont à destination de l’Afrique via le timbre élastique de Kweku of Ghana (KOG). Entouré de quatre éléments dont l’indispensable Gauthier Toux aux claviers, Léon Phal séduit également en creux grâce à une production homogène. Une unité de ton évidente à l’écoute de « Naima », le classique de John Coltrane interprété ici non sans émotion. Comme souvent chez Heavenly Sweetness, cet album est pressé en vinyle. Il est illustré par une pochette inscrite dans le sillage de Victor Vasarely et Bridget Riley …
Sarathy Korwar / Day To Day (Ninja Tune)
Interviewé il y a quatre ans par Star Wax, Sarathy Korwar se distinguait alors par son point de vue critique concernant l’apport indien dans le jazz. Etayés par le double Lp « My East Is Your West », soit des relectures de titres d’Alice Coltrane, Joe Henderson ou Pharoah Sanders ses différents commentaires dévoilaient un compositeur érudit et perspicace. Pertinente, la réédition vinyle de « Day To Day », le premier album du percussionniste indo-américain confirme cette vision des choses. Inspirée par la fascinante communauté sidi, une minorité indienne originaire d’Afrique de l‘Est, cette session de 2016 reste un modèle de métissage musical. Coproduit en son temps par Ninja Tune, le label des aventureux Coldcut, et par la fondation Steve Reid, un organisme porté par Gilles Peterson et Four Tet, ce disque mixe les arrangements numérisés, les mélodies évolutives et bien évidemment les rythmes et chants du cru. Captés sur les routes du Gujarat, dans la partie occidentale de l’Inde, selon le principe du field recording, ces différents particularismes locaux font la différence : parmi les points conséquents, signalons les lyriques « Bismillah » et « Indefinite Leave To Remain » ou bien encore le percussif « Lost Parade. » Variation autour de l’instant présent, cet album marque surtout par son intensité comme l‘induit « Mawra ». Lancinant voire hypnotique, ce morceau catchy insuffle une énergie doublée d’un sens évident du dépassement de soi.
Yussef Dayes / Black Classical Music (Brownswood Music)
Nous avions repéré Yussef Dayes avec Kamaal Williams il y a sept ans grâce à « Black Focus », un disque étonnant et bon baromètre de la création outre-manche. Fort d’une culture familiale encline à l’art, le jeune batteur britannique entame aujourd’hui sa carrière solo avec « Black Classical Music ». Opulent, cet album s’ouvre avec le morceau-titre, un instrumental dont la structure n’est pas sans évoquer le pianiste Monty Alexander et sa retranscription de la bande-son du film « Exodus ». Autres ambiances mais morceaux tout aussi aboutis, « Turquoise Galaxy » et « Chasing The Drum » séduisent immanquablement avec leurs nappes synthétiques interstellaires. Et le terrible « Juke Box » et son groove puissant s’aventurent non sans audace au fin fond de la jungle funk. Généreux, ce double microsillon accueille pas moins d’une dizaine d’invités dont Shabaka Hutchings, la figure tutélaire du jazz londonien, Leon Thomas, un créateur américain très convoité, ou Chronixx, un proche de Protoje et voix du courant reggae nu-roots. Baptisée « Pon Di Plaza », la séquence musicale en question délivre une partie toastée impeccable de justesse. Véritable centrifugeuse, « Black Classical Music » fait naturellement écho au à la dimension savante du jazz et aux aspirations légitimes de Nina Simone ou Duke Ellington. Une caractéristique artistique évidente à l’écoute de « Tioga Pass », un thème hypnotique emmené par la basse lourde de Rocco Palladino : bon sang ne saurait mentir…
Texte par Vincent Caffiaux.