SÉLECTION JAZZ #42 | Star Wax Magazine

2023-08-21

SÉLECTION JAZZ #42

Cette sélection estivale défie les canons  en vigueur comme l’atteste « Umoja », le dernier album du compositeur italien Nicola Conte. Pétri de soul, cet opus rappelle que le jazz se ne porte jamais aussi bien que lorsqu’il sort de sa zone de confort. Autre projet à échapper à la doxa pantouflarde, le super-groupe Dinner Party propose une vision pourtant cohérente du registre afro-américain. Composé de pointures comme Kamasi Washington ou Robert Glasper, «  Enigmatic Society » agrège ainsi des sonorités contemporaines comme le rap ou le beatmaking. Le marché de la réédition n’est pas en reste via le batteur Idris Muhammad. Marqué notamment par papa James et les JB’s, le millimétré « Black Rhythm Revolution ! » administre une leçon jazz-funk de premier ordre. Enfin Damon Locks revient sur le devant de la scène aux côtés de Rob Mazurek. Baptisé avec éloquence « New Future City Radio », ce Lp du  tandem chicagoan fait naturellement écho à la ligne artistique du label International Anthem.

 

Nicola Conte / Umoja (Far Out Recordings)

Élément de la scène jazz italienne, Nicola Conte revient dans les bacs avec « Umoja ». Repéré il y a quelques années grâce à ses sessions de Dj ou ses sélections bossa nova, le guitariste convie pour l’occasion une foule d’invités autour de thèmes souvent accrocheurs. Point de contact avec le reggae et l’électronica, la chanteuse britannique Zara McFarlane balance trois hymnes funky dont l’évocateur « Freedom & Progress » ; artisan de la rythmique,  Marco Bardoscia délivre, dans la foulée, une ligne de basse hypnotique via le prenant « Dance Of Love & Peace Part 1 » ; et le saxophoniste Pasquale Calo témoigne des belles heures des cercles mod grâce au catchy « Flying Circles »… Compositeur et chef d’orchestre du dispositif, Nicola Conte s’inscrit dans le giron d’autres entités transalpines comme Mop Mop ou Karu. À l’instar de ces formations, le natif de Bari a surtout le chic pour instaurer des climats denses. Parfois fantasmé mais jamais caricaturé, le continent africain exhale une histoire illustre comme l’indique le titre du Lp. Gage d’union stylistique (et politique), cette terminologie swahilie revêt une dimension toute particulière à l‘écoute des puissants « Umoja Unity » ou « Life Forces ». Elégant et pourtant varié, ce nouvel album et ses climats organiques sont disponibles chez les Londoniens de Far Out au travers d’un beau pressage double vinyle. Dans le prolongement, on conseillera également « Other Directions », un recueil de Nicola Conte paru il y a une vingtaine d’année chez Blue Note avec moult clins d’œil au cinéma néo-réaliste et à la Beat Generation…

 

 

Nicola Conte - Umoja Unity (Official Video)

Dinner Party / Enigmatic Society (Sounds Of Crenshaw/Empire)

Dans le prolongement de Brainfeeder, l’atelier du bouillonnant Flying Lotus, Dinner Party sort « Enigmatic Society », un premier 33-tours conséquent. Lancé par des sommités comme le saxophoniste Kamasi Washington, le pianiste Robert Glasper et le multi-instrumentiste Terrace Martin, ce projet n’a rien d’une posture branchée ou d’une démarche axée sur le name-dropping mais incarne plutôt un collectif héritier de la brillante histoire musicale afro-américaine. Amorcé il y a deux ans par un Ep éponyme, ce line up articule des répertoires solidement  imbriqués comme le jazz, le rap ou l’électro. Supervisé par 9th Wonder (Talib Kweli, Erykah Badu), ce crédo artistique est mâtiné d’arrangements homogènes. L’impression est tenace à l’écoute d’ « Answered Prayer », un titre porté par le timbre magnétique de Phoelix et grâce à « Breathe », une échappée soul interprétée par l’excellent Arin Ray. Capitonné de sons synthétiques, ce Lp brosse d’impeccables paysages urbains comme « Watts Renaissance », en référence aux  émeutes de Los Angeles, ou bien encore « The Lower East Side », d’après ce quartier de Manhattan à New York… Aux antipodes des compositions virtuoses mais parfois ennuyeuses (pour l‘histoire, les bagages musicaux académiques ne riment pas forcément avec créativité, et encore moins avec jazz), les neuf plages qui illustrent ce vinyle de couleur jaune instillent surtout une myriade d’arrangements étonnants. Confirmation avec « Secure », un songe intersidéral alimenté par un usage décalé mais probant des voix.

Dinner Party - Insane (feat. Ant Clemons)

Idris Muhammad / Black Rhythm Revolution ! (Craft Recordings)

Incarné par les grand-messes de James Brown et les visions psychédéliques de Sly & The Family Stone ou Funkadelic/Parliament, le funk explose à l’international au début des années 70. Héritière de la soul et du rhythm and blues, ce registre dru axé sur les syncopes et la transe confère à l’attitude évolutive, par-delà le marketing et les étiquettes induites.  Terreau du genre, La Nouvelle-Orléans rayonne alors  au travers des géniaux Meters et grâce à un nombre impressionnant d’instrumentistes parmi lesquels Idris Muhammad. Proche du saxophoniste Lou Donaldson avec qui il joua dans les années 60, le batteur black muslim respire littéralement le groove. Doté d’une frappe sèche et chirurgicale (on est loin des mercenaires jazz ou rock et de leurs roulements légers comme une charge de mammouth) ce rythmicien parfois oublié compte pourtant parmi les meilleurs de sa génération. Paru en 1971, le bien nommé « Black Rhythm Revolution ! » offre un bon aperçu  du talent d’Idris Muhammad. Immortalisé par l‘immense Rudy Van Gelder, ce premier Lp se distingue par deux temps clairement définis. Le recto dévoile trois relectures dont une reprise au cordeau du « Super Bad » de James Brown. Et le verso administre deux morceaux originaux via les insensés « Wander » et « By The Red Sea ». Peuplé par une brochette de musiciens dont le divin Melvin Sparks à la guitare, cet enregistrement sorti initialement chez Prestige est de nouveau disponible en vinyle grâce à Craft Recordings, l’excellent catalogue américain : chaudement conseillé.

Super Bad

Damon Locks & Rob Mazurek / New Future City… (International Anthem)

La radio reste un vecteur de diffusion majeur. Synonyme de longue portée ou de proximité selon, ce médium créé il y a plus de cent-vingt ans est également une source d’inspiration notoire. Repéré il y a quatre ans avec « Where Future Unfolds », Damon Locks assimile ce support avec « New Future City Radio », un album en forme de programme pirate. Aidé pour l‘occasion par le très complet Rob Mazurek, le créateur ne fait pas qu’imaginer le rayonnement d’une station libertaire mais profite de ce cadre pour interroger l’art et, dans la foulée, la société environnante. Proche à ce titre des mystifications d’Orson Welles ou des collages de David Byrne et Brian Eno, cet épisode percussif (on parle ici de dix-huit morceaux articulés en moins de quarante minutes…) offre son lot de fulgurances. Le rendu  est évident à l’écoute de « Yes ! », un talk over particulièrement envoûtant ou de « Droids ! », une plage à la texture abrasive. Partagées entre climats urbains et séquences oniriques, des parenthèses comme « The Concord Hour » ou « Twilight Shimmer » parachèvent le tout : elles emmènent ainsi l’auditeur sur de singuliers sentiers sonores. Edité par International Anthem, l’une des meilleures enseignes jazz du jour, ce disque aux faux airs de mix est disponible en vinyle et au travers d’un splendide poster de couleur. Pour l’histoire, cette  pièce iconoclaste précède « Fly Or Die… (​World War​)​ », le nouveau Lp de la regrettée trompettiste américaine Jaimie Branch, un disque à paraitre fin août 2023 chez les mêmes producteurs de Chicago…

Damon Locks & Rob Mazurek - Yes!

Texte par Vincent Caffiaux