SÉLECTION JAZZ #41 | Star Wax Magazine

2023-06-29

SÉLECTION JAZZ #41

Figure de la littérature anglaise, Jonathan Coe est également un claviériste averti. Enregistré sur la scène du JazzMi Festival à Milan avec l’Artchipel Orchestra, ce dernier propose cinq pièces à la musicalité rare. Tout aussi attendu, le dix-huitième volume de la série Jazz Is Dead est consacré à Tony Allen. Capté en 2018 aux côtés d’Adrian Younge, le regretté batteur de Fela délivre d’insolents rythmes funk. Autre nom légendaire, la harpiste et chanteuse américaine Dorothy Ashby est aujourd’hui rééditée avec « The Rubáiyát Of Dorothy Ashby ». Nourri de spiritual jazz et de traditions perses voire japonaises, ce monument du répertoire contemporain incarne un répertoire sincère et envoûtant. Enfin le saxophoniste et bassoniste Ben Wendel revient avec « All One ». Peuplé d’invités comme Terence Blanchard, Bill Frisell ou José James, cet opus ingénieux offre un nouvel aperçu du domaine improvisé.

 

 

Suspended Moment / The Music Of Jonathan Coe (British Progressive Jazz)

De Nick Hornby  via le jubilatoire « Haute Fidélité » à Irvine Welsh avec l’iconoclaste « Trainspotting », les écrivains britanniques cultivent une proximité naturelle avec la musique. Modèle du genre, Jonathan Coe ne se contente pas, pour sa part, d’aligner des bandes-son de rêve mais a également joué, par le passé, des claviers  au sein des séminaux The Peer Group, avant de collaborer avec des orfèvres pop comme les High Llamas ou Louis Philippe. Immortalisé en 2021 à Milan, dans le cadre du festival JazzMi, cet authentique créateur renoue, en cinq titres, avec les compositions ouvragées de ses jeunes années. Entouré par l’Artchipel Orchestra, une formation italienne conséquente, l’auteur du grinçant « Testament à l’Anglaise » signe, pour l’occasion, une production séduisante. Modèle du genre, « Erbalunga » met ainsi en relief une mélodie alimentée par les notes entêtantes du vibraphone et de l’accordéon. Autre point fort,  le bien nommé « Suspended Moment » instaure une incroyable séquence stratosphérique striée de breaks dissonants voire psychédéliques. Et l’étonnant « Spring In My Step » termine ce set par un crescendo impérieux avec enchevêtrement de percussions et cuivres au diapason. Plus proche des démiurges de l’école dite de Canterbury que des exercices fusion pour premiers de la classe (le batteur Ferdinando Faraò et l’Artchipel Orchestra ont d’ailleurs proposé, il y a une dizaine d’années, une relecture intéressante du groupe Soft Machine), Jonathan Coe dévoile, au final, un imaginaire habité mais jamais bavard : la marque des grands…

Artchipel Orchestra & Jonathan Coe (1)

Jazz Is Dead 18 / Tony Allen (Jazz Is Dead)

Tony Allen a tout connu : Fela Kuti avec qui le batteur a tout de même conçu le rythme afrobeat, une carrière solo faite d’expériences et rencontres multiples, mais également la reconnaissance voire l’amitié de ses pairs, à commencer par le visionnaire Damon Albarn.  Travaillées en 2018 au travers des cycles « Jazz Is Dead », les huit sessions présentes résument soigneusement cette destinée hors du commun. Aidé par le multi-instrumentiste Adrian Younge, par le flûtiste Scott Mayo et par une puissante section de cuivres, Tony Allen accroche l’oreille dès les premières mesures avec « Ebun », une plage arachnéenne dont l’approche savante intègre progressivement les différents intervenants ; donne envie de taper de la semelle par l’entremise de « Steady Tremble », un canevas rythmique ponctué de riffs novateurs ; et réserve une course-poursuite haletante par le biais du très photogénique « Don’t Believe The Dancers ». Radicalement différent de sa dernière œuvre et de sa flopée d’invités, ce dix-huitième volume de la collection « Jazz Is Dead » fait la part belle aux instrumentaux sophistiqués. Un choix évident surtout lorsqu’on connait le goût du regretté rythmicien de Lagos pour le jazz moderne et pour des maîtres-tambours de l’acabit d’Art Blakey ou Tony Williams. Ce parti pris esthétique est criant à l’écoute du court mais explicite « No End », une étonnante page hypnotique, dont les bordées de piano électrique font naturellement écho aux manifestes sortis il y a une cinquantaine d’années par le Black President et Africa ‘70…

ill.Advised: Tony Allen

Dorothy Ashby / The Rubáiyát Of Dorothy Ashby (Verve)

Moins connue qu’Alice Coltrane, Dorothy Ashby reste une personnalité musicale de premier ordre. Edité en 1970, « The  Rubáiyát Of Dorothy Ashby » sonne, à ce titre, comme l’un des moments forts de sa discographie. Inspiré par la culture perse (un  Rubáiyát est un recueil poétique), ce vinyle synthétise bien les dominantes de la harpiste, le jazz bien sûr mais également la soul et une fascination évidente pour les mélodies orientales. Dotée d’un évident talent artistique, la musicienne originaire de Detroit impressionne rapidement avec « Myself When Young », une plage magnifiée par une section de cordes de toute beauté ; hypnotise l’auditeur avec « Wax And Wane », une parenthèse amortie par un épais tapis de percussions ; et ouvre les mannes avec « Joyful Grass And Grape », une pause céleste agrémentée par la sonorité zen du koto. Multiple et pourtant cohérente, cette œuvre se distingue également par les parties chantées et surtout par « Drink », un titre rêveur dont les accents cinématographiques rappellent parfois la grande Shirley Bassey. Plutôt fertile, le parcours de Dorothy Ashby offrira par la suite des collaborations distinguées dont une intervention sur le divin « If It’s Magic » de Stevie Wonder. Ca sera avant l’exploration du champ classique grâce au « Concerto de Aranjuez », la pièce jazz-compatible du compositeur espagnol Joaquin Rodrigo. Réédité au sein de la collection By Request Serie par Verve,  « The Rubáiyát Of Dorothy Ashby » a été pressé aux studios Third Man, la propriété d’un certain Jack White : avis aux amateurs.

Myself When Young

Ben Wendel / All One (Edition Records)

Entendu aux cotés de poids lourds comme Prince ou Snoop Dogg, Ben Wendel revient avec « All one », un quatrième album aux allures de bottin mondain. Partisan de collaborations diverses et variées, le saxophoniste canadien a débuté l’enregistrement de ce nouveau disque durant l’épidémie de Covid en envoyant six trames à six créateurs proches de son univers. Utilisé comme un instrument à part entière (dans d’autres registres, on pense aux édifices musicaux édifiés par Phil Spector ou King Tubby), le studio est rapidement devenu l’outil incontournable de ce Lp. Basée sur l’improvisation, la production présente surprend de prime abord par son homogénéité. Virtuose mais jamais ennuyeuse, l’interprétation de « I Love You Porgy » de George et Ira Gershwin va comme un gant à la chanteuse Cécile McLorin Salvant. Et la reprise de « Tenderly », un standard popularisé après-guerre par Ella Fitzgerald, dénote du potentiel artistique du génial José James. Structuré par un incroyable jeu de pistes (on parle parfois d’un amas de trente couches sonores successives…), ce microsillon étonne également par l’intimité du rendu. Un défi notoire, surtout lorsqu’on connait les distances et problèmes multipliés par temps de crise sanitaire… Ce rapport est pourtant flagrant à l’écoute de « Wanderers », une composition symbiotique où Ben Wendel croise le cuivre avec le trompettiste Terence Blanchard. Et grâce à « In Anima », un titre éthéré droit sorti des songes d’un Brian Eno et interprété en tandem avec le pianiste arménien Tigran Hamasyan.

"Tenderly" feat José James & Ben Wendel

Texte par Vincent Caffiaux