SÉLECTION JAZZ #40 | Star Wax Magazine

2023-06-02

SÉLECTION JAZZ #40

Entendu il y a deux ans via la compilation « Indaba Is », Bokani Dyer revient chez Brownswood avec « Radio Sechaba ». Ponctué de rencontres multiples, ce Lp du pianiste et chanteur d’origine sud-africaine fait écho aux riches heures de la scène jazz de Jo’Burg. Incarnation du crossover, le compositeur américain Lonnie Liston Smith est le nouvel invité des sessions Jazz Is Dead. Proche des classieux Gato Barbieri ou Pharoah Sanders, le claviériste propose ici un dix-septième volume gorgé de soul et de funk. Révélations de ce printemps, le sextet polonais EABS et le trio pakistanais Jaubi sortent, pour leur part « In Search Of A Better Tomorrow ». Truffé de sonorités étonnantes, cet opus des formations de Wroclaw et Lahore mixe avec force inspiration les soli de cuivres et l’héritage hindoustani. Enfin, dans le prolongement, Denis Cuniot est de retour avec une interprétation du proche Nano Peylet. Interprété en solo, ce disque du pianiste français dévoile ici le caractère intemporel du répertoire klezmer.

 

Bokani Dyer / Radio Sechaba (Brownswood Recordings)

Fils du saxophoniste et flûtiste sud-africain Steve Dyer, Bokani Dyer est né au Botswana, un refuge proverbial pour sa famille durant l’apartheid, puis retrouvera, dans les années quatre-vingt-dix, la terre de ses ancêtres et plus particulièrement Le Cap, où il complètera sa formation. Héritier d’une histoire fabuleuse et notamment des shebeens de Sophiatown, d’un patrimoine séculaire varié, mais également des répertoires du jour, le chanteur et claviériste fait paraître aujourd’hui « Radio Sechaba », un microsillon en forme de carte de visite. Sont ainsi passées en revue une séquence aérienne proche des harmonies pop anglo-saxonnes comme « Be Where You Are » (c’est simple, on croirait entendre Brian Wilson des Beach Boys) ; des escapades audacieuses à la croisée du rhythm and blues et du spoken word comme « Ke Nako » et « State of The Nation » ;  ou bien encore un hommage en bonne et due forme aux maîtres du spiritual jazz par l’entremise du flamboyant « Medu ». Signé chez Brownswood Recordings, ce nouvel enregistrement de Bokani Dyer démontre les liens culturels ténus qui unissent les genres sud-africains et afro-américains. Sont ainsi mis en exergue les puissants chœurs zoulous et leur pendant gospel, ou le fondamental mbaqanga et son contrepoids soul. Maître d’œuvre de ces passerelles transatlantiques, le compositeur multi-primé tisse ici une trame musicale imparable. C’est le cas du fluide « Move On », dont l’intitulé volontariste convoque naturellement les chefs-d’œuvre de Curtis Mayfield, le Mozart funky de Chicago…

Bokani Dyer “You are Home” live at Dyertribe Studio.

Jazz Is Dead 17 / Lonnie Liston Smith (Jazz Is Dead)

Figure du catalogue Flying Dutchman avec The Cosmic Echoes, Lonnie Liston Smith est une légende du jazz-funk. Incontestable, cette aura artistique s’imposera, dans les années soixante-dix, grâce à des interventions soignées auprès de Miles Davis, Roland Kirk où bien encore Marvin Gaye, avec qui il jouera lors d’un set mémorable à Montreux. Dernier invité de la série Jazz Is Dead, une collection lancée par les multi-instrumentistes Adrian Younge – interview ici - et Ali Shaheed Muhammad, le virtuose des claviers offre neuf séquences alertes. Rompu à ce type d’exercice via Jazzmattazz, le premier tome du dispositif jazz-rap américain, Lonnie Liston Smith propose le significatif « Love Brings Happiness » une plage d’ouverture époustouflante, portée par la voix de Loren Oden et la batterie de Greg Paul. Plutôt en verve, l‘auteur du fédérateur « Expansions » délivre, dans la foulée, deux thèmes up-tempo redoutables comme « Gratitude » ou « Fête », des morceaux libérés de toutes contraintes superfétatoires et dont ne reste ici que la substantifique essence organique. Serti d’arrangements analogiques entêtants, cette récente captation de Lonnie Liston Smith ne sonne pas pour autant de manière passéiste. Confirmation avec le beau « Kaleidoscope », un titre nimbé de claviers stratosphériques et dont la composition tend ici aux universaux. Pour l‘histoire, Adrian Younge reviendra en juillet 2023 avec un dix-huitième volume Jazz Is Dead consacré au batteur nigérian Tony Allen. Captées en 2018,  les huit plages inédites seront détaillées dans la prochaine sélection jazz de Star Wax.

Lonnie Liston Smith "Expansions"  Katalyst and Loren Oden LIVE at Jazz Is Dead

EABS Meets Jaubi / In Search Of… (Astigmatic Records)

Complexes, les répertoires du sous-continent indien alimentent le jazz de modes musicaux pour le moins confondants. Signatures du label anglais Astigmatic, les groupes EABS et Jaubi incarnent ces nombreux échanges culturels. Issus des scènes polonaises et pakistanaises, ces ensembles accomplis (Jaubi a ainsi accueilli le flûtiste londonien Tenderlonious – interview ici) éditent ce printemps « In Search Of A Better Tomorow », un passionnant projet collectif en forme de quête spirituelle. Féru de jazz 60’s, de partitions immémoriales mais aussi de styles urbains et plus précisément de hip-hop, ce collectif mêle ces multiples influences avec naturel. Alternative aux pénibles essais fusion comme on pouvait en entendre au kilomètre dans les années soixante-dix, l’album présent séduit immédiatement avec « Strange Love », une plage mâtinée de claviers et tablas ensorcelants, ou bien encore avec « People In Between », un titre en forme de dialogue qui résume, à lui seul, le projet présent. Si tout n’est pas parfait (les boites à rythmes qui maillent « Sun » sonnent de manière didactique et sont donc inutiles), la ligne présente délivre globalement un mix intense voire vertigineux. Cette démarche est criante à l’écoute de « Judgment Day », une composition puissante striée des soli incendiaires d’Olaf Wegier au saxophone, et au travers de « Whispers », un sublime travelling musical soutenu par le jeu de  Zohaib Hassan Khan au sarangi. À noter la parution d’un superbe pressage de couleur édité à cinq-cents exemplaires. Le tout est illustré par un artwork épatant…

Get Your Jazz Together: EABS x JAUBI

Denis Cuniot / Plays Nano Peylet (Buda Musique / Socadisc)

Artisan du renouveau klezmer au début des années 80, Denis Cuniot est de retour avec treize plages  composées par Nano Peylet, du groupe Bratsch. Garants d’un patrimoine ashkénaze longtemps menacé d’oubli par les pogroms et la Shoah, ces authentiques créateurs (ils ont notamment  débuté au sein de groupes jazz hexagonaux) usent ici d’une expérience de tous les instants. Interprétés au piano solo, les thèmes de Nano Peylet se trouvent ainsi comme sublimés par le phrasé délicat de Denis Cuniot. Le rendu est évident à l’écoute de « Ballade pour Jeanne » et «  Alon’s Doïna », deux titres empreints d’un indicible mystère ; grâce à « Giora Mon Amour » ou « Variations Sur Grine Kuzine », une double vignette exempte de tout signes ostentatoires ; et par l’entremise de « Er Nemo Klanz », un final virtuose durant lequel Denis Cuniot remplace avec maestria des instruments typiques du registre klezmer comme l’accordéon, la contrebasse ou l‘emblématique clarinette. Des plus variés mais doté d’une belle unité de ton (rappelons qu’autrefois, en Europe centrale, les klezmorim allaient de villages en villages et ont donc engrangé nombre d’apports culturels tziganes voire orientaux), l‘album « Denis Cuniot Plays Nano Peylet » dépasse naturellement le strict cadre traditionnel voire liturgique et renvoie, de manière irrépressible, à d’autres rivages. On pense volontiers aux miniatures oniriques d’Erik Satie, aux trames cinématographiques de Ludovico Einaudi et à l’esthétique minimaliste chère à Manfred Eicher, le directeur du label ECM : impressionnant…

GIORA MON AMOUR

Texte par Vincent Caffiaux