2023-04-08
SÉLECTION JAZZ #38
Référence hexagonale, le groupe Limousine revient avec « Hula Hoop ». Inspiré, ce Lp développe une aura fédératrice au travers de noms aussi variés que Lucas Santtana, Akhenaton ou la sublime Amber Burgoyne. Tout aussi passionnant, le jazz britannique cristallise ses multiples compositeurs au sein du projet « London Brew ». Clin d’œil au puissant « Bitches Brew » de Miles Davis, ce manifeste transpire la créativité via des interprètes de la trempe de Nubya Garcia ou Theon Cross. Forgé par l‘expérience, le Tropical Jazz Trio n’est pas en reste : nommé malicieusement « On Peut Parler d’Autre Chose », leur nouveau chapelet musical révèle la richesse du tissu afro-caribéen et des répertoires aussi complexes que la biguine ou le gwo ka. Enfin le collectif Caixa Cubo fait le trait d’union entre le jazz et les rythmes brésiliens. Baptisé « Agôra », leur dernier album agrège ainsi les accords sophistiqués à une sensualité de tous les instants…
Limousine / Hula Hoop (Ekleroshock Records / Idol / Big Wax)
Emmené par Laurent Bardainne, lieutenant de Thomas de Pourquery au sein du vaisseau Supersonic et leader de Tigre d’Eau Douce, Limousine avait séduit, par le passé, grâce à une poignée de disques audacieux comme « Limousine » ou « L’Eté Suivant… » Titrée « Hula Hoop », la cinquième sortie de la formation jazz parisienne prolonge l’aventure au travers d’invitations multiples. Proche d’un certain Tom Zé, le poète brésilien Lucas Santtana se distingue au travers du languissant « Foi Assim ». Membre historique d’IAM, le rappeur Akhenaton signe un texte âpre mais pertinent intitulé « Le Glaive ». Et la révélation soul Amber Burgoyne fait briller le pavé après la pluie avec le cinématographique « The Limousine Blues ». Alternative aux démonstrations virtuoses (le travers d’une scène tricolore parfois scolaire, et on reste mesuré…), Limousine impose une ligne mélodique propice aux climats, qu’ils soient lunaires ou solaires. La preuve avec « Terroirs », un court thème dont la dimension stratosphérique évoque les partitions éthérées du guitariste Vini Reilly au sein The Durutti Column. Et avec « Back In Koh Mak », un instrumental qui fait écho à « Siam Roads », l’envoûtant carnet de voyage consacré, en son temps, à la Thaïlande. Ouvert sur le monde et ses richesses, « Hula Hoop » est disponible en support vinyle avec pochette gatefold. Le tout est illustré par un artwork délicieusement vintage, à la confluence de Victor Vasarely et de l’op art…
V.A. / London Brew (Concord Jazz / Universal)
De la furia rétro-futuriste aux passerelles rock en passant par la pochette de Mati Klarwein, tout a été dit sur « Bitches Brew », le magnum opus de Miles Davis période électrique. Souvent considéré comme le fer-de-lance du jazz-rock, ce double Lp plane pourtant largement au dessus du troupeau fusion et de ses épigones boursouflés. Édité ce printemps, le projet « London Brew », soit le brassage londonien, confirme la chose. Commandée par le London Jazz Festival pour célébrer les cinquante ans de « Bitches Brew », avant d’être annulée, épidémie de Covid oblige, cette création revient aujourd’hui au travers d’une opulente production discographique. Véritable Who’s Who, ce collectif réunit une douzaine de musiciens dont le saxophoniste Shabaka Hutchings, le batteur Tom Skinner ou bien encore le tubiste Theon Cross. Reflet spatio-temporel du second quintet de Miles Davis (les exégètes du Dark Magus bougonneront…), « London Brew » recycle avec brio les accents afro-centristes et autres effluves syncrétiques. Une démarche artistique restituée avec « Miles Chases New Voodoo In The Church » et sa référence à Jimi Hendrix ; par le biais de « London Brew », l’ouverture monumentale et ses effets sonores stupéfiants ; ou par le biais de « Raven Flies Low », un titre rêche qui exclu, au passage, toute tentative de verbiage. Illustrée par des créateurs souvent sensibles aux registres jazz, funk ou reggae, cette variation atteste évidemment du génie de Miles Davis mais également de la vitalité artistique de nos voisins brits : recommandé…
Tropical Jazz Trio / On Peut Parler… (French Paradox / L’Autre Distribution)
Du Tropical Jazz Trio on se rappelle un enregistrement éponyme en 2019, avec son lot de reprises judicieuses comme « Fleurette Africaine (African Flower) » de Duke Ellington, « The Cap Verdean Blues » d’Horace Silver ou « Couleur Café », la classieuse bossa de Serge Gainsbourg. Composé de vétérans du jazz dont Patrice Caratini à la contrebasse, Alain Jean-Marie au piano et Roger Raspail aux percussions, cet ensemble revient aux affaires avec « On Peut Parler d’Autre Chose », un recueil de quatorze plages aux allures de miniatures. Axé sur l’archipel antillais (le Guadeloupéen Alain Jean-Marie a contribué à l’essor de Malavoi), ce nouveau tome articule ladite zone autour d’un registre américain lui-même fréquemment influencé par les pointures afro-latines. Démonstration avec le Charlie Parker de l’après-guerre et ses travaux a la cubana au contact du légendaire Machito… Fort d’un tel bagage, le Tropical Jazz Trio s’en donne à cœur joie avec « A Casa De La Socera » et ses arrangements fluides ; grâce à « Mambo Influenciado », une plage entêtante dynamisée par Maryll Abbas à l’accordéon chromatique ; et avec « Miss Jo », un hommage aérien et malin à la grande Joséphine Baker. Servi par une réalisation homogène (l’unité de ton est bluffante), ce line up retrouve en conclusion son goût pour les standards via « The Feast », une relecture dionysiaque de « Blues On The Corner » le morceau-phare du pianiste McCoy Tyner, avec voix off et prises de son in situ.
Caixa Cubo / Agôra (Jazz & Milk)
Pays-continent, le Brésil génère, depuis plus de soixante ans, une foule de courants éclectiques et souvent à la pointe. On pense évidemment à la bossa nova et à l’axe Rio-New-York, au mouvement tropicaliste, l’un des contrepoints sud-américains de Mai 68 ou, plus près de nous, à Mais Um Discos, une enseigne révélatrice des récentes tendances lusophones. Signé par le trio paulista Caixa Cubo, « Agôra » puise son inspiration au tréfonds des années 70 avec son jazz-funk mâtiné de samba. Portée par Henrique Gomide au Fender Rhodes, la formation s’inspire de personnalités comme Azymuth, Eumir Deodato mais aussi Herbie Hancock. Pourtant, inutile ici de chercher les traces d’un quelconque culte réducteur : si cet héritage prestigieux est perceptible, c’est pour mieux transcender le tout. Une attitude évidente à l’écoute de « Ndiyakhangela », une connexion établie avec les Sud-Africains Bongani Givethanks et Mpho Nkuzo. Ou avec « Sábado », une bordée groovy magnifiée par le chanteur Zé Leônidas. Edité par Jazz & Milk, le label de DJ Dusty, ce nouvel enregistrement de Caixa Cubo est résolument porté sur les featurings : pour preuve la plage titulaire et son feu dévorant alimenté par le trompettiste allemand Mattias Schriefl. Sertie d’interventions millimétrées, cette séquence intense traduit bien les multiples visages ambiants et l‘esprit ludique induit. Pour l’histoire, dans la langue du bon docteur Sócrates, Caixa Cubo renvoie aux boîtes de cubes…
Texte par Vincent Caffiaux