2023-03-08
SÉLECTION JAZZ #37
Depuis quelques années, le label Blue Note ouvre son catalogue à différentes expériences. C’est le cas de cette anthologie dédiée au Total Refreshment Centre, un pôle musical londonien des plus dynamiques. Autre profil tout aussi intéressant, le groupe parisien Àbájade sort un premier Lp prometteur. Passionnant de bout en bout, ce coup d’essai met ainsi en abyme l’incroyable richesse du patrimoine syncrétique afro-latin. Repéré il y a deux ans avec un Ep proverbial, Roforofo Jazz enfonce le clou avec « Running The Way ». Compact et radical, ce premier 33 tours célèbre avec ingéniosité l’union du rap, de l’afrobeat et donc du jazz. Enfin Lionel Loueke offre une nouvelle déclinaison autour du pianiste Herbie Hancock. Particulièrement en verve, le guitariste béninois confie, pour l’histoire, six pistes de ce récent album-hommage à l’infatigable Dj Gilles Peterson…
V.A. / Transmissions From Total Refreshment Centre (Blue Note/Universal)
Proche de complexes culturels belges comme le Botanique ou le Vooruit, le Total Refreshment Centre dépasse le strict cadre de la salle de concert et décline son activité autour d’une politique culturelle cohérente. Basée dans le nord de Londres, cette structure multimédia (on y trouve des locaux de répétitions et un espace pour les performances) est devenue, en quelques années, le repaire de la nouvelle vague jazz britannique. Signée par Blue Note, un label qui vaut aujourd’hui pour ses partis pris audacieux, une première compilation témoigne de ce bouillonnement artistique. Lancé par Danalogue, le meneur de The Comet Is Coming, Soccer96 ouvre le bal avec « Visions », une plage portée par les déclamations de Kieron Boothe. Francilien expatrié au Royaume-Uni, le très chic Fred N’Thepe alias Neue Grafik - interview ici (son pseudonyme fait référence au mythique trimestriel de design) confirme la formule avec « Black », un thème porté par Brother Portrait. Et l’excellent Byron Wallen, un trompettiste reconnu pour son travail auprès des rockers de The Boards Of Canada, s’impose avec « Closed Circle », un titre doté d’accents folk entêtants. Si Jake Long loupe le coche avec une parenthèse franchement terre à terre, -n’est pas Can ou Neu ! qui veut- l’ensemble reste passionnant. La preuve avec Matters Unknow, une émanation de Nubyan Twist, dont le groovy « Eloquence » n’est pas sans évoquer le chaudron soul-jazz des années 60…
Àbájade / Latopa (Orin Àbájade/InOuïe Distribution)
Transcendée par la cosmogonie yoruba, la santeria imprègne la frange mystique du très riche répertoire cubain. Inscrits dans le sillage de l’immense Chucho Valdés, leader du collectif Irakere puis réalisateur d’opus solo mémorables, les Parisiens d’Àbájade s’emparent désormais de ce rite avec « Latopa », une première session épatante. Composée de huit membres, cette formation agrège donc les prêches polythéistes de la population afro-descendante ou le fédérateur tambour batá et les ponctuent d’arrangements jazz sophistiqués. Puissant et profond, ce domaine musical marque immédiatement les esprits avec « Lalubanche (Elegua I) », une plage irriguée par de subtiles bordées à l’orgue et au Fender Rhodes ; avec « Comida », une trame alimentée par un groove oblique et solaire ; et via « Abondan », une escapade envoûtante emmenée par la sonorité diaphane de la flûte traversière. Elément pivot, la chanteuse Sophye Soliveau développe, pour sa part, une gamme vocale ample et invoque fréquemment les orishas, d’après ces divinités encore célébrées dans les barrios de la Havane. Pour preuve, « Obatala », une intervention qui penche inexorablement vers la psalmodie, et dont le mystère créole fait écho au vaudou rock des Haïtiens de Ram, au culte candomblé cher au Brésilien Carlinhos Brown, mais également aux cérémoniaux de l’océan Indien et plus précisément aux illustres servis kabaré de la Réunion. À noter l’effort concernant le visuel avec une pochette conçue par le street artist Gilbert Mazout.
Roforofo Jazz / Running The Way (OfficeHome Records / The Pusher)
Cela fait belle lurette que l’afrobeat et le rap convolent en justes noces. On peut ainsi citer la démarche menée, en 1997, par The Gift Of Gab et Mixmaster Mike autour du vitriolé « Kalakuta Show » de Fela, ou bien encore le MC américain Common, qui n’a jamais caché son attrait pour les visions panafricaines maison. Référence directe à la discographie du Black President, Roforofo Jazz emboite le pas avec un second disque au rendu dense voire dru. Composé de musiciens au parcours déjà bien établi (le guitariste Martin Smith a largement contribué à l’essor des Frères Smith), le groupe parisien annonce la couleur avec « Love In Time », un morceau animé par la frappe de Fabien Sautet et le phrasé vocal de Days. Pertinent, « Side To Side », soit une adaptation de la légendaire chanteuse togolaise Bella Bellow, étoffe la gamme d’accents musicaux typiques des années 70. Et le capiteux « From Here To Benin» accroche le mélomane grâce à l’intervention de Laurent Dumont au saxophone baryton. Cohérent, ce mix ne se contente toutefois pas de parcourir les fastueuses années du Shrine et sait faire évoluer un genre éminemment hybride. À ce titre, le bien nommé « The Big Hustle » réinvente les travaux pionniers d’un certain Tony Allen, grâce un canevas musical insensé. Pour l’histoire, ce premier Lp est disponible chez OfficeHome Records, une enseigne déjà auteure, il y a quelques mois, d’une remarquable galette du trompettiste Muyiwa Kunnuji, avec le groupe Osemako.
Gilles Peterson & Lionel Loueke / HH Re-Imagined (Edition Records)
Le guitariste Lionel Loueke rayonne via une carrière internationale de premier ordre. Amateur de rencontres musicales, l’homme sait aussi s’imposer au travers de disques intimes. Sorti il y a deux ans sur le classieux label indépendant Edition, « HH » rendait ainsi un hommage solo appuyé au pianiste Herbie Hancock grâce à quatorze reprises variées. Fan de cet enregistrement, Gilles Peterson délivre aujourd’hui une lecture electronica de cette variation par l’entremise d’un beau vinyle de couleur. À cent lieues des juxtapositions de synthétiseurs et des échantillonnages lourdauds, l’éditeur et Dj anglais déconstruit (ou reconstruit selon…) six instrumentaux extraits de « HH », en sublimant notamment les techniques des sorciers dub jamaïcains. Produite en partenariat avec Alex Patchwork, cette création enchevêtre avec brio de courtes prises du virtuose béninois et différents instruments digitaux. Le résultat ne se fait pas attendre, à commencer par une version entêtante de l’inusable « Watermelon Man » de 1962. Extrait du funky « Man-Child », « Hang Up Your Hang Ups » prend des allures de sarabande numérisée, avec vocaux déformés et bleeps chirurgicaux. Et la retranscription phénoménale de « One Finger Snap » offre une séquence irradiante à souhait, avec boucles hypnotiques et renvoi à l’Afrique. Album à tiroirs « HH Re-Imagined » rappelle surtout l’engouement d’Herbie Hancock pour les claviers et effets sonores futuristes. Les doctes théoriciens du jazz ou de l’électro vont détester. C’est déjà un compliment…
Texte par Vincent Caffiaux