2023-01-27
SÉLECTION JAZZ #36
Batteur chevronné, Emanuel Harrold sort aujourd’hui « We Da People », un opus peuplé d’invités comme le grand Gregory Porter. Véritable patchwork, ce Lp rhizome également avec d’autres registres comme la soul ou le funk. Autre ambiance, Masahiko Togashi est réédité par les inlassables dénicheurs parisiens de Wewantsounds. Emmené par Charlie Haden et Don Cherry, le prenant « Song Of Soil » incarne au passage un esprit libertaire typique des années 70. En provenance du Danemark, le groupe Svaneborg Kardyb propose, de son côté, une production musicale minimaliste. Passionnant, « Over Tage » mixe ainsi de sublimes accords de claviers à une rythmique pour le moins hypnotique. Enfin le trompettiste nigérian Muyiwa Kunnuji revient avec le vindicatif « Accumulation of Profit & Power ». Finement produit, ce disque du dernier lieutenant de Fela rappelle aussi l’impact du jazz sur un courant comme l’afrobeat…
Emanuel Harrold / We Da People (Gearbox Records)
Entendu derrière le fédérateur Damon Albarn (Blur, Gorillaz…), aux côtés du regretté Roy Hargrove ou auprès de l’omniscient Robert « Black Radio » Glasper, le batteur américain Emanuel Harrold édite « We Da People », une session particulièrement généreuse. Loin de tout académisme, celui-ci compose une ouverture imparable avec « I Think », un titre porté par la voix du toujours partant Gregory Porter ; donne une irrépressible envie de claquer des doigts avec « Fight Harder », un thème porté par son frère Keyon Harrold à la trompette; et propose une ballade recueillie comme « Shine Light », une pépite ciselée par le timbre liturgique de Crystal « Crissy » Ransom. Varié et mélodique de la première à la dernière plage, cet album d’Emanuel Harrold prévaut aussi pour son sens de la synthèse. Cette impression est criante à l’écoute de « We Da People » et de son intitulé en forme de leitmotiv. Déclamée par l’acteur Malcom-Jamal Warner (The Cosby Show, Fame…), cette séquence au groove imparable et à la scansion subtile fait naturellement référence à des pointures des années soixante-dix comme Stevie Wonder, un auteur-compositeur-interprète avec qui le jeune rythmicien a joué par le passé, ou bien encore la tribu californienne Sly And The Family Stone, pour le témoignage politique visionnaire et sans complaisance. Chaudement conseillé !
Masahiko Togashi / Song of Soil (Wewantsounds)
Figure du jazz japonais, le batteur Masahiko Togashi enregistre, en 1979, « Song Of Soil », une prestation parisienne devenue légendaire. Significative, cette captation musicale est surtout révélatrice de la grande richesse du répertoire improvisé, notamment dans le giron culturel de Mai 68… Largement commentée par le producteur Martin Meissonnier et le journaliste Jacques Denis au sein d’excellentes notes de pochette, cette période agit tel un laboratoire truffé de rencontres interdisciplinaires, à commencer par maintes collaborations avec des plasticiens. Epaulé par Don Cherry et Charlie Haden, deux personnages centraux du manifeste « Free Jazz » d’Ornette Coleman, le batteur nippon met au parfum avec « June », un titre uptempo strié de soli de trompette cubistes ; grâce à « Oasis », une composition blues imprégnée de troublants accents mystiques ; ou bien encore avec « Rain » dont le dialogue rythmique (bon sang cette attaque à la contrebasse) évoque un tableau onirique de premier ordre. Parfois dissonant même si porté par des partitions structurées, ce disque délivre au final un imaginarium dense. Une psyché largement relayée par l’attrait de Don Cherry pour les musiques du monde et par l’usage fait d’instruments traditionnels comme les percussions ou la flûte de bambou. À noter la qualité de cette réédition discographique, avec restitution de l’artwork d’époque (le métro en lieu et place d’underground…) et pressage vinyle impeccable.
Svaneborg Kardyb / Over Tage (Gondwana Records)
Souvent traduit par des hyperboles paresseuses (certains n’ont pas encore osé le parallèle avec les trolls et le petit monde nordique mais ça ne saurait tarder…), le jazz scandinave vaut bien mieux que ces raccourcis lexicaux comme l’induit la diversité des talents locaux. Découvert par le label indépendant anglais Gondwana Records, soit le catalogue du magnétique Portico Quartet et des premiers disques de GoGo Penguin, le duo danois Svaneborg Kardyb confirme cette particularité. Formé par Nicolaj Svaneborg aux claviers et Jonas Kardyb à la batterie, le tandem offre, en guise de troisième disque, une collection de miniatures à la résonnance hautement addictive. Séduisant, ce recueil discographique oscille ainsi entre thèmes hypnotiques (« Op »), trames répétitives (Orkaner ») et cadres impressionnistes (« Island »). Éloquente, cette dernière escapade fait naturellement écho aux travaux d’autres esthètes et notamment au pianiste breton Yann Tiersen auteur, il y a sept ans, d’ « EUSA », une envoûtante cartographie sonore de l’île d’Ouessant… Au-delà de cette analogie maritime (un gage d’échanges culturels et donc musicaux en soi) reste une suite aux propriétés volontiers lumineuses. C’est le cas du beau « Over Tage » et de son climat délibérément chill out, mais aussi de la pochette de ce microsillon, dont certaines couleurs chaudes trahissent l’univers ouaté du duo d’Alborg.
Muyiwa Kunnuji / Accumulation of Profit & Power (Office Home Records)
L’afrobeat rayonne désormais de multiples manières, notamment grâce une myriade de formations originales comme Kokoroko ou Roforofo Jazz. Pour sa part, l’approche dynastique n’est pas oubliée avec la descendance de Fela Anikulapo Kuti ou grâce aux travaux de proches musiciens. Membre de ce très fertile cénacle avec Egypt 80, la mésestimée formation dédiée à Cheikh Anta Diop, Muyiwa Kunnuji ponctue cet hiver avec « Accumulation of Profit & Power », un deuxième album des plus puissants. Epaulé par le groupe Osemako, le trompettiste nigérian accroche immédiatement avec « Bro Hugh », un hommage au regretté Hugh Masekela, une légende de la lutte anti-apartheid et musicien distingué il y a deux ans chez World Circuit, auprès d’un certain…Tony Allen. Autre séquence forte, « Oshelu » met l’accent sur le caractère foncièrement politique de l’afrobeat, via des arrangements ahurissants et une diatribe sans nom. Et « Sanitize You Heart » ouvre le champ à d’autres domaines comme le highlife, un répertoire longtemps associé à l’émancipation africaine et à la période dite des indépendances. Imprégné de jazz (on n’évoquera jamais assez l’influence d’Art Blakey ou de Max Roach sur la métrique maison…), ce Lp de Muyiwa Kunnuji affiche, au final, une équation idéale entre tradition yoruba et climats urbains. Un équilibre trouvé avec l’abyssal « Meeting Point » et sa rythmique prête à relever les neuf degrés de l’échelle de Richter…
Texte par Vincent Caffiaux