SÉLECTION JAZZ #35 | Star Wax Magazine

2022-12-12

SÉLECTION JAZZ #35

Repéré au sein du groupe angevin Lo’Jo, le contrebassiste Kham Meslien arrive dans les bacs avec « Fantômes… Futurs ». Intime et novateur, ce disque inaugural convie notamment le poète anglo-trinidadien Anthony Joseph, un gage de qualité en soi. Autre ambiance mais tout aussi intéressant, le multi-instrumentiste californien Louis Cole signe le significatif « Quality Over Opinion ». Créatif et audacieux, le funkateer du laboratoire Brainfeeder confirme ici une formule puissante mâtinée de riffs ultra groovies. Pour sa part Tom Skinner, le batteur des regrettés Sons Of Kemet, sort un nouvel Lp audacieux. Marqué par des climats spirituels denses, le rythmicien témoigne du  dynamisme musical outre-Manche. Enfin Soul Jazz Records revient en force avec l’opus fondateur de The Mystic Revelation of Rastafari. Monumentale, cette réédition fait le trait d’union entre le syncrétisme de Count Ossie et la touche cuivrée d’un certain Cedric « Im » Brooks…

 

Kham Meslien / Fantômes… Futurs (Heavenly Sweetness)

Parfois réduite à sa fonction accompagnatrice et à son âpreté, la contrebasse est aujourd’hui valorisée grâce aux travaux solitaires de Kham Meslien. Moins ardent que les récents exercices de Marc Johnson ou du pourtant très respectable Larry Grenadier, ce disque de l’ex-Lo’Jo projette un spectre large, ou la variété des climats n’a d’égal que l’élégance des phrasés. Edité chez Heavenly Sweetness, une enseigne hexagonale renommée pour ses choix éditoriaux  (Byard Lancaster, David Walters…), « Fantômes… Futurs » attaque de pied en cap via le chaloupé « Ta Confiance », instaure une narration cinématographique avec « À Travers Les Orages » et ponctue ce Lp de virgules éblouissantes à l’archet comme l’induit « Le Saule Pleureur ». Doté d’un imaginaire dense, le compositeur aux aspirations lunaires illustre ses lignes rythmiques de charango, d’après cette guitare sud-américaine, de boucles digitales singulières voire de percussions à la précision redoutable. Efficaces, même si discrets, ces multiples contrepoints mettent en valeur le jeu-maison via « F Comme » ou  encore « The Alarm ». Et le camarade de catalogue et poète caribéen Anthony Joseph évoque les emblèmes discographiques et civiques Strata ou Black Jazz Records avec « La Couleur (Elbows Of The Land) », une déclamation révélatrice d’un disque surprenant, pour ne pas dire unique en son genre….

Kham Meslien - The Alarm (Official Video)

Louis Cole / Quality Over Opinion (Brainfeeder Records)

Lancé par  Flying Lotus, Brainfeeder est un creuset fertile. Inscrite dans les pas du saxophoniste Kamasi Washington et du rappeur Kendrick Lamar, cette compagnie américaine brouille ainsi les pistes en assimilant sans complexe les principaux courants afro-américains. Ambassadeur de cette firme phonographique, le musicien californien Louis Cole s’était distingué il y a quatre ans avec « Time », un trente centimètres marqué par une collaboration palpitante avec le pianiste Brad Mehldau. Paru ces jours-ci, « Quality Over Opinion » éprouve l’alliage avec son cocktail détonnant d’électro, de funk et de jazz. Roide ou sensuel, ce nouvel Lp assimile les collages sonores d’un Brian Eno via l’hypnotique « Quality Over Opinion », télescope les tempi reptiliens de Prince ou Cameo avec l’accrocheur « I’m Tight », et impose une certaine dimension acoustique par l’entremise du  magnétique « Not Needed Anymore ». Structuré en vingt plages souvent courtes, ce disque du créateur angelo délivre un kaléidoscope de syncopes et mélodies fascinantes. Aux antipodes du funk vintage d’une Sharon Jones  ou d’un Charles Bradley (on n’oublie pas), les titres délivrés par Louis Cole multiplient les ouvertures  au profit de pastilles inédites. La preuve avec le prenant « When », une plage composite ou les accents psychédéliques du multi-instrumentiste servent les arrangements hypnotiques du guitariste new-yorkais Kurt Rosenwinkel. 

Not Needed Anymore - Louis Cole

Tom Skinner / Voices Of Bishara (Brownswood Recordings / IA/ Nonesuch)

Batteur de Sons of Kemet et cheville ouvrière de The Smile (merci au génial Jonny Greenwood), Tom Skinner délivre aujourd’hui « Voices Of Bishara », une session épatante sous son propre nom. Référence directe au défunt violoncelliste Abdul Wadud, la figure de l’avant-garde américaine, et au légendaire Tony Williams, la frappe d’airain du second quintet de Miles Davis, ce mini-lp convie le gratin de la scène jazz britannique et notamment les saxophonistes Shabaka Hutchings et Nubya Garcia. Tour à tour puissant et introspectif, cet enregistrement homogène s’ouvre avec « Bishara », un thème savant marqué par les progressions de cordes de Kareem Dayes ; offre un panorama désincarné avec la structure labyrinthique du bien nommé « The Day After Tomorrow » ; et permet au percussionniste de valoriser un canevas rythmique délié grâce au lyrique « Voices (Of The Past) ». Au-delà de tonalités parfois impressionnistes, Tom Skinner affiche, comme nombre de ses homologues londoniens, un spectre musical proverbial. Alternative à une scène européenne souvent ankylosée sous des tombereaux de technicité (vos paupières sont lourdes…), ce disque joue également la carte de l’intuition. Le rendu est évident à l’écoute de « The Journey » ou de « Quiet As It’s Kept », un final incroyable où le quintet présent fait tomber les frontières stylistiques, au profit d’une émotion de tous les instants. Chaudement conseillé par Star Wax !

Tom Skinner - The Journey (Live at St. Luke's)

The Mystic Revelation Of Rastafari / Grounation (Soul Jazz Records)

Lorsqu’on pense jazz et reggae, on évoque souvent le pianiste Monty Alexander et ses nombreux échos créolisés et Courtney Pine, l’un des piliers des légendaires Jazz Warriors. Pourtant l’apport afro-américain exprimé par l’illustre call and response est également perceptible au travers de groupes jamaïcains comme les Skatalites ou bien encore Count Ossie et les Mystic Revelation Of Rastafari. Réédité il y a quelques semaines par Soul Jazz, le premier album de cet ensemble capte admirablement le chant précité. Proposé selon le format d’origine, soit un triple Lp flanqué ici d’un single, ce volume de 1972 fait la part aux grounations, d’après ces réunions truffées de percussions codifiées et de prières millénaristes. Dirigé par le flûtiste et saxophoniste Cedric « Im » Brooks, cet album s’ouvrent également au jazz et au rhythm and blues. Le rendu est évident via le puissant « Way Back Home », une plage où l’ancien élève de l’Alpha Boys’ School fait des merveilles et via « Lumba », dont le balancement menaçant emprunte directement aux riddims locaux. Si la reprise du « Oh Carolina » des Folks Brothers rappelle l’incidence de Count Ossie sur la période dite des indépendances, c’est pourtant le sublime « Ethiopian Serenade » qui se distingue. Peuplée de soli sophistiqués, cette séquence afro-centriste résume avec pertinence les visions de Cedric « Im » Brooks et ses circonvolutions proches de Don Cherry, période Mandingo Griot Society…

 

Texte par Vincent Caffiaux

Way Back Home