SÉLECTION JAZZ #34 | Star Wax Magazine

2022-10-21

SÉLECTION JAZZ #34

Évènement de l’automne, l’album « Night Trippin’ » du tandem Pascaud-Coltman revisite Dr. John, période Atco. Puissante et personnelle, cette relecture rappelle l’incidence du sorcier de la Nouvelle-Orléans sur les scènes jazz et rock… Toujours en quête d’expériences, le label Blue Note sort en parallèle un deuxième épisode du projet « Re:imagined ». Loin des concepts hasardeux, ces adaptations de la génération montante perpétuent un catalogue réputé pour son exigence. De son côté, Warner Music réédite « Art Blakey’s Jazz Messengers With Thelonious Monk ». Disponible au format deluxe, ce disque offre diverses séquences inédites et un pressage vinyle soigné. Enfin Strut poursuit son exploration des roaring seventies via la scène militante de Detroit. Pour ce faire, l’enseigne anglaise convie l’activiste John Sinclair, qui compile les multiples visages de ce bastion de la contre-culture…

 

Matthis Pascaud & Hugh Coltman / Night Trippin’ (Sony Masterworks)
Conquis par la Nouvelle-Orléans, le chanteur anglais Hugh Coltman revient aujourd’hui sur les berges du fleuve Mississippi avec le guitariste Matthis Pascaud avec un recueil de reprises de Dr. John. Passionnante, cette transposition s’attarde sur le répertoire de la fin des années soixante et du début des années 70, une époque faste pour l’apôtre de la culture gumbo qui sort alors, coup sur coup, une poignée d’opus animistes comme « Gris-Gris », « Babylon » ou « The Sun, Moon & Herbs ». Intitulées « Night Trippin’ », un clin d’œil au surnom du pianiste, les dix interprétations subliment une production funk ou jazz créolisée pour ne garder finalement que l’essence primale et l’énergie idoine... Puissantes, ces versions renvoient aux trames percussives et fantasques de Tom Waits (« Loop Garoo »), à la tradition des second lines et aux rites qui vont de pair (l’entêtant « Jump Sturdy »), ou aux blues reptiliens distillés au sein d’un club local comme le Tipitina’s (« Mama Roux »). Hasard du calendrier, ce Lp sort en même temps que « Things Happen That Way », la session posthume et countrysante de Dr. John, et en parallèle d’une exposition au Musée du quai Branly consacrée aux indiens dits de Mardi gras : une communauté louisianaise dont le bon docteur était un ardent défenseur…

 

Matthis Pascaud, Hugh Coltman - Cha Dooky Doo (Official Video)

Blue Note Re:imagined II (Blue Note Records-Universal)
Dotée d’un graphisme impeccable, la pochette du second tome de l’anthologie « Blue Note Re:imagined » traduit bien la démarche présente et l’inévitable dialogue artistique qui lie le fond et la forme. Clairement le visuel affiche divers motifs colorés et un discours évolutif qui fait le sel du jazz depuis des lustres. Voulue par Don Was, le patron du label Blue Note, cette compilation prolonge le coup d’essai mené il y a deux ans par un premier disque porteur. Intégrées à ce nouveau dispositif, seize jeunes pousses de la scène jazz anglo-saxonne renouvellent le catalogue lancé il y a plus de quatre-vingt ans par Albert Lion. On y trouve naturellement quelques figures du creuset londonien dont la trompettiste Yazz Ahmed qui s’approprie « IS » de Chick Corea, ou le collectif Nubiyan Twist et cette reprise du catchy « Through The Noise (Chant No.2) » de Donald Byrd. Alternative aux poses branchées, cette approche témoigne surtout du caractère visionnaire du label Blue Note. À des années-lumière des conflits stylistiques (Hughes Panassié contre Boris Vian, trads britanniques versus mods), les différents interprètes conviés ouvrent, à ce titre, de nouveaux champs sonores. Une dimension décelable avec Cherise et son hommage à la chanteuse Norah Jones, ou via Maya Delilah, qui offre une nouvelle vie au rêveur « Harvest Moon » de Neil Young…

Nubiyan Twist - Through The Noise (Chant 2) (Donald Byrd)

Art Blakey’s Jazz Messengers With Thelonious Monk (Atlantic-Warner)
Cette rencontre entre Art Blakey et Thelonious Monk est courte mais en dit long sur la créativité qui régnait après-guerre, aux États-Unis. Saisie au printemps 1957 pour la firme Atlantic, cette captation offre une symbiose évidente entre l’énergie du batteur et l’approche novatrice du pianiste. Entouré par Spanky DeBrest à la contrebasse, Bill Hardman à la trompette et l’indépassable Johnny Griffin au saxophone ténor, le tandem délivre six compositions particulièrement dynamiques. « Evidence » et « Rhythm-a- Ning » offrent ainsi des morceaux up-tempo à la plastique incroyable ; « Blue Monk » et « Purple Shades » incarnent des bijoux de précision, à la sophistication bluffante ; et « In Walked Bud » propose un superbe hommage de Sphere au tout aussi créatif Bud Powell. Nerveux ou contemplatif selon, ce 33 tours est aussi un témoignage intéressant sur la carrière et l’évolution des deux titans américains. Démarche significative,  Monk enregistrera la même année avec le pape du cool Gerry Mulligan, mais chez Riverside. Et Art Blakey éprouve un jeu complexe qui trouvera son aboutissement en 1959 chez Blue Note avec le monumental « Moanin’ ». Outre cette réédition vinyle, les amateurs peuvent écouter le Lp « The Giants of Jazz ». Disponible également chez Atlantic, cette prestation du début des années 70 accueille le duo précité et un certain Dizzy Gillespie…

Art Blakey, Thelonious Monk, Kai Winding, Dizzy Gillespie, Sonny Stitt - Live 1971 • World of Jazz

John Sinclair Presents Detroit Artists Workshop 1965-1981 (Strut)
Manager du légendaire MC5, proche du mouvement Black Panthers et farouche opposant à l’administration Nixon, John Sinclair a tout connu, y compris une incarcération en son temps pour avoir vendu deux joints à des agents infiltrés. Au delà de la paranoïa ambiante (le magazine Rolling Stone vient de confirmer des enquêtes du FBI concernant la chanteuse Aretha Franklin, durant des décennies…) l’homme et son entourage ont fréquemment fait le lien entre militantisme et création. Fondateur au mitan des années 60 d’une coopérative culturelle axée sur le spectacle total, John Sinclair intégrera naturellement le médium musical et une multitude d’expériences menées notamment par Strata Records. Éditée par les archivistes de Strut et Art Yard, la compilation « John Sinclair Presents Detroit Artists Workshop 1965-1981 » réunit une part de ces précieux enregistrements. Souvent inédites, les prises recensées sont variées et synthétisent avec authenticité les années de plomb, outre-Atlantique. On y trouve le très prisé Donald Byrd et une interprétation live du sublime « Christo Redentor », le saxophoniste Yusef Lateef au travers d’une retransmission radiophonique de « Happyologie », et le collectif de la Lyman Woodard Organization via trois pièces funky efficaces. Pendants soniques de « Detroit », l’excellent film de Kathryn Bigelow, ces titres rappellent la dimension politique du jazz et leur implication dans la société d’alors : chaudement conseillé…

 

Texte par Vincent Caffiaux

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