SÉLECTION JAZZ #33 | Star Wax Magazine

2022-09-17

SÉLECTION JAZZ #33

Le violoniste Théo Ceccaldi occupe cet automne avec Kutu. À la croisée de l’électro et des mélopées éthiopiennes, ce projet détonant entérine la formule parfois galvaudée de tradi-modernité. Dans un domaine parallèle, la saxophoniste Camilla George revient avec le dense « Ibio-Ibio ». Marqué par l’Afrique et notamment par le Nigéria, ce nouveau disque confirme la bonne santé de la scène anglaise du jour. Tout aussi passionnant, le trompettiste Theo Croker enchaîne les albums à vitesse grand V. Particulièrement inspiré, le jazzman cristallise les différentes sensibilités afro-américaines via « Love Quantum », la seconde pièce d’un diptyque amorcé l’an dernier avec « BLK2LIFE… ». Enfin Binker Golding se distingue avec « Dream Like A Dogwood Wild Boy ». Influencé par les grands espaces et des références absolues comme The Band ou les Flying Burrito Brothers, le souffleur britannique  synthétise ces différents apports avec force…

 

Kutu / Guramayle (Brouhaha / Big Wax)

Inscrit dans le giron du collectif Dub Colossus et de la formation néerlandaise The Ex, Kutu mixe avec habileté les répertoires éthiopiens, l’électro mais également le champ des musiques improvisées. Lancé à Addis-Abeba par le jazzman français Théo Ceccaldi et les chanteuses  Hewan Gebrewold et Haleluya Tekletsadik, cet ensemble sort aujourd’hui « Guramayle », un premier opus prometteur. Plage d’ouverture,  « Ambassel » met ainsi au diapason avec ses accents digitaux rétro-futuristes ; « Dantada »  télescope rythmique syncopée et phrasés vocaux tout-puissants ; et  « Alem » convoque un registre tellurique dont la force présente fait  écho à la beauté des hauts plateaux abyssins. Variation autour de la notion de transe, cette démarche hybride sublime au passage le travail exploratoire de Francis Falceto et de la collection « Éthiopiques ». À l’image des stars de l’éthio-jazz, Kutu cultive un univers créatif en diable. Passionnante de bout en bout, cette démarche est flagrante avec « Hilmen » ou « Baamet Beal », deux séquences possédées où les compositions de Théo Ceccaldi épousent avec soin les chants impériaux du cru. À noter que la tournée du groupe s’arrêtera à Paris le 11 octobre prochain avec un set programmé à la Maroquinerie : chaudement conseillé !

KUTU (Hewan Gebrewold) - BAAMET BEAL [Official Video]

Camilla George / Ibio-Ibio (Ever Records / !K7 Music)

Pimenté de courants comme l’électro, la soul ou le reggae, le chaudron musical londonien dégomme volontiers les étiquettes et mythes, au profit d’un témoignage somme toute cohérent. Après tout, et au-delà des sempiternels questionnements pour savoir si ce type d’enregistrement est jazz ou non (bâillements…), résume-t-on le rock et la pop à leurs strictes racines country, rhythm and blues ou music-hall ? Repérée il y a quatre ans avec « The People Could Fly », la saxophoniste anglo-nigériane Camilla George incarne avec naturel cette dimension multiculturelle. Hommage à ses racines ibibios, d’après le nom d’un peuple africain du golfe de Guinée, son nouvel album offre une production des plus abouties. Épaulée par le batteur Daru Jones ou la trompettiste de Kokoroko Sheila Maurice-Grey, l’instrumentiste et cheffe d’orchestre insuffle son sens du groove voire de la mélodie. Porté par une basse à la rondeur toute sensuelle, « Creation-Abasi And Atai » mêle ainsi les arrangements jazz et le rap ; parenthèse haletante, « Abasi Isang » croise les cuivres-maison avec une partie de guitare nerveuse ; et le plus formel « Abasi Enyong » réserve un phrasé blues voisin de la scène West Coast et d’une pointure comme Paul Desmond… Pour couronner le tout, cette session est disponible en disque vinyle, avec visuel superbe et liens numériques complémentaires : du bon boulot…

jazzahead! digital 2021 - Camilla George

Theo Croker / Love Quantum (Star People Nation / Sony Music)

Theo Croker affiche une démarche sans œillères. Distingué l’an dernier avec « BLK2LIFE || A FUTURE PAST », le trompettiste floridien avait ainsi épaté les mélomanes par son art proverbial de la synthèse. Prolongement de ce Lp mémorable, « Love Quantum » creuse le sillon avec une variation intéressante autour du thème éternel de l’amour. Pour ce faire l’insatiable créateur (il vient juste de sortir un hommage à Miles Davis en formule quartet chez ACT) convie maintes personnalités dont certaines déjà entendues sur « BLK2LIFE… » Signatures incontestables du répertoire afro-américain, la chanteuse Jill Scott, le rappeur Wyclef Jean et le légendaire saxophoniste Gary Bartz font ainsi partie de cette nouvelle odyssée sonique. Plutôt en forme, le pilier de l’illustre catalogue Freedom donne de la voix sur « Jazz Is Dead », une session à tiroirs qui renvoie évidemment aux récents travaux analogiques d’Adrian Younge et Ali Shaheed Muhammad. Autre personnalité attachante, la poétesse et chanteuse soul chicagoan Jamila Woods instaure avec « Divinity » un climat mystique porté par des effets musicaux millimétrés. Et le timbre céleste de James Tillman dévoile une dominante soul avec « Royal Conversation », un rythme up-tempo surprenant et canevas idéal pour la trompette de Theo Croker : impressionnant…

Theo Croker - JAZZ IS DEAD (Official Video) ft. Gary Bartz, Kassa Overall

Binker Golding / Dream Like A Dogwood Wild Boy (Gearbox Records)

Les frontières entre la country et la soul voire le jazz sont bien plus ténues qu’on ne le croit. Modèle du genre, le regretté Duane Allman du Allman Brothers Band a ainsi beaucoup écouté John Coltrane avant de travailler comme side man pour les prestigieux studios de Muscle Shoals. Et, inversement, une figure historique comme Ray Charles a fréquemment loué les mérites du répertoire hillbilly et de ses multiples dérivés, au point d’enregistrer deux recueils mémorables concernant ce style. Avec une telle porosité, il n’y a donc rien d’étonnant de voir arriver parmi les nouveautés de la rentrée un opus jazz estampillé americana. Signé par le saxophoniste Binker Golding, « Dream Like A Dogwood Wild Boy » prône une alternative évidente au duo formé avec le batteur Moses Boyd. Titre inaugural, « (Take Me To The) Wide Open Lows » impose une trame épique relevée par la sonorité rustique du dobro. Autre moment mémorable, « My Two Dads » lorgne du côté du blues, une esthétique alimentée ici par l’impeccable Billy Adamson à la guitare électrique. Et le sublime « All Out Of Fairy Tales » mixe ces divers éléments au travers d’un morceau aérien synonyme de liberté. Symbole d’ouverture, cette pépite aventureuse est signée par Darrel Sheinman pour le label indépendant Gearbox : un gage de qualité en soi…

All Out Of Fairy Tales

Texte par Vincent Caffiaux