SÉLECTION JAZZ #32 | Star Wax Magazine

2022-07-18

SÉLECTION JAZZ #32

La chanteuse indienne Asha Puthli a marqué les dernières décennies de son empreinte unique. Parue chez Mr Bongo, une récente anthologie dévoile une carrière des plus riches. Autre compilation, « Saravah… » offre une excellente synthèse du label créé par Pierre Barouh. Parmi les figures convoquées, citons  Brigitte Fontaine ou le Baroque Jazz Trio. Autre point fort de cette sélection, Tumi Mogorosi détonne avec un premier opus au lyrisme non feint. Coup de cœur de ce début de semestre, « Group Theory : Black Music » atteste de la bonne santé de la scène sud-africaine. Enfin DoomCannon conclut ce programme estival. Claviériste inspiré, ce dernier relaie la nouvelle génération britannique, non sans brio.

 

 

Asha Puthli / The Essential Asha Puthli (Mr Bongo)

Réalisée par les dénicheurs anglais de Mr Bongo, cette compilation d’Asha Puthli fait autorité, d’autant que la chanteuse indienne possède une discographie largement marquée par le jazz, pour le moins l’esprit. Portrait hors norme (cette interprète est souvent comparée à Kate Bush voire à Grace Jones, c’est dire…) « The Essential Asha Puthli » couvre des périodes musicales bien précises. C’est le cas d’une bonne partie du 45 tours quatre titres de 1968 et de sa reprise psyché-pop du « The Sounds Of Silence » de Simon & Garfunkel, mais également des deux plages enregistrées trois ans plus tard avec le jazzman américain Ornette Coleman, pour les besoins du significatif « Science Fiction ». Bien évidemment l’opulente épopée disco n’est pas oubliée avec « Devil Is Loose » et ses accords synthétiques empruntés à Giorgio Moroder, et grâce à « Music Machine (Dedication To Studio 54) », un morceau consacré au groove lamé et à l’antre new-yorkaise du genre. Pressé via un superbe disque vinyle de couleur orange, ce best of vaut également pour son lot de curiosités parmi lesquelles « We’re Gonna Bury The Rock With The Roll Tonight » et ses rythmes new wave (on croirait entendre Bow Wow Wow…) voire l’ahurissant « Chipko Chipko », un thème adapté du « Smooth Criminal » de Michael Jackson et où la diva originaire de Bombay psalmodie mais en hindi. Avis aux amateurs…

Asha Puthli - The devil is loose (Sanremo '78) - stereo

V.A. / Saravah… (Wewantsounds)

À l’instar de Serge Gainsbourg, mais dans un registre plus libertaire, Pierre Barouh est une des rares figures de la chanson à cultiver une attitude évolutive, loin des interprètes « rive gauche » et de leurs productions nombrilistes… Créateur dans les années 60 du label Saravah, ce dernier va rapidement transformer son catalogue en creuset où croiseront des pointures jazz parmi les plus abrasives, des auteurs-compositeurs à la destinée aventureuse mais également d’authentiques pionniers du répertoire ouest-africain. Éditée par Wewantsounds, la compilation « Saravah-Il y a Des Années Où l’On a Envie De Ne Rien Faire », offre un condensé impeccable de l’esprit maison. On y retrouve ainsi la fantasque Brigitte Fontaine et l’Art Ensemble Of Chicago avec le manifeste «  Comme à La Radio » ; le trouvère gabonais Pierre Akendengué au travers du beau « Orema Ka-Ka-Ka » ; et des OVNI sonores comme le Baroque Jazz Trio via l’épique « Delhi Daily »  ou le funkateer Alfred Panou et le groupe de Lester Bowie avec « Je Suis Un Sauvage ». Impeccable de bout en bout, cette anthologie aux faux airs d’auberge espagnole témoigne surtout de choix musicaux élégants. Confirmation avec « Saudade (Un Manque Habité) », une plage de Pierre Barouh qui annonce, au passage, le règne mondial de la bossa nova, dans le sillage d’orfèvres (et parfois amis) comme João Gilberto, Baden Powell ou le poète et diplomate Vinicius de Moraes.

BRIGITTE FONTAINE - Comme A La Radio - From PIERRE BAROUH/THE SARAVAH SOUND Out 22 Jul WEWANTSOUNDS

Tumi Mogorosi / Group Theory : Black Music (Mushroom-New Soil)

 

Fédérateur, le saxophoniste Shabaka Hutchings témoigne des liens qui unissent les scènes anglo-saxonnes et sud-africaines. Pourtant c’est bien Tumi Mogorosi, soit le batteur de son groupe The Ancestors, qui vole aujourd’hui la vedette au chef d’orchestre londonien. Signé par Mushroom Hour Half Hour, en partenariat avec New Soil, son premier album solo, «Group Theory : Black Music », fait évidemment écho au très riche patrimoine jazz de Jo’Burg et à ses différents créateurs. On y perçoit ainsi la fascination des musiciens locaux pour le répertoire américain (Max Roach, Pharoah Sanders…), mais également ce savoir-faire en matière de métissage culturel et de chant choral. Cas d’école, « Walk With Me » fait la part belle à une production musicale exigeante ; « The Fall » impose un thème politique pour le moins résilient ; et l’élégiaque « At The Limit Of The Speakable » affirme, en contrepoint, le caractère opératique ambiant. Renforcé par de fines gâchettes comme le pianiste Andile Yenana ou le guitariste Reza Khota, Tumi Mogorosi sonne surtout avec émotion comme le rappelle  Sometimes I Feel Like a Motherless Child ». Chantée par Gabi Motuba ou Siya Mthembu, cette double adaptation du fameux traditionnel afro-américain ne se contente pas de lectures littérales comme on a pu le constater par le passé mais croise, de manière pertinente, les chants gospel ou africains.

Tumi Mogorosi - Sometimes I Feel Like A Motherless Child Ft. Gabi Motuba (Visualiser)

DoomCannon / Renaissance (Brownswood Recordings)

Repéré au sein de la constellation Jazz Re:freshed, le laboratoire du jazz britannique contemporain, le claviériste Dominic Canning alias DoomCannon sort aujourd’hui un premier album solo étonnant de maturité. Intitulé « Renaissance », ce coup d’essai traduit bien l’imaginaire débridé du claviériste londonien. Souvent climatique et quelque peu dissonant, cet opus révèle surtout l’extraordinaire créativité qui règne aujourd’hui outre-Manche. Si les neuf séquences présentes flirtent parfois avec une dimension onirique, la plupart des compositions n’oublient pas pour autant la réalité et un engagement politique de tous les instants. Titre explicite, « Black Liberation » fait ainsi écho à la condition des jeunes britanniques d’origine afro-caribéenne. Illustré par la prose du rappeur anglo-nigérian Lex Amor, « Times » enfonce le clou au travers d’une scansion des plus lentes. Et l’implacable « Dark Ages » dévoile une trame rythmique particulièrement innovante. Parfois proche des visions incandescentes du tandem Binker & Moses ou de la touche mystique de la saxophoniste Nubya Garcia, DoomCannon instille également une science singulière des arrangements. Des morceaux comme « Uncovering Truth » ou « Amalgamation » séduisent ainsi, au fil des écoutes, grâce à l’injonction d’un ensemble de cordes. Mais c’est bien la profession de foi « Entrance To The Unknow » et ses nappes synthétiques vaporeuses qui résument le mieux le caractère de cette session musicale unique en son genre : vivement conseillé !

DoomCannon - Amalgamation Live In The Brownswood Basement

Texte par Vincent Caffiaux