2022-06-22
SÉLECTION JAZZ #31
Repéré face à Barack Obama, le pianiste Joey Alexander mêle soli élégants et arrangements sophistiqués. Intitulé « Origin », son sixième Lp s’impose déjà comme un classique du genre. Dans un domaine plus soul, Adrian Younge et Ali Shaheed Muhammad reviennent avec un nouveau cycle « Jazz Is Dead ». Pour ce faire, le tandem américain remet en selle la légendaire chanteuse Jean Carne. Figure de la scène britannique, Nat Birchall rend, pour sa part, un vibrant hommage à John Coltrane. Intitulé « Afro Trane », ce dernier enregistrement explore six thèmes afro-centristes chers à l’auteur de « Giant Steps ». Enfin ledit Coltrane est réédité par Warner via l’immarcescible « My Favorite Things ». Une bonne raison pour (re)découvrir cette page de la musique moderne et ses superbes parties de soprano.
Joey Alexander / Origin (Mack Avenue Records)
Joey Alexander possède un parcours exemplaire. Originaire d’Indonésie mais installé aux États-Unis pour ses études, le pianiste sort aujourd’hui « Origin », soit le sixième opus de sa jeune carrière. Conséquente, cette discographie est d’autant plus impressionnante que le virtuose a déjà foulé différentes scènes de renom comme le théâtre Apollo d’Harlem ou le bastion country du Grand Ole Opry à Nashville. Fraîchement signé chez Mack Avenue, la base arrière du grand Christian McBride, Joey Alexander maintient ici le tandem rythmique Larry Grenadier et Kendrick Scott et délivre un disque d’une limpidité confondante. Plage d’ouverture, « Remembering » met au diapason avec ses accords sensibles et tout en retenue. Autre point fort, l’introspectif « Dear Autumn » évoque paradoxalement l’enjouement grâce à un phrasé alerte. Et « Midnight Waves » compose un nocturne de toute beauté, avec évocation des éléments naturels et romantisme idoine. Loin des qualificatifs ronflants liés à un supposé don divin (après tout des figures de la soul et du rock comme Stevie Wonder ou Steve Winwood ont également débuté leur carrière très tôt), Joey Alexander a notamment le tact de sublimer ses gammes. Pour preuve le palpitant « Summer Rising», une échappée tour à tour puissante et riche, qui gomme au passage toutes traces d’arrangements superfétatoires. Certains de ses contemporains feraient bien de s’en inspirer…
Jazz Is Dead / Jean Carne (Jazz Is Dead)
Issus du beatmaking ou du rap, Adrian Younge et Ali Shaheed Muhammad avaient marqué les mélomanes, il y a deux ans, avec le lancement de la collection Jazz Is Dead. Cohérents, les six premiers volumes avaient souvent fait mouche avec la réhabilitation de pointures des années soixante-dix comme Roy Ayers, Brian Jackson ou Marco Valle. Captée au Linear Labs, le studio analogique du tandem, cette série musicale revient sur le devant de la scène avec un second cycle prometteur. Nouvelle signature du catalogue, la chanteuse américaine Jean Carne résume, à elle seule, la politique d’action de l’enseigne. Découverte il y a cinquante ans auprès de son époux Doug Carn via la mythique firme Black Jazz, la chanteuse déclinera ensuite ses ambitions en mode soul, en devenant une interprète du moelleux Philly sound. Reflet de ce parcours foisonnant, le nouveau tome Jazz Is Dead convoque une production aventureuse. Titre inaugural, « Come As You Are » frappe les esprits avec ses accents psychédéliques proches de Norman Whitfield. « Black Love » tiens en haleine avec son rythme upbeat et son mixage dit à l’anglaise. Et « People Of The Sun » dévoile une tessiture incroyable, étalée sur pas moins de cinq octaves. Court et intense, cet enregistrement de Jean Carne (avec un e final ou non, selon…) est naturellement disponible au format vinyle : vivement la suite…
Nat Birchall / Afro Trane (Ancient Archive Of Sound / Lasgo Worldwide Media)
Apparu à la fin des années 90 avec « The Six Senth », Nat Birchall n’a depuis eu de cesse de composer des albums attachants. Immortalisés au début de la décennie avec le dubmaster Al Breadwinner, « Upright Living » et « Tradition Disc In Dub » revisitaient ainsi le répertoire jamaïcain des soixante dernières années, aux côtés du mythique tromboniste Vin Gordon. Pressé par Ancient Archive Of Sound, son nouvel album « Afro Trane » est consacré à John Coltrane mais ne jure toutefois pas dans l’œuvre maison, surtout lorsqu’on connait l’engouement de groupes comme les Skatalites ou les Supersonics pour les jazzmen américains… Plutôt inspiré, le souffleur mancunien a donc la bonne idée de transposer Trane en solo, mais par le prisme du continent premier. Extrait de « Olé », l’impressionnant « Dahomey Dance » est ponctué d’accents syncrétiques ; délivré à l’époque via le recueil « Impressions », « India » rappelle l’influence des musiques du subcontinent asiatique sur le registre modal ; et « Acknowledgement-A Love Supreme Pt 1 » achève l’entreprise au travers d’une mélodie au rendu intemporel. Disponible en vinyle, ce troisième album solo de Nat Birchall se termine par le court « Folk Song For Trane ». Efficace, cette plage et son décorum luxuriant résument parfaitement le jeu du saxophoniste britannique : chaudement conseillé !
John Coltrane / My Favorite Things (Atlantic / Warner)
Influence majeure pour les trois projets ou musiciens précités, John Coltrane n’en finit pas de fasciner. Dernier exemple en date, la réédition vinyle du classique « My Favorite Things » par Warner confirme la donne. Porté par un ensemble de rêve dont McCoy Tyner au piano, Steve Davis à la contrebasse et l’immense Elvin Jones à la batterie, ce standard de la culture afro-américaine occupe une place de choix dans la discographie du saxophoniste, entre le coup d’éclat de « Giant Steps » et les climats solaires de « Olé ». Composé essentiellement de thèmes du great american songbook, cet album aux airs de madeleine de Proust démarre par la plage titulaire et son emprunt à la comédie musicale « The Sound of Music ». Particulièrement créative, l’adaptation de Trane au soprano conserve son pouvoir magique. Un brin plus conforme, la relecture de « Everytime We Say Goodbye » du visionnaire Cole Porter (un artiste-clé) insuffle une fraîcheur similaire. Et les reprises de « Summertime » et de « But Not For Me », deux morceaux écrits initialement par George Gershwin, terminent en finesse cette visite de Broadway et de ses lumières… Disponible en prises mono ou stéréo, cette nouvelle édition de « My Favorite Things » sonne aujourd’hui de manière prodigieuse, avec restitution de l’artwork d’époque et description de la genèse du disque : incontournable…
Texte par Vincent Caffiaux