SÉLECTION JAZZ #30 | Star Wax Magazine

2022-05-11

SÉLECTION JAZZ #30

Le jazz britannique mixe avec habilité les genres. Un fait perceptible à l’écoute d’Ebi Soda dont le nouvel album use de techniques surprenantes. Autre nom attractif, Amir s’impose comme le curateur du label Strata. À ce titre, le Dj et fin digger convie Jazzanova pour une relecture du légendaire catalogue américain. Côté rééditions, Blue Note prolonge sa campagne maison. Parmi les dernières sorties, citons le guitariste Grant Green via une session afro-cubaine de 1962. Enfin l’incontournable Biréli Lagrène délivre son premier disque solo. Concis, l’as de la six-cordes alterne, à cette occasion, les classiques et les compositions originales.

 

Ebi Soda / Honk If You’re Sad (Tru Thoughts Recordings)

Repéré il y a deux ans par Soul Jazz Records via l’excellente anthologie « Kaleidoscope », Ebi Soda conforte une scène anglaise incroyable de diversité. Originaire de Brighton, une cité balnéaire réputée pour ses mods et son clubbing, le quintet signe aujourd’hui « Honk If You’re Sad » un deuxième Lp désarmant de créativité. Axées sur l’esprit do it yourself, les techniques d’enregistrement font jeu égal avec les compositions et renvoient aux formules usitées, dans les années 70, par les dubmasters jamaïcains. Cette démarche est significative via la ligne de basse de Hari-Lee Evans et ses ondulations dignes des sismiques Jah Wobble ou Bill Laswell. Parfois soutenus, les onze morceaux ne s’arrêtent pourtant pas à un processus, aussi ingénieux soit-il. Une évidence à l’écoute de « My Man From College », dont les ellipses évoquent les belles heures du Groupe de Recherches Musicales de Pierre Schaeffer ; grâce à « Yoshi Orange » et son thème syncopé qui croise de manière insolente mais adroite punk et funk ; ou bien encore avec « Chandler », une plage magnétique magnifiée par les soli de la trompettiste anglo-bahreïnienne Yazz Ahmed. Édité par le très chic roster Tru Thoughts, ce coup d’essai est disponible en Cd, en vinyle mais aussi en musicassette et c’est la claque du mois…

One From Ebi Soda

Strata Records / Reimagined By Jazzanova (180 Proof / BBE Music)

Dj et patron du catalogue 180 Proof, Amir se distingue, depuis quelques années, comme coordinateur de Strata Records. Lancée à la toute fin des années 60 par les bouillonnants Kenny Cox et John Sinclair (l’ennemi juré de Richard Nixon…), cette enseigne historique revient ce printemps sur le devant de la scène grâce à Jazzanova. Composé de Dj’s et de musiciens, ce collectif berlinois connait sur le bout des ongles lesdites partitions et, par extension, le chaudron politico-artistique symbolisé par la ville de Detroit… Travail de relecture, ce projet couvre un choix varié de pointures d’alors et autant d’approches singulières. « Creative Musicians » de la Lyman Woodard Organization  prend, au passage, une franche tournure afrobeat ; « Beyond The Dream », du fondateur Kenny Cox, se drape d’étoles soul ; et « Orotunds », de Maulawi, place le curseur sur le canal jazz-funk. Porté par le chanteur Sean Haefeli, cet hommage à la contre-culture (on est à cent lieues de la nostalgie germanopratine) est un moyen idéal pour accéder aux trésors de Strata. Les amateurs du genre complèteront cette exploration par l’acquisition de la compilation « The Sound Of Detroit Volume 1 ». Outre un choix pertinent (merci Amir), cette sélection annonce, en filigrane, des structures aventureuses comme International Anthem, Mushroom Hour ou Gearbox.

Strata Records - The Sound of Detroit - Reimagined By Jazzanova (Official Trailer)

Grant Green / The Latin Bit (Blue Note / Universal)

Créée par Joe Harley, la collection vinyle Tone Poet Series dépoussière avec soin les classiques du label Blue Note. Dernier exemple en date, la réédition de « The Latin Bit » de Grant Green traduit l’effervescence qui régnait, il y a une soixantaine d’années, dans les bureaux et studios occupés par Alfred Lion et Francis Wolff. Paru en 1962, cet Lp du célèbre guitariste vaut d’abord pour son témoignage musical, et plus particulièrement pour son appropriation des rythmes afro-cubains. Entouré par des cadors de la trempe d’Ike Quebec au saxophone ténor et par une brochette de percussionnistes comme Willie Bobo à la batterie et Patato Valdes aux congas, Grant Green s’en donne à cœur joie. On pense bien sûr au languissant et, mine de rien, inusable « Besame Mucho », ou bien encore à « Brazil », dont les arrangements lyriques alimenteront bientôt les visions dystopiques de Terry Gilliam. Légère mais jamais insipide, cette captation offre, dans le sillage, une belle interprétation de « My Little Suede Shoes » de Charlie Parker. Vitaminée, cette reprise extraite de « South Of The Border » rappelle l’intérêt porté par Bird (et son compagnon de route Dizzy Gillespie) pour les mélodies latines, deux ans avant que ne s’affiche le quartier new-yorkais du Spanish Harlem, au travers de la mythique Fania…

Blues For Juanita (Rudy Van Gelder Edition / Remastered 2007)

Biréli Lagrène / Solo Suites (PeeWee ! / Socadisc)

Disciple de Django Reinhardt et Wes Montgomery, Biréli Lagrène délivre son premier album solo, quarante-deux ans après ses débuts avec « Routes To Django »… Loin des productions apparentées jazz-rock et des improvisations bavardes, le guitariste hexagonal offre ici dix-sept titres aux allures de miniatures. « Put Your Dreams Away» met ainsi au diapason avec cette touche classieuse digne des meilleurs moments de la bossa ; « Fifty Five Reasons » décoche une flèche malicieuse sur la carte du tendre ; et « Buster Keaton » rend un brillant hommage au célèbre Mécano de la Générale… Naturellement, les reprises sont à l’ordre du jour. C’est le cas de « Nature Boy », un titre immortalisé en son temps par Nat King Cole, de cette adaptation millimétrée de « Caravan » de Duke Ellington, ou bien encore du standard « My Foolish Heart », dont la lecture présente rivalise avec l’interprétation de Bill Evans. Solo mais jamais solitaire, Biréli Lagrène peuple, au final, un imaginaire dense, à la hauteur du rendez-vous. Mieux, cette session intimiste révèle un instrumentiste au sommet de son art. La preuve par deux avec « Angel From Montgomery », une pastille douce-amère signée, au début des années soixante-dix, par l’auteur country-folk John Prine et dont la mouture chantée par Zoé Lagrène conclut cet opus en beauté.

Biréli Lagrène - SOLO 01 PeeWee! Jazz Night

Texte par Vincent Caffiaux