2025-04-22
SANVI PANOU
Tenant du mouvement Black Power, Sanvi Alfred Panou a tout connu : les jeunes années au prestigieux cours Simon, les plateaux de tournage sous la direction de Jean-Luc Godard mais également le 45 tours « Je Suis Un Sauvage », une session ravageuse immortalisée en 1970 par Pierre Barouh, avec le légendaire Art Ensemble Of Chicago. Affable, le réalisateur, acteur et musicien togolais commente ces rencontres décisives avant d’évoquer son retour sur le proche label Saravah ou bien encore « Paris noir », une exposition visible, ce printemps 2025, au centre Pompidou.
Vos premiers pas en France ?
C’était en 1963. Je suis arrivé d’Abidjan, par le port de Bordeaux. À l’époque, certains travailleurs clandestins venaient d’Afrique à bord de cargos mixtes. Ils accompagnaient les passagers. C’était une combine pour voyager. Pour ma part, j’ai débarqué du paquebot Foucault. Une fois à terre, j’ai demandé à un quidam la direction de Paris. Ce dernier m’a gentiment indiqué la route en me surnommant « Mon cher prince » (rires). Par-delà l’anecdote, rappelons qu’à l’époque la France avait besoin de main d’œuvre. C’était la période des Trente Glorieuses. J’ai donc effectué de petits boulots. J’ai notamment travaillé à l’usine et sur des chantiers de construction HLM, notamment à Courbevoie et à Sarcelles. J’étais aide plombier.
Votre passion pour le théâtre vous amène au prestigieux cours Simon. Comment s’est déroulée la rencontre avec le créateur des lieux ?
J’ai passé une audition en jouant Sganarelle, l’un des personnages récurrents de l’œuvre de Molière. Le courant est très bien passé avec René Simon : il m’a rapidement adopté. J’ai suivi les cours durant trois ans avant de décrocher un premier prix d’art dramatique. J’ai reçu ce diplôme, soit la promotion François Périer, des mains de Marcel Achard de l’Académie française. C’était une distinction importante, une première pour un Africain. Ce cursus m’a ouvert les portes du cinéma. J’ai ainsi tourné sous la direction de Jean-Luc Godard. C’est moi qu’interprétait l’un des éboueurs dans « Week-End ». Je déclamais des phrases alignées sur mes engagements à venir. Puis j’ai joué avec Jean-Pierre Mocky, dans « La Grande Lessive ».
Ce parcours était également une bonne manière de vous affranchir des rôles souvent proposés aux immigrés…
Effectivement, à la fin de ma formation au cours Simon, j’ai voulu transcender la condition des personnes dites de couleur. J’en avais marre de les voir jouer des dealers, des truands. Je voulais exprimer une réalité bien plus complexe. D’autant qu’à l’époque émergeait aux États-Unis le mouvement Black Panther. Je me suis aperçu qu’il y avait des liens ténus entre l’Afrique, d’où je venais, et la diaspora, notamment en Amérique ou aux Antilles. Nous étions liés par des indicateurs terribles comme la pauvreté, le racisme, la destruction voire l’autodestruction. Outre les artistes, des figures politiques ou sportives comme Angela Davis ou le boxeur Mohamed Ali ont amplifié cette prise de conscience.
« Black Power » incarne cet engagement…
Tout à fait, la création, en 1969, au café-théâtre de l’Odéon, de la pièce « Black Power » résume bien cette réalité. J’ai ainsi adapté une somme de textes de penseurs afro-américains comme Stokely Carmichael ou Amiri Baraka. La salle était grande comme un mouchoir de poche, avec pas plus de trente places. Je me rappelle avoir rédigé l’introduction à l’étage, quelques secondes avant de monter sur scène. Puis, spontanément, je me suis emparé d’un couteau de cuisine qui trainait sur une table et je suis arrivé face au public, tiré à quatre épingles, en brandissant, de manière symbolique, la lame de l’ustensile, avant de troquer mon costume pour des habits africains. Je voulais traduire le climat de violence qui régnait alors dans le monde. Et revendiquer mes origines.
En 1981, vous occupez le rôle principal dans « Le Sang Du Flamboyant » de François Migeat, un film-clé du cinéma martiniquais, aux côtés de Jacques Perrin. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience ?
J’incarnais un neg’marron, d’après ces esclaves fugitifs antillais. Je rappelle qu’à l’époque, c’était l’une des premières fois qu’on évoquait aussi clairement ce mouvement, et plus généralement le marronnage, jusque dans l’intitulé qui renvoie à cet arbre à la floraison impressionnante… Je tire une grande fierté de ce film, d’avoir pu faire connaitre cette culture axée sur les luttes, sur la résilience. Cette page de l’histoire induit des éléments culturels comme la percussion et le répertoire gwoka. Ce registre représente l’Afrique, sans bavures… Je trouve que c’est une bonne chose que des jeunes interprètes du jour (on pense à Célia Wa ou ExpéKa - ndlr) reprennent le flambeau…
Je Suis Un Sauvage / Le Moral Nécessaire, by Alfred Panou & The Art Ensemble Of Chicago
Concernant la musique, comment êtes-vous rentré en contact avec Pierre Barouh ?
Avec « Black Power », j’ai rencontré un certain succès. Mais vu la taille du café-théâtre de l’Odéon, j’ai changé d’établissement et je me suis retrouvé au Lucernaire. À cette époque, j’étais programmé au sein de cette structure parisienne, en alternance avec le trio Brigitte Fontaine, Areski Belkacem et Jacques Higelin. Nous discutions fréquemment dans les loges. C’est comme ça que j’ai rencontré Pierre Barouh, le producteur du trio et patron du label Saravah. Je voulais faire de la musique. Je lui ai proposé de me produire. Il m’a alors demandé si j’avais quelque chose. J’ai donc rédigé « Je Suis Un Sauvage ». Pierre a ensuite transmis le projet à l’Art Ensemble Of Chicago, le collectif de jazz contemporain (cette formation accompagnera ensuite Brigitte Fontaine, sur l’album « Comme À La Radio » - ndlr). C’était une bonne idée.
Et l’enregistrement à proprement parler ?
J’ai croisé l’Art Ensemble Of Chicago dans les loges du Lucernaire, avant de les retrouver, un après-midi, en banlieue parisienne, où ils résidaient. La séquence de travail préparatoire a été rondement menée. J’ai traduit « Je Suis Un Sauvage » et « Le Moral Nécessaire » en anglais, avant de soumettre le tout aux musiciens. Ils ont apprécié le discours. On a ensuite répété trois ou quatre heures. Une semaine plus tard, on enregistrait les deux faces du simple au studio Saravah, aux Abbesses, à Montmartre. Nous étions sur la même longueur d’onde. Le visuel du quarante-cinq tours a été composé de la même façon, très spontanément. Pierre Barouh a adoré le dessin d’illustration avec le hamac porté par deux coloniaux et la légende, « Blague Power ».
Quelques mots à propos de Pierre Barouh ?
Ce n’est pas facile à résumer car c’était avant tout un poète. Pierre était extrêmement sensible aux regards et aux mots. À ce titre, au travers de ses paroles, il répondait, comme par magie, aux éléments et comportements qui ponctuent nos vies. Il partageait ce don avec Claude Nougaro.
Cinquante-cinq ans après ce simple, vous sortez un EP…
J’avais une vingtaine de textes à disposition. Je voulais mettre en avant les techniques propres au slam. Ce genre est l’héritier direct du spoken word de la fin des années soixante, de formations comme les Last Poets ou les Watts Prophets. Avec le recul, je pense que cet art empreint d’oralité n’a pas tout dit. La technique est directe et valorise les mots. Cela confère une dimension combattive évidente… Au-delà des réflexions menées, ce maxi quatre titres développe également une tonalité spirituelle. Les Vodun Days, à Ouidah, au Bénin, sont là pour le rappeler. La deuxième édition de ce festival a eu lieu en janvier 2025. Elle a remporté un vif succès, avec un afflux de spectateurs, en provenance des Antilles. Concrètement, et pour revenir aux nouveaux morceaux, j’aimerai prolonger cette expérience musicale par un album physique.
Le titre « La Foi Sans Dieu » n’est-il pas contradictoire ?
J’ai confié cette formulation, il y a quelques années, à un proche. Cela l’a visiblement interpellé car il est revenu vers moi, par la suite, en ressassant cette phrase. Le titre joue d’antagonismes. Pourtant le sens est clair : il ne faut pas attendre après une doctrine religieuse pour avoir confiance en soi. D’autant que des actes terribles ont été commis au nom de telle ou telle église. Regardez ces paroisses américaines et sud-africaines interdites aux gens de couleur durant les régimes ségrégationnistes des années soixante. En filigrane, « La Foi Sans Dieu » s’attaque à l’emprise des dogmes sur nos sociétés…
Votre portrait est aujourd’hui accroché aux cimaises du centre Pompidou, à l’occasion de l’exposition « Paris noir » : votre réaction ?
C’est un grand honneur, cela prouve que du chemin a été parcouru depuis des décennies. Et puis cela rappelle la place occupée par les populations noires au sein de la capitale française, des fêtes antillaises du Bal Nègre à Montparnasse aux séjours de certains jazzmen afro-américains, après-guerre, en passant par les récitals de Joséphine Baker. Je connais certains des protagonistes sélectionnés à mes côtés, dans le cadre de cette exposition, notamment le percussionniste Henri Guédon : ça envoie un signal fort.
LA FOI SANS DIEU
Le mouvement Black Power est relaté par de nombreux disques, livres ou films. C’est le cas des Last Poets dont le 33 tours « Delights Of The Garden » et sa face B conceptuelle dévoilent la quintessence artistique de ces activistes new-yorkais. Autre document-clé, l’anthologie « Soul Of A Nation », soit le Lp de référence d’une exposition organisée, en son temps, à la Tate Modern de Londres, résume bien la richesse culturelle des États-Unis, sous l’ère Nixon. Et l’opulent coffret « Wattstax » et son plateau soul-funk captent, avec brio, le gigantesque festival programmé, en 1972, suite aux émeutes de Watts. Le choix bibliographique est tout aussi vaste. Parmi la profusion éditoriale, citons « Le Peuple Du Blues », un essai de LeRoi Jones alias Amiri Baraka. Au travers de ce livre paru en 1963, le fondateur du Black Arts Movement analyse la condition afro-américaine par le prisme du blues et du jazz. Autre écrit significatif, « Power » de Michaël Mention relate l’histoire tourmentée du Black Panther Party. Ce roman historique dévoile les différentes étapes de ce groupe révolutionnaire, dans la seconde partie des années 60. Enfin, signalons le film « Black Panthers », un documentaire filmé, en 1968, par Agnès Varda. La cinéaste française prend ici pour angle le procès de Huey P. Newton.
Interview et sélection par Vincent Caffiaux / Photo par David Elalouf.