2025-07-15
RENÉ LACAILLE
Pointure de la musique réunionnaise, René Lacaille revient avec « Ti Galé », une dédicace émouvante au patrimoine des Mascareignes et plus particulièrement au séga. Réputé pour ses rencontres artistiques à l’international, l’accordéoniste s’est récemment distingué par un prestigieux prix de l’Académie Charles Cros pour l’ensemble de son œuvre et de sa carrière. Jamais avare d’anecdotes, ce créateur commente ici ses origines familiales, ce nouvel opus solo ou bien encore ses travaux avec Denis Péan, le chanteur du groupe Lo’Jo.
Qui connait René Lacaille sait combien l’homme est fasciné par la notion d’ailleurs. Originaire de Saint-Leu, une commune située au sud-ouest de l’île de La Réunion, le musicien fait partie, dans les années 70, du paysage local avec Caméléon, la formation du poète Alain Peters, avant de s’établir en métropole où il tisse une toile artistique fertile. Muni de son fidèle piano à bretelles, ce représentant du « caillou » sillonne alors le globe et ses différents recoins, à commencer par la Zambie, un pays d’Afrique australe qu’il chante avec le beau « Lusaka » ; puis au contact de la sphère capverdienne, un chapelet insulaire célébré avec Ferro Gaita, les tenants du redoutable funana. C’est avant une passion pour l’Amérique latine, un espace culturel multiple qu’il découvre au travers de courants habités comme le forró et surtout le chamamé, d’après ce folklore argentin. Acclamé par la jeune génération hexagonale qui voit en lui une figure tutélaire, l’accordéoniste s’impose définitivement en 2008 avec « Cordéon Kaméléon », un kaléidoscope de rythmes et de mélodies acclamé par la critique où l’on trouve une myriade d’invités dont le proche guitariste Bob Brozman ou le tandem Cyril Atef et Vincent Segal.
Avec « Ti Galé », René Lacaille porte un regard tendre sur son passé : « J’ai voulu rendre hommage à mon père. C’était un musicien connu à La Réunion. Il jouait de manière itinérante, dans les bals, avec mes frères. C’était avant que j’incorpore l’orchestre familial : j’avais alors sept ans… À la maison, je le voyais surtout jouer de l’accordéon, il pratiquait tout le temps. Imaginez donc l’impact sur mon éducation. Ça m’a évidemment donné envie de faire de la musique. » Concernant ce nouvel opus et son intitulé sous forme de dicton, l’esthétique fait la part belle à des morceaux aux allures de miniatures, un format qui tranche singulièrement avec l’effervescence de la scène : « À l’exception de «Séga Gingembre », une plage écrite par mon frère Renaud, ce sont essentiellement des compositions originales, revisitées en mode lontan, en référence à la tradition. Mais il est vrai que les plages sont concises. En fait, j’avais envie de concentrer un maximum d’éléments en un laps de temps très court. Et puis, outre les notes, ce sont les couleurs qui m’attirent. Pour cette session, j’ai agit comme un peintre et sa palette, avec des titres comme autant de tableaux. » Prolongement de cet attrait pour les arts visuels, la pochette de « Ti Galé » est signée par Aurel, le célèbre dessinateur de presse et auteur de bande dessinée, un fan de longue date…
Fil rouge de ce projet, le séga cristallise la diversité incroyable des îles de l’océan Indien et l’histoire traumatique qui va de pair. Addition d’influences africaines ou occidentales, ce style éminemment créole est incarné par le vénérable Ti Frère, l’immense Luc Donat et l’emblématique Menwar. Malheureusement, à l’instar d’autres répertoires fondateurs comme le calypso ou la biguine, ce registre authentique est encore trop fréquemment perçu comme exotique, une vision forcément simpliste voire condescendante d’autant qu’il témoigne de particularismes subtils. Si ce creuset artistique rayonne surtout à l’île Maurice via maints alliages dont le seggae et la fibre originelle dite tipik, La Réunion et ses nombreuses communautés ne sont pas en reste : « À mes yeux, le séga renvoie aux musiques de salon. Certes la production s’est mêlée, au fil des siècles, à d’autres genres ou apports mais l’empreinte européenne reste déterminante. Ce métissage existe également aux Antilles. On y trouve fréquemment des valses, des scottishs ou des mazurkas mais adaptées à cette région du monde. Enfin, il ne faut pas oublier que le séga est taillé pour la danse, à la différence du maloya, un patrimoine longtemps proscrit par les autorités, qui puise directement ses racines en Afrique, et qui s’écoute dans des lieux précis comme les servis kabaré… »
Par-delà le paysage ultra-marin, le compositeur instaure une dimension évolutive qui renvoie naturellement au jazz. Ses prestations, collectives ou en solo, reflètent cet état d’esprit : « Il suffit d’écouter « Sax’ Séga », un 45-tours sorti dans les années soixante-dix (soit la face B d’un simple du groupe Les Ad-Hoc pressé en 1974, Nda.) Pour ce morceau, j’ai incorporé pas mal d’accords de jazz, notamment au sein d’un solo de guitare de ma composition. Ça colle finalement bien avec la structure.» Relayé par le vocal’chimiste André Minvielle ou l’accordéoniste Richard Galliano -celui-ci le surnomme malicieusement son cousin des îles -, l’artiste cultive de solides amitiés. Parmi les noms, citons Denis Péan, le chanteur du groupe Lo’Jo et auteur de « Joséphine », une chanson touchante remixée par l’activiste ghanéo-roumain Wanlov The Kubolor : « Pour l’histoire, il y a quelques mois, je suis allé rendre visite à Denis. Je suis donc passé au studio pour l’enregistrement de « Feuilles Fauves », le dernier disque de Lo’Jo. Sur place, je me suis aperçu qu’un ou deux passages ne prenaient pas. C’était intéressant, il y avait plein d’invités, mais il manquait quelque chose pour que cela décolle… Je me suis alors emparé de percussions mises à disposition et j’ai joué spontanément : c’est comme ça qu’a été finalisé le morceau « Joséphine» précise ainsi René Lacaille.
L’accordéon chromatique diffuse ses accords chamarrés de par le monde. Outre René Lacaille, on pense à Régis Gizavo, l’une des stars de la musique malgache. Proche de Justin Vali, le prodige de la valiah, cette personnalité a sorti des disques d’excellente facture dont « Mikea », chez Indigo. Référence historique, le Guadeloupéen Négoce et l’ensemble Signature proposent, pour leur part, « La Tradition du Quadrille ». Enregistrée par Radio France via le label Ocora, cette lecture détaille avec pertinence les codes musicaux en vigueur aux Antilles. Autre cadre créole, la Louisiane est représentée par le charismatique Clifton Chenier. Pendant afro-américain de la musique cajun, cet apôtre du zydeco est admirablement résumé au travers de « The King Of Zydeco, Live At Montreux », un concert capté en 1977 et disponible en double Lp chez Charly Records. Enfin, sous nos cieux, Fixi agrège l’accordéon au travers d’expériences variées. Évoquons ses collaborations avec le chanteur reggae Winston McAnuff, au sein du groupe réunionnais Lindigo, ou bien encore auprès du maître-tambour nigérian Tony Allen via « Secret Agent », une pépite afrobeat coproduite et arrangée par l’accordéoniste parisien, pour l’enseigne britannique World Circuit.
Par Vincent Caffiaux / Photo par Paola Guigou.
Ek Marmaille, by René Lacaille
Ti Baba Dodo, by René Lacaille
Angantanou, by René Lacaille
Mam Zogrez, by René Lacaille
Séga Gingembre, by René Lacaille
Koléséré, by René Lacaille
Séga Troisième Âge, by René Lacaille
Pataou Lé Gayar, by René Lacaille
Tikoulou, by René Lacaille
Papang Zoué Pa Ek Poul, by René Lacaille