2025-03-30
ProleteR
Avant même d’être adolescent Benjamin s’essaye à la batterie pour finalement adopter la guitare. Ensuite, il fait ses armes en réalisant des maquettes et des lives sous influence rock. A partir des années 2000, il découvre le hip-hop et le sampling. Sous l’alias ProleteR il sort ses premiers beats boom bap, en 2009. Grâce à Internet, "April Showers", extrait de son premier Ep sorti en 2011, rencontre un succès à l’étranger. Identifié comme un producteur electro swing, il intensifie son buzz en enchaînant des opus. Cette année il sort chez Banzaï Lab « Temperamental Cats », son cinquième album. Il part en tournée accompagné de trois musiciens qui jouent des cuivres, et rêve de performer aux Etats-Unis où sa musique trouve son inspiration. Entretien avec un chineur et manipulateur de sample qui dépoussière le swing pour une nouvelle danse.
Bienvenue ! Un verre de ?
Un verre de Martini, mais bon j’essaie d’être sobre le plus possible donc peut-être juste une infusion citron gingembre (rires)
Où as-tu grandi, dans quel environnement artistique et aviez-vous des disques vinyles à la maison ?
Je suis né à Toulouse mais j’ai pas mal bougé étant petit, un passage de quelques années en région parisienne dans le 95 avant de, finalement, me poser dans une petite ville autour de Toulouse.
Mon père avait pas mal de vinyles, du rock principalement, y’avait pas mal de musiciens amateurs dans mon entourage, des potes de mon père, mon oncle, donc la musique était présente. On avait un vieux drum set Pearl qui trainait à la maison, sur lequel j’ai commencé à taper mais j’ai rapidement switcher pour la guitare vers 8/9 ans, et mon grand frère, lui, s’est mis à la batterie, donc très jeune on a formé un groupe ensemble.
Avant d’être beatmaker tu jouais de la guitare dans des groupes. Avez-vous sorti des disques, et peux-tu revenir sur cette période, qu’en retiens-tu ?
On a principalement fait des maquettes enregistrées sur des multipistes mini disc ou Dat d’époque, certaines dans des studios et d’autres produites avec les moyens du bord. J’ai la cassette de mon tout premier groupe, je dois avoir 12 ou 13 ans, même si on s’y collait sérieusement c’était un niveau très local, très amateur. Mais bon, c’est une vraie initiation à la vie d’artiste, c’est là où j’ai fait mes armes, mes classes. J’ai fait beaucoup de scènes à cette époque, beaucoup de tremplins locaux, on parle de la seconde moitié des années 90. Ces tremplins avaient de la gueule, c’étaient avec des têtes d’affiche, c’était sérieux quoi (rires). A ce moment là, inconsciemment, j’ai compris que c’était fait pour moi, que j’étais à ma place. C’était formateur, excitant, j’en retiens que c’est une belle période de ma vie.
Quel a été le déclic pour composer des beats boombap ? Est-ce grâce ou à cause de ton déménagement et pourquoi as-tu quitté Toulouse, depuis tu es revenu ?
Ben, j’ai quitté Toulouse pour suivre ma copine de l’époque, je crois que j’arrivais à la fin d’un cycle, j’avais besoin de couper avec mon environnement, la famille, etc. A ce moment-là j'avais déjà commencé à expérimenter un peu sur des enregistreurs avec un petit synthé, je faisais des démos avec mon mini disc, ma guitare, la boîte à rythme de mon synthé. En fait, ce sont mes premiers pas en production, principalement inspirés par le trip hop, les trucs barrés de Warp et Ninja Tune. Puis à Strasbourg, je glisse complètement, je dégote un sampler, un truc pour la techno : un Yamaha RS7000. Je commence à faire des loops hip-hop. Et je rencontre des mecs, notamment Erkan, ils font ma culture hip-hop. Les planètes s’alignent et tout me pousse vers le beatmaking. Je suis fasciné en bon control freak par le fait que je peux réaliser des morceaux start to finish sans bouger de chez moi, sans louer un local ou gérer d’autres types. Je me prends le sampling dans la face et c’est une révolution pour moi, ça redéfinit complètement ma façon d’envisager de faire de la musique, c’est un nouveau monde à explorer et ça me fascine, ça m’ouvre plein de nouvelles portes en terme de création et je tombe dans le truc à fond.
A partir de quel moment tu décides d’utiliser le pseudo ProleteR ? Est-ce parce que tu es issu d’une famille de prolétaires et que tu souhaites rendre hommage à cette classe du peuple ?
Ce pseudo je l’ai trouvé vers 2009 je pense, à l’époque de Myspace. C’est là où j’ai balancé mes premiers beats. Ce n’est évidemment pas un hasard que je choisisse ce blase, le concept des classes, c’est quelque chose qui a eu une forte résonance chez moi, ça a imprimé la construction de ma vision du monde, et quand j’ai démarré le projet, j’enchainais les tafs merdiques, principalement de la manutention dans la grande distrib. Casto, Leclerc, Confo, Lidl, je les ai tous fait, donc tu vois où je veux en venir, c’était ma vie. Plus généralement, je viens d’une famille où on a oscillé en termes de classes et de niveau de confort, j’ai connu les huissiers à la maison, puis mon père a fini cadre sans avoir le baccalauréat. Je ne peux pas dire que c’est une famille de prolo, mais de par mon parcours, mon entourage, j’ai toujours évolué au sein de cette classe.
Beaucoup de personnes séparent le boom bap de l’électro... Qu’en penses-tu puisque ta musique est identifiée comme electro swing ?
Je ne me suis jamais considéré comme un producteur d'electro swing, d'ailleurs je n'avais aucune idée que ce genre existait quand j'ai sorti mon premier album. Donc oui les genres c'est pour les vendeurs de disques ou pour l'algorithme et les playlists de Spotify ! Par défaut c'est dans ces playlists là que mes sons les plus populaires sont répertoriés. Et ça me colle à la peau, même si objectivement mon catalogue est beaucoup plus ouvert en termes de style. Je me considère plus comme un producteur d'électro au sens large, ça couvre mes influences hip-hop, swing, French touch, electro allemande... mais même si ces étiquettes sont un peu vaines quand tu fais un truc un peu crossover, tu as du mal à y échapper et à pas te retrouver enfermer dans une case.
Ever, by ProleteR
By Your Side, by ProleteR
Transparency, by ProleteR
Kermesse, by ProleteR
A letter to Anieta, by ProleteR
You're the only one, by ProleteR
Fallen King, by ProleteR
First Love (Feat. Napoleon Da Legend), by ProleteR
After the Party, by ProleteR
Heaven (Feat. Spark Houston), by ProleteR
Fool For A Lifetime (Feat. Takada Fu), by ProleteR
Ta musique, avant de s’exposer chez nous a rencontré le succès à l’étranger, notamment grâce à “April Showers”, peux-tu nous expliquer, c’était ton objectif ?
Non c’était pas du tout un objectif, je n’avais aucun plan de carrière, de stratégie, je veux dire j’étais un mec qui bossait en usine et qui n’avait aucun réseau dans le métier et j’avais que 500 abonnés sur SoundCloud, donc mes ambitions étaient très mesurées. Faire carrière, ce n'était même pas vraiment une option. J’ai fait mon premier album de façon très intuitive, sans calcul, et le succès d’ « April Showers » à l’international, en particulier aux US, a été une vraie surprise complètement inattendue, voire inespérée, quelque chose que je ne maitrisais pas, qui s’est fait sans que je comprenne très bien comment.
C’est surprenant car il y a de plus en plus de beatmaker boom bap en France et il y a comme une sorte d’uniformisation. Cela a un peu changé post covid mais les productions de Chinese Man, Ours Samplus, l’Entourloop, d’ailleurs tu commence à tourner avec ces derniers, se ressemblent un peu. Et pourtant tu n’écoutais pas leur musique, n’est-ce pas ?
Alors déjà quand mon premier album est sorti en 2011, j’étais plutôt bloqué sur une poignée de classiques de RjD2, Shadow, Wax Tailor, Blockhead, puis Ours Samplus et L’Entourloop, mais à cette époque je n’étais pas encore dans le game. Alors moi clairement je m’identifie à l’origine comme un beatmaker de boom bap, c’est ma culture, c’est ça qui m’a poussé vers la prod., mais au fil du temps j’ai tendance à prendre de la distance avec ça. Je veux dire que je suis trop estampillé swing pour être vraiment perçu comme un real OG du boom bap. Puis comme tu dis je pense que la scène lo-fi et le boom bap, érigée en label rouge « du bon son », « c’était mieux avant », me fatigue un peu. C’est presque devenu un truc un peu lénifiant. Mon ambition aujourd’hui c’est plus d’être reconnu comme un producteur de la French touch.
Je suis perdu, comment différencies-tu le jazz du swing, c’est aussi une danse ?
Je pense que le swing est aussi une forme de danse, mais attention moi, au risque de décevoir, je ne suis pas un spécialiste du swing. Le swing, au départ, c’est une signature rythmique particulière, une façon particulière d’accentuer la syncope, c’est plus accessible que le jazz, la plupart du temps il y a de la voix, très mélodique et c’est très dansant. C’est lié aux big bands, avec un côté très festif post crise de 1929.
Samples-tu souvent du swing car la musique a plus de 75 ans et est libre de droit, et d’où vient cette passion puisque ton background est plutôt rock ?
Au départ je sample du swing par accident, pour être honnête. Donc ce n’est pas nécessairement lié aux samples tombés dans le domaine public, même si par la suite c’est un élément que j’ai fini par prendre en compte. C’est plus les accidents heureux de la vie avec lesquels tu vas construire une histoire. J’ai récupéré un bac de vinyles du mari de ma grand-mère, à sa mort, et c’était un fou de jazz, de swing. C’est ainsi que j’ai fini par me diriger vers ce son et créer ma signature. Mais bon, à ce moment-là, je ne réalise pas vraiment que je suis en train de me forger une identité. Encore une fois c’est très intuitif comme processus, je n’avais pas ce recul. J’ai juste fait des prods et je m’amusais. Puis j’ai fini par me rendre compte que quand j’utilise ces samples, il y’a quelque chose qui se passe, ça fonctionne mieux…
N’est-ce pas problématique de clearer le sample du superbe single « By Your Side ». D’ailleurs qui as-tu samplé pour ce titre que j’ai utilisé pour mon film « Star Wax meets Filipino writers », il n’y a pas seulement un sample ?
Merci ! Ben pour le coup celui-là n'a pas été problématique puisqu’il provient de la plateforme Tracklib, qui propose un catalogue d’artistes à sampler avec des contrats de licence clefs en main. Ce qui est une révolution pour les diggers. D’ailleurs j’essaye de construire tous mes projets dorénavant en piochant chez eux, parce que ces histoires de clearance c’est un enfer. Et je n’aime pas trop m’auto sampler, snitcher. Je fais une petite exception pour toi, le sample c’est : « I’m Satisfied » de Kittie Stevenson. Ce type de sample est presque devenu une marque de fabrique. J’ai trouvé une version du même morceau par un autre artiste, ce qui m’a permis d’avoir plus d’éléments, plus d’outils et d’options. Ainsi je peux rajouter des couches, de la profondeur, associer ou isoler certains éléments de chaque version.
Pourquoi as-tu choisi Christophe Chapelle, en travaillant avec lui as-tu eu l’occasion de rencontrer Carl Craig ?
Alors Christophe, on se croisait dans nos années groupe quand on était ados, nos deux groupes se retrouvaient sur des scènes, des tremplins, on a gravité autour d’amis communs, et on s’est liés au niveau personnel car la mère de ses enfants est la marraine de mon fils. En bref, c’était naturel à un certain point qu’on finisse par bosser ensemble, ça fait plus de dix ans et il a masterisé tous mes projets depuis. Sinon je n’ai jamais rencontré Carl.
Depuis ton premier album en 2014 jusqu’à ton quatrième album « Temperamental Cats » ta façon de produire a-t-elle évolué et comment ? Est-ce grâce à de nouvelles machines, la naissance de ton enfant a t-elle influencé sur l’évolution de tes drums qui se répétaient un peu ?
Oui je pense que ma façon de produire a évolué, j’ai affuté mes skills en termes de production, je veux dire je viens des samplers hardware et mes premiers projets étaient produits de façon très minimales, avec une forme de simplicité, d’innocence je dirais même. Donc mon switch sur Ableton, il y a une dizaine d’années, a été un premier tournant. Puis au fil du temps mon approche a aussi évolué et ça fait écho à ce qu’on évoquait plus haut. Je ne me considère plus comme un beatmaker boom bap, j’ai progressivement glissé pour imaginer mon rôle de façon plus large. Depuis je me considère comme un producteur, ce qui m’emmène à élargir mon son et faire des prods plus sophistiquées, aller piocher dans plus de genres et de techniques. Je ne sais pas vraiment si la naissance de mon fils a eu un impact sur mes drums, je n’ai jamais pensé à ça. Mais oui comme je te le disais j’ai élargi le spectre de mes possibilités. Ne plus se limiter à juste faire des patterns classiques hip-hop est un vrai shift pour moi.
En fait, il y avait des scratchs pour « Tribute To The Master vol.1 », ils étaient de toi et pourquoi il n’y en a plus sur ton nouvel album ?
« Tribute To The Masters » ce sont plus des séries de maxis qu’un format album. Les cuts étaient réalisés sur le premier par Dj Vega, et après ça, tous les cuts sur mes différents projets sont réalisés par Mendosam qui m’a accompagné sur scène pendant huit ans. C'est aussi pour une question de timing, je devais boucler l'album et Dj Mendosam n'était pas disponible à ce moment là, et aussi, parce que tout simplement je n'ai pas senti la nécessité de rajouter des cuts pour cet album. Je ne mets pas des cuts juste pour en mettre, il faut que ce soit pertinent musicalement, et là, ce n'était pas nécessaire.
Collaborer avec des Mcs, c’est nouveau aussi ?
Ce n’est pas si nouveau, je n’ai pas fait énormément de collabs, mais depuis le départ il en y eu, avec Taskrok, sur mon premier album, puis Awon, Ruinz Ason, donc je suis super content d’avoir Napoleon Da Legend et Spark Houston sur le projet, mais c’est vrai que ce n’est pas nécessairement l’enjeu pour moi d’avoir plein de featurings.
Depuis 2023, j’ai l’impression que les choses s’accélèrent pour toi. Parle-nous aussi de ta collab avec le producteur néerlandais LVDS…
Je ne sais pas si les choses s’accélèrent, mais c’est vrai qu’il y a eu un shift du moins dans l’environnement autour de moi. Je pense que malgré mon petit succès, et le développement de ma carrière, je suis resté pendant toutes ces années dans une forme de semi amateurisme, en tout cas en ce qui concerne la gestion du projet. J’ai eu la volonté de vraiment me donner la chance de « step up », alors j’ai pris un manager, un contrat de distribution, etc. Et tout cela a abouti au final à créer les conditions d’un projet mieux maîtrisé, et plus drivé, donc si tu dis ça j’imagine que ce travail paye.
Concernant LVDS, il m’avait contacté pour réaliser une collaboration. On a fait le morceau « Family Values » et la collaboration a été super fluide. J’étais content du morceau et comment c’était simple de travailler ensemble, alors j’ai fini par le recontacter en lui proposant d’étirer notre travail commun sur un maxi.
Si je ne m’abuse tu as des origines hispaniques, t’intéresses-tu à la musique espagnole ?
Oui je suis d’origine espagnole, mais je te mentirais si je te disais que j’ai une fascination pour la musique espagnole. Enfin j’aime beaucoup la musique latine, en langue espagnole, mais pas nécessairement les trucs de digger. J’aime la créativité qu’on peut trouver dans la musique sud-américaine, même dans des trucs mainstream genre Rosalia.
Achètes-tu encore des vinyles et écoutes-tu encore du hardcore new-yorkais, tu dois connaître le projet de James Brando Lewis avec un membre de Fugazi ?
Pour être honnête ces 15 dernières années j’ai dépensé des fortunes dans le vinyle, j’ai diggé comme un fou, mais j’ai vraiment calmé le jeu dernièrement. J’achetais principalement des disques pour sampler, mais quand tu sais la difficulté que j’ai eu pour clearer les samples et les soucis que j’ai eu par rapport à ça, désormais, en tout cas c’est la règle que j’essaie de m’imposer, je préfère des éditeurs qui proposent des catalogues pre clearer ou des plateformes comme Tracklib. Bon, j’en parle mais je ne sais pas vraiment si j’ai envie de partager cette info, c’est ce genre de trucs qui est mieux quand ça reste confidentiel. Sinon, je suis complètement passé à côté pour le projet des mecs de Fugazi, merci pour l’info. Je suis pas mal sur le post hardcore en ce moment, comme Touché Amoré ou La dispute.
Comment s’est passée la transition de live solo à être accompagné d’une section cuivre ?
C’est en concertation avec mon manager qu’est venue cette idée d’accentuer le côté live et musical. On s’est dit qu’on allait appuyer sur le côté cuivre et swing, une idée qui semble couler de source tellement les cuivres sont présents dans les arrangements de mes morceaux. Donc j’ai recruté une équipe de tueurs et tout s’est fait de façon très naturelle, c’est facile avec des musiciens de cette trempe.
Est-ce que c’est un objectif de ne plus utiliser de sample ou une marque de fabrique ?
J’ai déjà fait quelques sons sans sample, notamment un avec Devi Reed, pour « Chasing The Clouds ». J’ai commencé en tant que songwriter dans des groupes, donc j’écris des morceaux depuis que je suis gosse, mais dans le cadre de ce que je fais avec ProleteR, effectivement c’est dans mon ADN de producteur d’utiliser des samples. J’aime les textures, les reliefs, c’est une forme d’art en soi, et une façon particulière de faire de la musique. C’est excitant de travailler cette matière et c’est quelque chose que j’aime faire. Oui c’est une marque de fabrique, il serait difficile de s’en séparer.
As-tu d’autres passions, je crois que tu rêves d’écrire un roman ?
Oui c’est vrai ! C’est quelque chose qui me trotte dans la tête depuis des années, même si je n’ai pas d’idées précises de ce que je pourrai écrire. Sinon je suis assez monomaniaque, donc je m’intéresse à la littérature, la géopolitique, le cinéma, mais en dehors de la musique je survole juste.
Le futur de ProleteR c’est quoi ?
Pour le futur, j’ai prévu des shows avec mes cuivres, un maxi avec Spark Houston, une collaboration avec Lil Fish, un nouveau maxi ProleteR surprenant, et j’espère rapidement une tournée américaine.
Interview par Dj coshmar / photo par Damien Warcollier.