2023-06-30
PIRATEDUB INTERVIEW
La scène dub n’a eu de cesse depuis son émergence en Jamaïque dans les années 60-70 avec King Tubby, Lee Scratch Perry, de s’étendre et d’essaimer à travers le monde. En Angleterre avec Mad Professor, LKJ, Adrian Sherwood, ou en France avec bon nombre d’ambassadeurs. Piratedub est l’un de ces représentants. Son nouvel Lp « Late Night Blues » fidèle à un son organiquement orthodoxe l'atteste. Sorti sur Ascetic Music, plutôt coutumier de sorties de rap américains et d’electro, ce disque co-produit par Dubsquad revisite le dub jamaïcain tout en s’inscrivant dans le continuum et la redécouverte des musiques noires américaines des années 60 et 70.
Pourquoi avoir appelé le projet "Late Night blues" ?
Il y a plusieurs raisons à cela. C'est un album qui a été réalisé de nuit, très tard. Pour ma part c'est souvent les pistes que j'enregistre au milieu de la nuit qui me semblent les meilleures. Je suis un besogneux j'enregistre beaucoup et je garde peu. En second lieu, le dub est une musique de l'obscurité, de l'espace, de l'essentiel, une musique organique et nébuleuse particulièrement propice à se créer et immerger en fin de soirée. Enfin le blues, c'est la fondation de la musique noire américaine du xxème siècle, le commencement et la genèse du jazz, du rock, du funk, de la soul, du hip-Hop, du blues électrique avec la grande migration des esclaves libres et affranchis du sud des Etats-Unis vers le nord du pays et qui sonne l’avènement du blues électrique avec Muddy Waters et bien d’autres… Toutes ces images se télescopent pour créer ce chemin à suivre, cette épopée étasunienne du rythme du train, du cheval, de la migration du sud enclavé vers la promesse de la liberté. C’est un road movie en somme.
Pourquoi est-ce Piratedub versus Dubsquad ? On ne ressent pas de confrontation dans l'ensemble du projet ?
Tu as raison, ce n'est probablement pas le terme le mieux choisi, « meets » aurait été plus judicieux. Il y a un côté un peu agressif, surement mon côté banlieue (rires). Il n'y a aucune confrontation tout cela a été produit dans une extrême fluidité.
Quel a été l'apport des deux entités
Un travail à quatre mains. Deux grands chantiers pour commencer, d'un côté les compositions, de l'autre la mise en chantier. En gros pour les compositions c'est du 50/50, entre Dubsquad et moi, une idée vient d'un camp ou de l'autre puis c’est devenue une construction en ping pong sur la trame générale du morceau, le choix de la tonalité principale et l'établissement d'un schéma d'arrangement. Puis vient la seconde partie du travail, beaucoup plus en détail, on reprend souvent les enregistrements du début. Enfin la finition avec le choix des instruments additionnels, l'enregistrement des solos et les petits trucs en plus comme les percussions. Pour schématiser Dubsquad est plus dub digital dans les compositions, et moi beaucoup plus roots pour ce projet.
« Le disque couvre une plus grande période
en termes sonores, je suis d'accord pour
le départ en 1960, mais on explore aussi
le son des années 70 et 80. »
Le clip est assez original avec tout un concept autour de marionnettes, comment est né le concept ?
L’évidence. Il était absolument hors de question de se mettre en scène, notre mégalomanie n'arrive pas jusque là. L'idée des marionnettes s'est vite imposée. Quoi de mieux qu'une reprise des personnages de Jim Henson, nous aurions pu aussi travailler du côté des Puppetmastaz également. Quoi de plus compatible avec un projet autour de la musique afro-américaine que des personnages du Muppet Show qui, au milieu des années 70, vulgarisaient en précurseurs les artistes de la communauté noire ? Jazz, blues, funk, musique traditionnelle, j'ai beaucoup de souvenirs de jeunesse liés à cette série. Malgré la rareté des diffusions dans l'hexagone, cette émission attirait déjà à l'époque mon oreille frustrée d'élève du conservatoire de musique classique de ma ville. J'avais une petite base de personnages, glanés de-ci de-là pour mes enfants, et ils ont repris du service devant la caméra au studio. J'avais envisagé une possibilité autour d'une chorégraphie avec la totalité des mes amis mais ça n'a pas emballé la prod qui finalement, perclus d'anxiété, m'a proposée un projet autour de marionnettes. Les marionnettes apportent une sorte de décalage, du deuxième degré, et j'adore me marrer. Ce fut une semaine de tournage de pur bonheur avec les amis en question, du coup moins exposés.
Il s'agit là d'un album de dub à l'ancienne dans l'esprit des 60's jamacain à la King Tubby. Qu'est ce qui a marqué cette volonté de revenir à ce son ?
Nous avions envie d'un disque avec une grande dimension musicale avec un son peu produit. Pas de profusion d'instruments simplement une base de groupe de rock. Ce son dont tu parles c'est peut-être celui la, celui de vrais instruments de qualité, celui des amplis à lampes. Ce son dont nous parlons c'est aussi celui du jeu, on aime bien regarder nos instruments mais aussi en jouer ! Il y a une dimension de groupe qui me tenait à coeur car jusque la je produisais seul. Cette collaboration pour moi devait amener une musicalité supplémentaire. Il y a bien deux morceaux qui font années 60, le ska et le rockteady et c'est pré King Tubby (rires). Pour ce qui est du dub en général j'ai un immense respect pour King Tubby que j'adore mais je suis plus de l'école Lee Perry, Scientist. Le disque couvre une plus grande période en termes sonores, je suis d'accord pour le départ en 1960, mais on explore aussi le son des années 70 et 80.
Comment vois-tu la scène dub française ?
Je ne peux pas en parler beaucoup, je suis scotché sur le jazz et le rythm'n blues, j'en écoute peu finalement du dub. Son origine géographique ne m'importe que peu, on sait tous que de toute manière son centre de gravité n'est plus en Jamaïque depuis des lustres. Je suis tout cela de loin sur Facebook et je pense ne voir que la partie émergée de l'iceberg. Cependant il me semble que la lame de fond est stable, le dub a gardé toute la dimension underground qui me plait toujours beaucoup. La scène dub française n'en reste pas moins ma famille.
Tu as eu une période plus digitale. Justement comment as-tu vu l'arrivée de label comme VP Records et en Angleterre, l'explosion d'artistes comme Mad Professor à l'époque et l'arrivée du son On U Sound, il y a eu aussi Bill Laswell aux Etats-Unis avec des expérimentations Dub, jazz, etc ?
Oui j'ai une période plus digitale, pour ce qui est du dub pour moi elle était à défaut déjà à l'époque j'aurais voulu faire ce que je peux me permettre de faire aujourd'hui. Défaut de moyens, défaut de performance instrumentale tout cela est un peu de l'histoire ancienne, j'ai mis du temps avant de formaliser un nouveau projet, c'est en partie pour ces raisons. Il fallait que j'atteigne le niveau que je voulais pour repartir sur des bases différentes. Le dub anglais oui c'est quelque chose qui m'a parlé, la magie musicale du royaume uni a bien marché. Des artistes dont tu parles c'est de Mad Professor dont je me sens le plus proche, sa musique me parle énormément tout comme celle de The Disciples quant il s'agit d'outre Manche. Les expérimentations de Bill Laswell un peu moins, j'ai une passion pour Amon Tobin-interview ici dont la folie musicale pour moi est inégalable, dans le domaine des expérimentations c'est vers ce genre musical que je peux me tourner. Je ne renie pas ma carrière dans l'electro ça pourrait même revenir.
Il y a de la clavinet, des cuivres sur un ou deux morceaux, des instrurments analogiques, comment s'est passé la genèse de ce disque et comment fait-t-on pour avoir le son des sixties aujourd'hui ? Il y a un côté très live aussi dans ce disque, es-tu d'accord avec cette idée ?
Il y a des instruments analogiques et tous les instruments sur ce disque ont été joués avec nos petites mimines. Nous avons aussi enregistré des pistes entières, overdub ou pas, bon je concède quelques drops. Si tu sens le son des seventies, permets moi d'ajouter une dizaine d'années à tes impressions, c'est que c'est fait dans le même moule musical, avec des instruments et des amplis tout à fait comparables. J'entretiens une collection d'instruments de musique et beaucoup sont sur ce disque. Cela nous conduit directement à cette histoire de clavinet dont tu as remarqué la présence sur deux morceaux, quel bonheur de m'apercevoir qu'il va falloir que tu réécoutes le disque encore une fois pour essayer de repérer le clavinet la ou il est passé inaperçu, car il est bien plus présent que ça. J'ai une passion pour le clavinet, c'est un instrument incroyable, cette passion se combine avec celles que j'ai pour la pédale wah wah et le Qtron si cher à Bootsy Collins. Le clavinet est une espèce de dieu du rock qui a pénétré rapidement tous les genres musicaux. Cet instrument introduit aux USA via les studios anglais, j'imagine par les rockers, devient au début des années 70 une espèce de grigri de la musique noire américaine, ce n'est pas Steevie Wonder qui nous dira le contraire. Je crois dans le pouvoir magique de ce clavecin portable à la con, qui n'a jamais trouvé son public sur le continent à sa sortie. Tous les morceaux de la « période moustache » de James Brown en sont farcis. C'est un instrument purement essentiel, avec un pouvoir psychédélique majeur. Je pourrais dire la même chose de l'Hammond B3, comme de la jazz bass couplée à un Ampeg SVT… C'était important de pouvoir saisir ces merveilleuses inventions dans leur jus. Pas de midi avec ces jouets. Il faut réviser ses pentatoniques donc, respirer un grand coup, et jouer du mieux possible. Le côté live c'est plus qu'une idée, il est complètement revendiqué, même si quelque part ce n'en est pas vraiment. C'était vraiment l'esprit du disque. « Les gars si on avait été les Wailers de la grande éoque ça donnerait quoi ? ».
Les sonorités des instruments sont livrés très brutes, les couches d'effet bien fournies survolent l'ensemble, c'est un peu ma marque de fabrique : une musique très roots avec des effets très travaillés. C'est la magie du Protools, le magnéto augmenté. Il faut bien de la modernité et je pense qu'elle est en partie là. Puis j'ai passé beaucoup de temps sur le mixage et les effets. Faire un son ersatz du passé ne m'intéressait qu'à moitié, nous voulions un environnement mélodique sympa. Il n'y a pas de chanteur pour donner le ton et raconter une histoire, alors les lignes mélodiques instrumentales devaient suffire pour faire voyager. Pour finir la tambouille, nous avons choisi évidemment le mixage analogique.
Il y a des incursions ska, rock steady, blues, rock, jazz, etait-ce un hommage à l'emprunt de la musique jamaïcaine à la musique noire américaine ?
Bien vu, ça va plus loin, c'est un hommage à tout cela en même temps. L’hommage, en même temps c'est pas une invention du président de la République nous étions là avant ! Chaque morceau à son empreinte rythmique, tous les dubs ne groovent pas de la même façon. Il y a plusieurs manières de droper, ces manières sont liées à des périodes aussi, la détente du ska vers des mouvements métronomiques bien plus détendus. Ce disque c'est aussi une thèse sur le drop, ce fameux cheval à trois papattes qui fait tout le charme de la musique jamaïcaine, Skatalites, Sly and Robbie, les frères Barrett, et les Wailers, les Upsetters ont chacun un marqueur particulier. Les onze titres sont autant de clins d'oeil à leur art en la matière. Mais il fallait aller plus loin, alors on a mis la dedans toute notre culture musicale, quand je dis ça je pense beaucoup à la musique de Peter Tosh qui est aussi une véritable référence dans l’exercice. Tosh aimait les emprunts à la culture country, à la folk, au rock. Quarante ans plus tard les sources d'inspirations sont encore plus grandes. Oui on peut donc dire qu'on a appliqué à peu près la même méthode, comment transformer le reggae en prisme de la musique noire américaine.
Le Dub est une musique de producteur comme l'érigèrent King Tubby, Lee Perry et d'autres... Purement musicale avec un côté spatial, cosmogonique, sans message et sans le folklore rasta... Est-ce justement le côté purement musical, instrumental qui t'as interpellé...
Une musique de producteur ? Je ne sais pas ! En tout cas le mixeur devient membre à part entière du groupe et d'une certaine manière, sa mission est d'occuper l'auditeur qui n'a plus les repères de la chanson. Donner une nouvelle vie aux parties instrumentales qui étaient au second plan. L'univers spatial fait parti de l'imagerie du dub, on ne compte plus le nombre de pochettes ou la console de mixage est associé aux commandes d'un « space ship ». Le dub est un voyage intersidéral. Sans message ? Il y a quelque chose de subversif tout de même non ? Les punks sont assuremment nos cousins.
Est-ce qu'il n'y a pas un côté vain à reproduire une musique d'il y a 60 ans alors que les jamaïcains ne parviennent même plus à la jouer ?
Nous assumons le côté rokoko du disque néanmoins il n'en reste pas moins ancré dans une certaine modernité. J'insiste nous couvrons une quarantaine d'années, c'est aussi une histoire du reggae quelque par. Les jamaïcains jouent toujours du reggae, beaucoup de figures du style sont toujours vivantes, mais ils doivent faire désormais avec les autres. Le style s'est clairement répandu à travers le monde. Le travail d'ambassadeur de Bob Marley porte toujours ses fruits aujourd'hui. La dimension subversive dont je parlais plus tôt aussi, les voix des contestataires fricotent ici et là avec le reggae. Ceci dit des producteurs d'un peu partout chinent en Jamaïque les musiciens historiques pour les faire jouer dans des projets, ils sont encore là.
Les projets et la suite ?
Step by step, déjà la sortie de ce disque. Bien évidemment nous ne sommes pas au bout du chemin. La suite sera différente, l'exploration de nouveaux mondes ne s’arrête jamais … energize !
Interview par Invisibl Journalist / Photos par Amine Bouziane