2022-06-09
NO MUSIC’S LAND RECORDS
No Music’s Land Records est un jeune label indépendant fondé par Maxence Kowalyszin et Othmane Bellamine dans le but de bousculer l’auditeur et procurer du rap anticonformiste peu suivi par les médias généralistes. Au catalogue figurent déjà trois projets illustrant parfaitement leur attachement à mettre en lumière des artistes et de nouveaux projets comme « Art-Object » du rappeur sibérien Azar Strato, « Phoenix » par le marocain SmallX et « Fétido », une collaboration entre le rappeur vénézuélien La Zaga puis le beatmaker Nico JP. Le label prône l’ouverture et souhaite échapper aux normes de l’industrie du disque, ayant tendance à lisser les identités culturelles. Entretien avec Othmane.
D’où viens-tu et quel a été ton environnement musical ?
Maroc, Rabat Hessan 10020. Plutôt basique, j’ai été bercé par ce que mes frères écoutaient, j’ai hérité de leurs playlists Winamp ou de Cd quand ils partaient à la Fac. Le premier morceau qui m’a profondément marqué, c’est « Idioteque » de Radiohead sur l’album Kid A. De là, je me suis retrouvé à écouter beaucoup de rock anglais. Grâce à un de de mes grands frères j’ai également écouté beaucoup de rap français comme IAM, La FF, Chiens de Pailles, Oxmo Puccino. C’était en gros les cds et k7 que les chineurs marocains faisaient venir de France.
Quelles sont tes références musicales ?
Comme beaucoup de marocains de mon âge, tu as la scène Gnawa/Chaabi marocaine des années 70/80s Jil Jilala, Nass El Ghiwane Lemchaheb, t’as aussi du rai avec Cheb Khaled, Cheb Hasni, Cheikha Rimitti qui ont accompagné mes soirées arrosées 100% masculines du lycée. Les grandes voix du Moyen Orient qui ont bercé notre enfance, Warda al Jazairia, Fayrouz et Oum Kalthoum. T’as toute la scène trip hop des 90s avec Massive Attack, Dj Shadow, Dj Krush, Portishead, toute la série Mo’Wax de cette période-là aussi. J’étais et je suis toujours une petite groupie des Boards Of Canada, Radiohead et Godspeed You ! Black Emperor. Du rap bien évidemment, que ça soit marocain avec Bigg, 9achla et H-Kayne, américain avec Mobb Deep, Wu Tang Clan, Das EFX et Black Star. Ces derniers jours, j’écoute Kinematic, un groupe de post rock libanais, Slowdive, The Smile…
Qu’as-tu appris durant ton expérience chez Balades Sonores ?
Il faut dire que lorsque tu travailles chez un disquaire, tu as la chance de voir défiler des gens qui ont une passion incommensurable pour la musique, et ça te donne vraiment beaucoup d’espoir dans notre race, les gens cherchent et partagent des expériences musicales et ont l’empathie de vouloir que ça te touche comme ça les a touchés. Puis niveau professionnel, tu as la chance de pouvoir comparer ce que proposent les majors avec les labels indés, et au fur et mesure des sorties, tu décortiques leurs directions artistiques et leurs stratégies promo/business, dans un temps où on remet en cause le rôle d’un label. C’est bien de s’entourer de tout ça pour comprendre le sens d’être associé à un label ou pas. Mais j’ai également remarqué qu’on était en première ligne quand un album indé marchait. Si tu le veux, tu comprends assez vite le pourquoi du comment.
Que défendez-vous ?
Je crois juste en d’autres circuits alternatifs, au format du vinyle car à travers lui on permet à des artistes d’exister d’abord physiquement dans le temps et donc éviter l’obsolescence produit par le streaming de masse. Dans un bac, ton vinyle est logé à la même enseigne que celui de Kendrick Lamar ou de J. Cole et ramène le jugement artistique objectif aux gens qui viennent acheter et découvrir des disques, l’état naturel des choses à mon avis. Je crois aussi que ce schéma existe de plus en plus avec la hausse des productions et des ventes de ce format. L’idée est vraiment de décortiquer ce système, comprendre comment il fonctionne, l’utiliser pour en faire profiter des artistes du monde. C’est important pour nous que la variable « d’où tu viens » n’altère pas l’appréciation de ta musique. Beaucoup de gens sous-estime des musiques qui viennent d’autres régions du monde, car dans leurs inconscients, ils se sentent supérieurs aux gens qui viennent de là-bas, et s’étonnent qu’on y produise de la musique tout aussi qualitativement. Avant que les neurones qui font un travail d’appréciation ne s'activent, tu as déjà un rejet et je peux t’assurer que ça n’a rien avoir avec ce que t’entends comme musique.
Pourquoi avoir choisi le format vinyle ?
Le vinyle représente le contraire de sur quoi repose l’industrie de la musique actuelle. C’est l’objet qui représente le plus la musique et la relation entre l’artiste et la personne qui l’écoute. Si tu achètes un vinyle, tu es prêt psychologiquement à découvrir cet artiste et son projet quelle que soit sa provenance.
C’est vous qui allez vers les artistes ?
On va vers eux, mais ils peuvent aussi venir vers nous, on ne va pas dire qu’on les sélectionne avec des objectifs derrière, c’est vraiment juste très naturel et subjectif. L’idée, c’est que les gens puissent découvrir des musiques qu’ils ne comprennent pas nécessairement, donc nos projets, c’est aussi des musiques qu’on ne comprenait pas au début, à part SmallX pour moi, mais avec qui nous avons eu de profondes connexions.
Quels sont les messages que transmettent Azar Strato, SmallX et La Zaga ?
Sur les trois projets, les artistes ont eu une démarche loin de l’ego trip. Azar Strato (vidéo ci-dessous) a plus une approche visuelle dans sa manière de rapper en étant, à la base, un réalisateur très talentueux de clips. Il excelle dans cet exercice. SmallX, quant à lui, rap d’une manière plus personnelle et intime avec des sujets pas assez traités dans le mainstream marocain. La Zaga raconte d’une manière crue, violente et imagée la vie au Venezuela, du hip-hop documentaire en ne lésinant pas sur la cruauté des descriptions.
Quels sont les éléments qui font que le rap marocain se démarque aujourd’hui ?
Je dirai beaucoup de talent à l’état brut, des influences musicales qui viennent des USA, France et Moyen-Orient, chose que tu ressens dans leurs aisances à « flower ». Aussi, depuis 2011-2012, les rappeurs n’ont cessé d’évoluer, pour la plupart en autodidactes, sur plein d’aspects qui gravitent autour de la musique que ce soit le beatmaking, le graphisme et les clips.
Que penses-tu du rap algérien ?
J’aime beaucoup, j’essaie au maximum de découvrir ce qui se fait là-bas. Ils ont une manière de rapper assez particulière, très rapide. Peut-être que ça vient de leur dialecte.
C’est quoi du rap de bonne qualité et les artistes qui vous ont touché ?
Ça reste très subjective, personnellement, c’est quand je peux bouger la tête sur un texte qui me touche, mais ça reste mon opinion. Ce qui nous a touchés chez les artistes avec qui nous avons collaboré, c’est juste la volonté de raconter leurs vérités, nous ne sommes pas là pour porter un jugement, comme je t’ai dit, notre approche est purement subjective, et dans notre subjectivité nous donnons de l’importance à certaines choses.
On entend souvent, le rap c’était mieux avant…
Je crois toujours qu’on a le rap qu’on mérite et pas qu’au sens péjoratif. Si une manière de rapper, avec laquelle vous n’êtes pas d’accord, existe, marche très bien et réussie à toucher beaucoup de gens ça veut dire qu’elle mérite d’exister.
Quelles sont les barrières pour s’internationaliser ? Qu'en pensent les artistes ?
Le hip-hop est un art de vivre, le rap est un des outils pour raconter et s’exprimer et il s’avère qu’au XXIème siècle, c’est celui qui a le plus d’ampleur. C’est aussi l’une des expressions musicales qui n’a pas nécessairement besoin de beaucoup de moyens ou de connaissances en éducation musicale. Cela permet à presque tous les esprits créatifs de faire de la musique. Du coup, toutes les strates de la société et toutes les régions du monde peuvent en faire. Le but n’est pas l’internationalisation. Ce sont les ponts artistiques et créatifs qui se font grâce à l’internationalisation. Le problème, c’est qu’on est toujours considérés comme de la world music quand tu fais du rap, de l’ambient ou du funk. Le terme world music n’est pas qu’une signalétique chez les disquaires, c’est vraiment une manière de voir la musique et les gens qui la font. C’est de la discrimination. Et je ne parle pas de la raison pour laquelle les majors ne s’installent pas dans d’autres pays que ceux du nord, je n’ai pas foi en ces gens-là. Je préfère m’adresser par exemple aux journalistes indépendants, aux tourneurs et programmateurs de festivals qui ont réellement la possibilité de changer les choses. Les artistes, quant à eux, ont tellement baigné dans cet idéal de vouloir s’exporter qu’ils croient que ça n’arrive qu’à certains, alors que d’autres circuits sont envisageables, d’autres manières de faire qui leur ressemblent plus, loin de la standardisation artistique que peut créer l’internationalisation.
Qu’est-ce qui te met en colère aujourd’hui ?
Faudrait une autre rubrique pour ça, mais là, dernièrement, je suis révolté par ce qui se passe en Palestine, avec le meurtre de la journaliste Shireene Abou Akleh et tout le silence médiatique international autour. On ne cherche même plus à nous mentir, on ne mérite plus leurs efforts à déguiser la vérité, tellement la souffrance des palestiniens est devenue la norme.
Quelles traces souhaites-tu laisser ?
On est obligé de laisser une trace (rires) ? Je préfère que les gens nous fassent confiance quand on leur proposera du rap kazakh… Ça tombe bien allez écouter Maslo Chernogo Tmina.
Un dernier mot ?
Shukran pour les questions, on se dit à bientôt et visitez notre site nomusicslandrecords.com
Interview par Sabrina Bouzidi