MUTE | Star Wax Magazine

2026-09-30

MUTE

Mute a d’abord exploré l’Art avant de rencontrer la Culture Rave et de parcourir les Fêtes Libres. Le vinyle, qu’elle voit comme un rituel de résistance, est son langage. Elle compose des voyages sonores hybrides aux Waves texturées - entre tension et moments de respiration. Ses performances explorent les liens entre image, corps et son et hypnotisent le Dancefloor - qu’elle surnomme « Sa Meute ». Très active sur la scène locale, elle a participé à la création du label bass music Sens Inverse Records ; elle est cofondatrice du shop associatif Le Générateur ; et elle organise les soirées Make Some Noise, célébration de la singularité artistique. Actuellement, elle prépare une sortie vinyle, coproduite avec Nano (Ena Eno). Rencontre avec une artiste dont le parcours incarne une quête permanente de liberté créative.

 

Comment était l’environnement dans lequel tu as grandi ?

J’ai eu la chance de grandir dans une famille unie et créative, portée par une maman atypique qui m’a énormément inspirée. Elle m’a transmis une forme de marginalité douce : la liberté d’être soi et la conviction que nos singularités sont une force. Depuis toujours, la musique et la danse ont une place essentielle dans ma vie. J’ai essayé plusieurs instruments avant de pratiquer le piano pendant plusieurs années, et la danse ne m’a jamais quittée. Puis mes études supérieures en Arts à Strasbourg m’ont appris à observer le monde, à questionner ce qui m’entoure et surtout à cultiver ma curiosité.

 

Comment as-tu découvert la musique électronique et qu’est-ce qui t’a tout de suite accrochée ?

Ce sont des amitiés guidées par la musique qui m’ont fait parcourir des kilomètres de Fêtes Libres. Ce qui m’a immédiatement accrochée, c’est la Culture Rave. J’y ai ressenti une connexion forte et immédiate, comme une évidence : ses valeurs de liberté, d’expression engagée, de résistance. Au milieu des basses, personne ne demande d’où tu viens. Ce qui me touche, c’est le « nous » : une multitude de singularités réunies autour d’un même battement. Une communauté. J’y trouve aussi une résonance avec mon parcours artistique. Dans mes performances* (photos ci-dessous), j’explore les liens entre différents médiums d’expression : la vidéo, le corps, la danse, le vêtement, le texte et le son. Le son les relie sans les confondre. La Rave fonctionne de la même manière : chaque médium garde sa voix, sa matière, sa présence. Ils se répondent et composent ensemble une même narration. Le son circule, les relie et met l’ensemble en mouvement. Une œuvre vivante, collective et évolutive. Toujours à voir, même les paupières fermées. Un espace de liberté, engagé pour la liberté. Une spirale d’amour, de création et de transmission, dont la curiosité ne se tait jamais. C’est elle qui m’a donné envie de faire partie de cette histoire.

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Quelles sont les influences majeures qui ont façonné ton univers sonore aujourd’hui ?

Mon univers sonore s’est construit au fil de mes expériences, de mes rencontres et de mes voyages. Je dirais qu’il se situe dans une vibe technoïdale, traversée par le dubstep anglais des années 2000, les sons rave, le breakbeat, la drum’n’bass, la new wave, le punk, mais aussi des musiques beaucoup plus contemplatives. Mon univers s’exprime aussi dans la manière dont je compose et joue. Je crée des espaces-temps, des « Waves », où ces influences peuvent se rencontrer. Entre elles, des transitions précises qui créent du mouvement et font évoluer le voyage. Je peux passer d’un morceau new wave après un gros track break, ou terminer un mix sur quelques notes de piano. J’utilise aussi des techniques comme le « Motor Off » pour étirer un son, provoquer une distorsion et faire entrer une voix. J’accélère un break, puis stoppe le disque d’un geste pour créer une rupture. J’expérimente la matière sonore et ce que le vinyle permet, notamment en laissant une place à l’accident et à l’imprévu. C’est ce qui crée aussi l’énergie du mix.

Mute | HÖR - May 14 / 2026

Quel a été l’élément déclencheur qui t’a poussé à te lancer dans le DJing ?

C’est un mouvement qui m’a portée et dont je fais encore partie aujourd’hui. À mon arrivée à Strasbourg, j’ai participé à la création d’un collectif féminin, puis il y a eu l’aventure Sens Inverse, une association et un label avec lequel nous avons sorti des Eps et organisé de nombreux événements. Nos soirées étaient marquées essentiellement par la Bass Music Anglaise. Elles prenaient vie au Molodoï, lieu emblématique de la culture indépendante strasbourgeoise et en fêtes libres organisées autour de Strasbourg, dans les bois, les bunkers ou encore des hangars. On a passé des heures dans les camions, dans des sous-sols ou sur des chemins de terre, que la voie se libère. Chaque été, la route nous appelait vers l’Est. Les Teknivals en Tchéquie, appelés CzechTek* (photo ci-dessous), les nuits sans fin du Breakfest avec les Spiral Tribe et les afters improvisés dans les bars souterrains et les squats de Prague. À Ljubljana, nous avons développé des ateliers de sérigraphie au sein de festivals alternatifs. À Belgrade, nous avons pris part à un projet co-organisé avec une école d’Art de Strasbourg, puis organisé une Free Party à Novi Sad à l’issue du festival. Sans oublier Berlin, où, lors de la manifestation « Open Da Squat », nous avons investi une ancienne brasserie pour y faire la fête pendant quelques heures. À chaque étape, il y avait des artistes, des rêveurs. Des communautés qui inventaient leurs propres espaces de liberté et de résistance. J’ai encore tellement d’histoires en tête. Mais la Rave garde aussi ses secrets. Ce qui résonne encore aujourd’hui dans certains clubs, où le « no photo, no video » protège quelque chose de précieux : la présence. C’est dans cette matière-là que j’ai eu l’envie forte de commencer à mixer. Je remercie tout particulièrement Djane Ki, mon amie, une musicienne de haut vol qui m’a tellement inspirée et appris à mixer. 

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Pourrais-tu décrire ton son en 3 mots ?

Singulier, texturé, voyage.

 

En tant que passionnée de la culture vinyle, que représente ce support pour toi ?

Je dis souvent que « le temps n’existe pas », et le vinyle en est pour moi une belle représentation. Dans un monde où tout va vite, écouter un vinyle est presque un acte de résistance. Sortir le disque, poser le diamant, écouter la face A, puis retourner le disque. Un rituel qui m’invite à ralentir, à être pleinement là. C’est aussi une œuvre collective. Plusieurs artistes et leurs sensibilités se rencontrent pour créer un seul et même objet. Comme dans un mix, où plusieurs sons et histoires composent un même voyage. Le vinyle crée du lien. On le découvre, on en parle, on se l’offre. On le collectionne, on l’écoute ensemble, à la maison ou sur un Dancefloor. Mixer avec des vinyles est pour moi une performance, une expérience physique, vivante, vibrante, où le corps participe. Le geste, la matière, les émotions circulent et se partagent.

 

Combien de vinyles as-tu dans ta collection ? En tant que puriste, aurais-tu quelques tips pour ceux qui se lancent dans le vinyl only ?

Je ne sais pas exactement combien j’en ai, mais paradoxalement, je n’en ai jamais assez et tout à coup, trop. Côté conseils, je dirais : prenez le temps, un peu chaque jour. Manipulez vos disques, faites-les tourner, explorez.

 

Quel est le dernier vinyle que tu as acquis ?

C'est un vinyle de Kerrie : “Waves of Reverie PT1” - Cultivated Electronics. Un mélange de techno et d'electro Raw, j'adore.

 

Ton top 5 disquaires préférés ?

À Madrid, chez Melting Pot Records, le shop d’un ami DJ master en drum’n'bass, Gon et son complice, Dj et producteur Elias the Prophet. À Berlin, je vais régulièrement chez Oye, Hard Wax et La Remise où je trouve toujours des pépites. À Paris, chez Yoyaku pour toutes ses curiosités. À Prague, chez Gram pour son breakbeat oldschool. J'ai hâte de retourner à Tbilissi en Géorgie pour approfondir les bacs de Morevi et Vodkast. Sans oublier Locked Grooves, mon local shop à Strasbourg. Et aussi, il y aura toujours le surf sur Discogs où dorment des trésors !

 

Si je mentionne « Make Some Noise », qu’est ce qui te vient tout de suite à l’esprit ?

Make Some Noise! (photos ci-dessous) C’est le nom des événements que j’organise à Strasbourg. Une invitation, une impulsion, un message de liberté pour une expression libérée. De sa traduction la plus sauvage — faire du bruit — est née une idée simple : chacun·e porte en soi une vibration unique. Une voix, une énergie, une sensibilité. Make Your Noise! C’est l’appel à la faire exister, à la partager, à la laisser résonner. Make Some Noise! rassemble des univers artistiques qui dialoguent et se répondent. Les DJs racontent des histoires à travers leurs sélections. Les performers interviennent entre les sets, parfois pendant, créant des connexions. Le VJing devient le fil rouge de la nuit, connectant l’ensemble par un flux d’images en mouvement. Jusqu’aux visuels de communication, tout participe à la création d’un même langage. Merci à vous, artistes et ami·es, qui faites vivre et vibrer avec moi cette aventure, avec passion et générosité. We don’t end the night. We extend the frequency. Your Noise. Make Some Noise est aussi le titre d’un morceau que j’ai co-produit avec mon ami Hapro, sorti en 2024 sur son vinyle Have Fun. Ce projet a été l’occasion de mettre des mots et du son sur ce message. Vous pouvez l’écouter sur mon SoundCloud. Et il reste encore quelques copies du vinyle disponibles.

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Tu as participé au lancement du label Sens Inverse Records. Envisages-tu de créer ton propre label un jour ? Si oui, avec quelle ambition ?

Aujourd’hui, Sens Inverse n’existe plus, mais cette aventure a nourri mon parcours et a laissé une vraie empreinte dans la culture Bass Music à Strasbourg. Alors oui, peut être, un jour monter mon label et pourquoi pas l’associer à Make Some Noise et l’appeler : Make Your Noise!

 

Tu travailles actuellement sur une sortie vinyle. Peux-tu nous en dire plus sur ce projet ?

Ce projet est né d’une envie de faire de la musique avec mon ami Nano, aka Ena Eno. Notre connexion musicale nous a naturellement amenés vers l’idée d’un vinyle. Ce qui me plaît dans ce projet, c’est la co-production, le croisement de nos influences et de nos sensibilités. On m’a souvent encouragée à produire en me disant que mes sets avaient déjà quelque chose de construit, presque live. J’avais envie d’explorer cette dimension, d’apprendre en faisant et surtout de le faire dans l’échange. Le projet avance tranquillement, on prend le temps de faire quelque chose qui nous ressemble.

 

Quelle est la philosophie derrière « shop associatif » ?

Je suis membre fondatrice du Générateur, une boutique associative à Strasbourg qui aura dix ans cette année. On l’a créée avec l’envie de valoriser l’art et l’artisanat local, dans un esprit collectif, où artistes et artisan·es sont pleinement impliqué·es dans le projet. Par exemple, les permanences sont assurées directement par les créateur·ices, ce qui permet d’échanger avec le public, de parler des œuvres et de découvrir le travail des autres. L’événementiel a aussi une place importante dans cette dynamique, en permettant au Générateur de rayonner au-delà de ses murs et de s’inscrire dans la vie culturelle de la ville. J’ai longtemps coordonné ce pôle, où j’ai créé les « Parade », une déambulation dans la rue, espace de liberté où se rencontraient musique, danse Voguing, performances Drag et expressions artistiques plurielles, inspirées de la culture de La Nouvelle-Orléans, une ville que j’ai beaucoup fréquentée et où j’ai découvert l’univers Drag.

 

Tu fais partie des artistes à suivre de près. Qu’est-ce qui, selon toi, fascine dans la scène électronique actuelle ?

Ce qui me fascine, c’est l’énergie que ce mouvement continue de déployer. Il y a toujours cette envie de se rassembler autour de la musique. C’est quelque chose qui me semble presque infini et vitale.

 

Comment s’est passée ta première date au Tresor : quel souvenir en gardes-tu ?

Je pense que le mot « singularité » est celui qui est revenu le plus souvent dans cette interview. Et c’est assez troublant de voir comment le destin s’en est mêlé, puisque c’est justement Singularity qui m’a accueillie et m’a permis de vivre ce moment absolument inoubliable. L’histoire commence comme ça, et je tiens vraiment à les remercier de m’avoir permis de m’exprimer au Tresor. "Je n’oublierai jamais cette descente du long couloir, avec mes vinyles et toi." Et puis il y a une petite histoire qui me fait sourire. Un ami berlinois m’avait un jour offert une clé en me disant : « C’est la clé du Tresor. Un jour, tu iras mixer là-bas avec elle. » Quelques semaines avant cette date, pour mon anniversaire, mon amie bijoutière Annie Sibert m’a offert un bijou avec, là aussi, une petite clé. Le jour J, j’avais donc ces deux clés porte-bonheur dans mon bac à disques. Alors, quelque part, dans ma tête, "j’ai ouvert le Tresor avec elles". J’ai eu la chance de faire l’opening et j’ai proposé un voyage progressif, inspiré du lieu. J’ai senti l’énergie du dancefloor monter jusqu’à une fin complètement déchaînée, sur des tracks breakbeat. Le bruit de la foule à ce moment-là en disait long. Merci encore à tous mes ami·es d’être venu·es m’écouter, ainsi qu’à toute l’équipe du Tresor pour son accueil. See You Soon.

 

Envisages-tu de t’installer à Berlin pour poursuivre ta carrière ?

Berlin, j’y vais assez régulièrement, notamment pour les disquaires, les expos, découvrir de nouveaux lieux alternatifs et, parfois, pour y jouer. J’avoue que je m’y sens vraiment bien et que l’idée d’y habiter me traverse de plus en plus l’esprit. Même si, forcément, l’idée de m’éloigner du Kalt me pince le cœur.

 

Tu joues régulièrement au KALT, l’un des clubs les plus respectés en France, qu’est ce qui rend ce lieu aussi unique ?

Le KALT est unique. Il ne ressemble pas, il est. Ma rencontre avec le KALT a commencé dans la rue. Ses affiches, comme des flashs dans la ville, qui doucement t’envoient des lignes de basse dans la tête. C’est un club total. Une architecture brute qui laisse à chaque nuit sa propre expression. Une sonorisation précise. Une programmation exigeante qui fait dialoguer artistes internationaux et scène locale. Dans ses murs comme dans ses nuits, l’art s’exprime sous différentes formes. La lumière, une esthétique sans compromis travaillée par Visual and Line. Des lignes franches, précises, qui révèlent par fragments les corps et le dancefloor. Chaque événement a son image, et chaque image sa signature, Artwork : Timothée Boubay. Un espace est dédié aux expositions temporaires et, ponctuellement, la performance s’invite dans le club. Le KALT est un lieu inclusif, avec une attention particulière portée à la communauté Queer. Cette bienveillance se ressent naturellement dans l’atmosphère du lieu.

 

À ma Home de cœur,

Merci à toute l’équipe du KALT de faire vivre ces nuits et de m’avoir avec vous.

« no photo, no video »

~ Just be here ~

 

Quel est ton top 5 des clubs européens, et pourquoi ?

Merci à tous les Clubs qui m'ont accueilli et à ceux que je vais bientôt rencontrer.

KALT à Strasbourg, ma Home de coeur.

TRESOR à Berlin, pour son histoire.

FUCHS2 à Prague, pour son énergie raw.

SABAGIRO à Tbilissi, pour sa magie.

BUDE à Kutaïssi, pour cette première fois.

SILODOM à Saarbrücken, pour ses couleurs.

 

Ta définition de la “fête libre” ?

Je dirais que la fête libre est un mouvement passionné. Continuons à faire vivre notre liberté face aux répressions qui tentent de nous faire taire.

 

Ton top 5 de tes labels préférés et ceux qui t’accompagnent dans tes sets ?

GOOG Records / HAYES / EMC / Analogue / Planet Rhythm / Aufnahme + Wiedergabe / Mechatronica / Non Series / KHIDI / DISTRITO 91 / UR...

 

Un rituel avant de monter sur scène ?

Je visualise le crowd qui danse et ressent avec moi.

 

Tes spots préférés pour chiller à Strasbourg ?

Les ateliers de mes ami.es artistes. Il y a toujours une nouvelle création à découvrir et des bons moments à partager.

 

Ton top 5 new releases ?

. Circus Operandi "Blah Blah"

. Perfo "Souvenir" (Rolling Club)

. Loam (20) "Rrose x Tommy Four Seven"

. TaronX "6433"

. Ignez "Us In The Sand"

 

Ton top 6 old releases, ceux que tu ne te lasses pas de jouer ?

. Rude 66 -"Machine"

. Si Begg "Jetlag and Tinnitus"

. Miss Kittin & Anna "Forever Ravers"

. Johannes Heil "Paranoid Dancer"

. Player "Three"

. Anthony Rother "Punks"

 

Sans musique, la vie serait…

Sans musique la vie serait...le silence d'une éclipse qui ne finit jamais. Une seule note sur le clavier infini de la vie - Boring.

 

L’artiste qui t’a dernièrement mis une claque ?

Les mix d’Adiel et ceux de Octo Octa & Eris Drew, encore et toujours et les performances de Djrum.

 

Tes projets ?

J’aimerais rencontrer une agence avec laquelle je me sens vraiment connectée, pour retrouver davantage de partage avec d’autres artistes : pouvoir se soutenir, échanger, collaborer et évoluer ensemble. Pour aussi consacrer davantage de temps aux vinyles, au digging et me lancer vraiment dans la production. J’ai envie de continuer à faire grandir mon projet artistique tout en restant fidèle à qui je suis.

 

Interview par Sabrina Bouzidi / Photo header par Varvara Kandaurova