2022-07-01
MOSTRA / FESTIVAL FOCUS
Mostra est un festival petit format, la première édition a eu lieu du 11 au 17 avril 2022 à Barcelone. L’évènement invite des artistes internationaux et a l’ambition de se placer comme une alternative aux grands festivals de musique électronique. La programmation, axée techno et musique expérimentale se veut avant-gardiste. Elle défend la scène locale et fait notamment découvrir des artistes consacrés au Live tels que ABSIS, Estrato Aurora, Nueen… Suite à la période de gel économique due à la pandémie, le projet veut solidifier la synergie entre les acteurs influents de l’industrie de la musique et de la culture nocturne du pays via des workshops, des débats, des séminaires, des émissions de radio, micro événements dans différentes villes espagnoles… Mostra, destiné aussi bien aux confirmés qu’aux néophytes, revendique un esprit de tolérance ainsi qu’une scène consciente et solidaire. Entrevue avec Felix Beltran.
Pourrais-tu te présenter ainsi que ton équipe ?
Tout d'abord, merci de l'intérêt que vous portez à Mostra. C'est notre première interview dans un média français et nous sommes très heureux qu'elle soit avec vous. Nous savons qu'il existe en France une très grande communauté d'amateurs de musique électronique et nous espérons que de nombreux lecteurs seront incités à venir découvrir Mostra. Mon job, à la base, est d'enseigner l'espagnol dans une école pour adultes, mais en dehors de ça et de mon expérience de responsable culturel, je me consacre corps et âme à l'organisation de deux festivals : le Paral·lel Festival, depuis plus de six ans et aujourd’hui Mostra. L'équipe de Mostra est composée de 16 personnes, une équipe de huit femmes et huit hommes qui, depuis des mois, élaborent ce beau projet pour Barcelone. Nous sommes enregistrés en tant qu'association culturelle, donc tout profit potentiel doit être réinvesti dans la même activité, ce qui signifie que tout but lucratif est exonéré dans ce projet. Alfonso, Natalia, Sara, Kentaro, Xavi, Adelía, Sergi, Blanca, Vanity Dust, Michelle, Nacho, Mónica, Anika, Cami, Josh et moi-même sommes les personnes derrière cette initiative. L’équipe est composée de personnes du monde entier, d'horizons très différents ayant chacun un parcours lié d'une manière ou d'une autre à la musique électronique et à la scène culturelle de Barcelone (Ndlr : dont des professionnels derrière les projets : Comissió Nocturna, Femnøise, le mouvement Keychange, Ombra Festival, Nuba Festival, Calma, Sónar+D, Fab Lab Barcelona, Nero Club, Dust Trax, Cross Club à Prague, LAT-AM…) Vous pouvez en découvrir plus sur chacun de nous via notre site Web (www.mostra.barcelona). C'est une super équipe et nous menons ce projet avec le cœur, tout notre enthousiasme et toute l'excitation du monde. Ce sera quelque chose de très spécial et nous pensons que Barcelone mérite un festival tel que Mostra.
Y a-t-il une anecdote derrière le nom « Mostra » ?
"Mostra", en catalan, a deux significations. Il se réfère, tout d’abord, au verbe « mostrar » (montrer). En ce sens, un grand nombre d'artistes que nous avons programmés sont issus de la scène barcelonaise qui ont longtemps été exclus du circuit des festivals et des clubs de la ville. D'autre part, le mot se connecte également à l'idée de ce que représentent le cinéma, le théâtre ou les spectacles vivants. C’est pour cette raison que, lors de chaque édition, nous nous concentrerons sur un pays spécifique en tant que pays invité. Pour cette première édition, nous avons choisi les États-Unis avec trois artistes : Patrick Russell, Ulla SRAUSS (qui se produira avec Perila en tant que LOG) et Vicki Siolos. De plus, "Mostra" est un nom féminin et le choix n'est pas un hasard. En effet, l'une des idées maîtresses de ce projet est de réduire l'écart entre les genres dans la programmation et une scène traditionnellement très masculinisée.
Quel est l’esprit du festival ?
C’est pendant la période de confinements les plus durs dus à la Covid-19 que l'idée du projet est née. Nous voulions célébrer le retour à la vraie vie avec un nouveau festival pour Barcelone. Après presque deux ans durant lesquels la culture s'est arrêtée et les événements tels que les festivals de musique n'ont pas pu avoir lieu pour la plupart. Mostra est un festival en petit format de musique électronique expérimentale et d'avant-garde qui est une alternative aux macro-festivals et aux programmations de musique commerciale et plutôt impersonnelles proposées à Barcelone. Nous voulions créer un nouveau type de festival sur mesure pour Barcelone, pour les barcelonais, mais avec une vision et une vocation internationale. Nous proposons une manière différente d'écouter et de profiter de la musique de qualité. Notre volonté est de faire découvrir différents genres musicaux et, en même temps, de faire rayonner d'autres artistes moins connus ou qui n'ont pas la possibilité de se produire en festivals. Et quand nous parlons d'un nouveau concept, nous voulons dire que nous aspirons à devenir une référence : être un festival avec sa propre identité, engagé dans le monde local, inclusif et durable. Nous souhaitons devenir une alternative au modèle de festivals que nous avons connus jusqu'à présent.
Qu’est ce qui diffère du Paral·lel Festival ?
Paral·lel est un projet unique difficilement comparable. La principale différence est la localisation de chacun de ses projets. Paral·lel se déroule en pleine nature, tandis que Mostra, bien que les deux lieux soient en plein air, se situe dans un contexte urbain. Paral·lel est né il y a six ans et j'ose dire que c'est un projet, aujourd’hui, consolidé. Il connecte de nombreuses personnes du monde entier et offre vraiment une expérience unique au-delà de la musique. Sur le plan personnel, ces deux longues années de pandémie, durant lesquelles Paral·lel n'a pas pu avoir lieu, m'ont permis d'avoir plus de temps pour réfléchir à d'autres projets. Et c'est pendant cette période que j'ai pu façonner Mostra jusqu'à ce que ça devienne une réalité grâce à toute l'équipe. Je veux vraiment dissocier Mostra de Paral·lel. En dehors des similitudes que l'on peut trouver dans la programmation, Mostra propose un éventail de styles plus élargi et la composition de l'équipe est totalement différente. Nous avons eu du mal à trouver les lieux que nous considérions les plus adaptés pour ce type de musique, mais finalement, grâce au soutien de la mairie de Barcelone, nous pourrons profiter d'un lieu très spécial. Nous avons hâte de le partager avec le public car nous pensons que ça fera vraiment la différence avec les autres évènements.
Mostra est un festival sur mesure, que propose-t-il ?
Mostra se tiendra, en plein air, dans deux endroits différents. Le premier est un espace emblématique de Barcelone avec vue spectaculaire sur la ville ; nous avons programmé 14 performances les vendredi 15 et samedi 16 avril, de 20h00 à 02h00, et le dimanche 17 avril, de 12h00 à 02h00. Le premier lieu aura une capacité limitée à 900 personnes. Nous aurons aussi un second lieu insolite très connu pour un total de 9 performances, où nous ouvrirons le festival le jeudi 14 avril dans l’après-midi. Nous pourrons profiter de la plupart des sets live le vendredi 15 et samedi 16, de midi jusqu’au milieu de l’après-midi, puis continuer dans l'autre endroit mentionné ci-dessus. Seules 400 personnes auront accès à ce second lieu. Ceux qui achètent un abonnement pourront profiter des deux sites jusqu'à ce que la capacité d’accueil soit atteinte. Mostra organise une série d'activités : les journées « Mostra'm » (du lundi 11 au mercredi 13 avril) avec des workshops, des rencontres et des échanges entre des collectifs et d'autres acteurs de la scène. Il y aura aussi « La Fira », où seront invités les disquaires, labels et collectifs locaux. Il y aura des stands et ce sera comme une sorte de marché de la musique professionnelle durant le festival. Un autre des engagements qui distingue Mostra est le désir de réseauter avec d'autres acteurs de la ville et avec tous ceux qui travaillent depuis longtemps et sont liés à la scène de la musique électronique barcelonaise. Michelle et Vanity Dust, deux membres de notre équipe, travaillent sur le premier épisode d'une émission de radio au format podcast appelée MostRadio, bientôt disponible. Durant février et mars, nous organiserons une série d'événements dans différents lieux, clubs et disquaires à Barcelone mais aussi à Madrid, Valence et Séville pour collaborer avec certains des principaux labels, collectifs et artistes locaux de ces villes.
Qui est derrière l’orientation artistique ?
Le line up porte l’empreinte d'Alfonso Pomeda aka F-On, probablement l'un des prescripteurs importants espagnols de musique électronique. Alfonso a une longue trajectoire artistique et est reconnu dans le milieu pour avoir développé pas mal de projets à Madrid dont l’organisation d’événements de toutes sortes, la création du disquaire "Is the Place". (Ndlr : également fondateur du festival Sonikas et des labels Downbeat, Eleve, Antimatter Memories on Wax ; directeur du label Alpenglühen et co-fondateur de CALM). C'est un réel plaisir d'avoir un professionnel de cette stature au sein de l'équipe, il fait un travail incroyable. Il suffit de jeter un œil aux trois annonces d'artistes que nous avons confirmés. La musique, que nous proposons, peut être classée à la fois comme de la musique à écouter et de la musique orientée dancefloor. Niveau écoute, nous aurons des styles allant, par exemple, des sons lo-fi aux sons ASMR (ndlr : ASMR est un sigle américain traduit par "réponse automatique des méridiens sensoriels » se référant à une tendance apparue sur Internet au début des années 2010 où des YouTubeurs se filment en train de produire des sons légers enregistrés de très près pour que le public ait l'impression qu'ils sont produits à quelques centimètres de son oreille) ; des rythmes aux influences downtempo et dub... Au-delà de cette représentation d'artistes axés musique expérimentale, il y aura aussi de nombreuses heures pour ce que nous nous aimons tous : danser et profiter de la musique live après cette pandémie. La deep techno et d'autres styles plus techno, breaks et drum & bass seront plus présents en fin de journée. Il y aura beaucoup de découverte locale. Un tiers du line up, environ, est composé d'artistes barcelonais, et 50% du line up est composé d'artistes femmes car comme dit précédemment, la parité un des axes fondamentaux du projet. Personnellement, j'ai hâte de voir les artistes que je n'ai jamais vus en prestation live. J'aime me laisser surprendre, surtout par les artistes que j'ai moins entendus ou qui sont moins connus. Il nous reste encore une dernière annonce pour boucler le line-up dans quelques semaines et ce sera incroyable.
Quel bilan attendez-vous de cette première édition ?
Organiser un festival de musique en pleine pandémie avec de telles restrictions peut sembler fou. L'été dernier, beaucoup d'entre nous pensaient qu'avec les taux de vaccination élevés, nous étions sur le point d'en finir. C'est à ce moment-là que nous avons décidé de lancer Mostra, mais la dernière vague dans toute l'Europe, nous a surpris. Heureusement, nous sommes revenus à une situation similaire à celle que nous avions connu à la fin de l'été dernier. Le nombre de cas diminue de nouveau et nous savons comment tout cela fonctionne maintenant. Au moment où je réponds à ton interview, il a été annoncé que les salles et les clubs en Catalogne, fermés depuis Noël dernier, rouvrent sans aucune restriction et ni masque. Le cadre mental maintenant est celui du plaisir. Les gens veulent se retrouver, danser et passer du bon temps ; et c'est la meilleure chose que nous puissions faire avec Mostra. Nous voulons que les gens viennent s'y amuser. Nous méritons tous cela.
Qui seront les festivaliers au rendez-vous ?
Comme pour toute première édition, il y a encore beaucoup de gens qui ne connaissent pas Mostra. C’est ce qui arrive avec tout projet nouveau. D'abord les personnes les plus proches le découvrent, et ensuite les personnes les plus connectées à la scène : les artistes, les agents, les labels, les médias spécialisés... Nous avons vendu beaucoup de billets à l'étranger. Au final, ce type d'événement attire un grand nombre de publics internationaux : les personnes qui se rendent à un festival pour profiter de la musique qu'elles affectionnent. Je l'ai également fait à de nombreuses reprises. Nous attendons avant tout des personnes qui apprécient les évènements plus intimistes et avec un goût musical très spécifique qui va au-delà de ce que l'on peut trouver dans les festivals plus traditionnels. Ce n’est pas un secret, les premières éditions sont généralement les meilleures, les plus authentiques et restent toujours dans la mémoire des gens car elles finissent par être, en quelque sorte, uniques.
Comment te projettes tu à court et moyen terme ?
En ce moment, je suis super motivé et assez occupé avec Mostra. C'est un sentiment formidable de voir comment un projet qui part de zéro prend forme et touche de plus en plus de gens. Comme nous l'avons dit au début de l’interview, ce projet est à but non lucratif. Aucun festival de ce format ne peut être compris d'un point de vue commercial. Ce sont de nombreuses heures de travail investies avec beaucoup de passion et de détermination pour s’efforcer à faire les choses le mieux possible et ce avec un budget serré. Pour moi, le sentiment le plus agréable sera de voir des gens venus de tous les coins du monde danser et partager tous ensemble cette expérience. Et ça, c'est possible grâce à la musique et c’est tout simplement magique. J'aimerais penser qu'avec ce festival, on essaie de changer certaines choses. Nous avons encore beaucoup de chemins à parcourir. Je dis toujours qu’on on ne va pas changer le monde, surtout pas avec un festival, mais je pense qu'on peut mettre en place une sorte d'activisme à partir d’un projet comme celui-ci si on a les idées claires et qu'on essaie de les mettre en pratique d'une manière ou d'une autre. Notre objectif ultime est d'aller plus loin pour organiser des festivals plus conviviaux au sens le plus large du terme.
Ta définition de la musique « avant gardiste » ?
Principalement en raison de son opposition à la musique plus commerciale ou aux tendances plus faciles et sans intérêt que l'on retrouve aussi dans la musique électronique. La musique de Mostra pourrait avoir sa place dans un club, mais aussi dans un musée. Des sons futuristes aux influences des raves britanniques. Un nouveau courant musical dont les textures, la structure et la complexité sont plus proches des festivals de musique expérimentale que des soirées qui les ont faits naître. Nous aurons une programmation diversifiée qui parle à tout le monde. Nous voulons qu'il y ait une cohérence discursive dans le son.
Mostra en trois mots ?
Local, durable et inclusif.
Interview par Sabrina Bouzidi / Photos par Jordi Vidal & Studio_XXIX