2025-08-04
MINYO CRUSADERS
Originaires du Japon, les Minyo Crusaders mêlent le folklore musical local aux éclats cuivrés de la cumbia et du latin jazz. Fascinant et finalement cohérent, cet ensemble confirme un attrait sincère pour les cultures du monde et une volonté évidente de bousculer l’orthodoxie en place. Guitariste et fondateur de la formation, Katsumi Tanaka commente ici l’illustre répertoire minyo, la force des syncopes tropicales, la scène nipponne de ces quatre-vingts dernières années ou bien encore « Tour of Japan », un récent album paru sur le label tricolore 180g.
Qu’est-ce que la musique minyo ?
Cette musique est célébrée depuis des siècles un peu partout au Japon et s’exprime par le biais de chansons. Elle a longtemps rythmé le quotidien des ouvriers ou des paysans et les fêtes ou rites religieux relatifs. Malheureusement, avec l’évolution du mode de vie et l’occidentalisation du territoire, ces chants typiques ont, peu à peu, disparu du paysage. J’ai pris conscience de ce bouleversement en 2011, après le tremblement de terre de la région du Tohoku (ce séisme puis le tsunami généré ont provoqué l’accident nucléaire de Fukushima, Nda). Cette catastrophe m’a donné l’occasion de réfléchir à mon pays et à son histoire.
Pourquoi intégrer ce patrimoine à l’univers latino ?
Car l’univers du minyo renvoie aux classes populaires et, par extension, à des genres comme le reggae, le calypso ou la salsa. D’ailleurs, par le passé, certains membres des Minyo Crusaders ont joué au sein de groupes en rapport. Par delà leurs différences formelles, ces registres sont vibrants, vivants, et accessibles au plus grand nombre. Et puis ils sont naturellement taillés pour la danse. Ça va à l’encontre de la poignée de puristes et du conservatisme.
Cette vision rappelle le folk anglo-saxon et le tissu ouvrier qui en émane…
À l’instar des musiciens folk du jour, il me semble que renouer avec ses racines et les faire évoluer sont des démarches partagées par les créateurs internationaux, à commencer par nous. Avec ce processus de transmission, il s’agit moins d’une reproduction fidèle que d’un passage de relais, où chaque génération réinterprète ce legs mais à la lumière de son époque…
Vous avez sorti un Ep avec les Colombiens de Frente Cumbiero. Quels souvenirs gardez-vous de cette rencontre ?
Collaborer avec Frente Cumbiero a été une expérience formidable. En rencontrant ces artistes colombiens, nous avons découvert que nous partagions une même vision de la création artistique. Nous avons lié amitié au Fuji Rock Festival, c’était en 2018. À son retour en Colombie, Frente Cumbiero nous a invités à Colombia al Parque, une affiche programmée à Bogota. Ils ont eu la bonne idée de nous proposer une session sous forme de workshop, plutôt que de nous convier à un simple concert. C’est comme cela que tout a commencé.
Concernant votre dernier 33-tours, qu’évoquent des titres comme « Hiroshima Kiyari Ondo » et « Soran Bushi » ?
« Hiroshima Kiyari Ondo » est un chant qui permet de synchroniser les mouvements lors du transport de matériaux comme le bois ou la pierre. Aujourd’hui cette référence rayonne par delà la simple composition. Elle incarne un style à part entière, parfois intégré aux festivals musicaux. Quant à« Soran Bushi », c’est un morceau interprété par les pêcheurs (la musicienne franco-japonaise Maïa Barouh-interview ici a déjà repris ce thème dans un esprit similaire - Ndlr). Selon une théorie, cette plage était entonnée lorsque les marins remontaient leurs filets à la surface.
Les masques qui illustrent la pochette induisent également la tradition…
Effectivement, à l’image des airs ancestraux et du halo de mystère qui s’en dégage, les masques anciens sont perçus comme des symboles profondément chargés de sens. Il en existe une grande diversité, chacun trouvant son origine dans une zone géographique précise et dans un usage spécifique. S’il est commun de penser que le masque de fête ou de cérémonie dissimule la personnalité, chez nous une hypothèse avance qu’il servirait aussi à dévoiler l’âme de celui qui le porte. Cette idée, à la fois paradoxale et poétique, me touche profondément.
Vous citez régulièrement les Tokyo Cuban Boys : qu’ont-ils de particulier ?
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ces pionniers du latin-jazz n’ont de cesse de façonner la scène ambiante. Leurs disques sont légion et précieux : au travers de leur jeu, on ressent ainsi tout l’élan d’une époque. Fait marquant, il y a quelque temps, nous avons donné un concert avec les Tokyo Cuban Boys. J’ai constaté avec surprise que ces fins connaisseurs comprenaient et respectaient notre travail, une production pourtant conçue pour être jouée en club.
À propos de mix culturel, le Yellow Magic Orchestra n’est pas en reste…
Le Yellow Magic Orchestra a apporté de nouveaux éléments, c’est indéniable. Certes, lorsque Ryuichi Sakamoto ou Yukihiro Takahashi intègrent les us et coutumes de l’archipel, ils le font avec un brin de cynisme, ce qui est symptomatique des années quatre-vingt. Mais ils abordent toujours cet héritage de manière sophistiquée, tout en accordant une grande importance aux caractéristiques spirituelles ou ethniques, aux subtilités. Alors que les Minyo Crusaders sont davantage tournés vers l’autre et la société. Quoi qu’il en soit, et à propos de cette évocation, il intéressant d’observer comment ces trois entités partagent certains points, tout en exprimant des sensibilités différentes. L’ironie du sort veut que ce soit le public japonais qui mésestime parfois l’impact de sa culture et de ses artistes…
Comment expliquez-vous cette ouverture ?
Nous sommes convaincus que les différences enrichissent le quotidien. Et cela prend parfois des proportions étonnantes. Pour l’anecdote, on prétend qu’il y aurait plus d’adeptes de la danse polynésienne hula au Japon qu’à Hawaï… À ce titre, en tant que nation insulaire, nous manifestons un profond intérêt pour les civilisations étrangères, et un désir d’en saisir l’essence. Cet enthousiasme explique certainement notre ouverture aux autres.
Quel est votre point de vue sur le disque vinyle ?
En tant que collectionneur, c’est quelque chose d’essentiel. Le vinyle est enthousiasmant à bien des égards. Il y a évidemment la satisfaction de tenir le microsillon entre ses mains, l’esthétique des pochettes et la puissance qui en découle, et cette dimension romantique liée au fait que ce support physique passe de bacs en bacs, à travers le globe.
Trois pressages conseillés ?
Je recommande Misora Hibari, la grande dame de la variété, avec « Hibari Sings Minyo ». Ce Lp est décisif : il a contribué à faire passer les mélodies séculaires dans le domaine de la pop, tout en conservant l’esprit originel du catalogue minyo. Viens ensuite Takeshi Terauchi And Blue Jeans avec le simple « Let’s go Minyo! » C’est extrait d’un recueil où le guitariste de surf rock, lui-même un descendant d’authentiques virtuoses du shamisen, revisite le passé avec modernité. Sa touche est marquée par un picking puissant et un phrasé inspiré par les sons rugueux de ce long luth. Cette approche unique l’a rapidement distingué des autres guitaristes. Enfin j’intègre au tout les Tokyo Cuban Boys via « Holiday in Tsugaru. » Avec cet enregistrement, ils franchissent un cap en invitant la chanteuse Miki Asari. Ce témoignage singulier est une étape décisive de leur carrière.
Quelle est votre ambition ?
Notre action actuelle ne correspond qu’à une partie de nos objectifs. Notre ambition est de recenser certaines chansons issues de tout le Japon, qu’elles soient anciennes ou contemporaines, afin de valoriser la richesse environnante. Nous sommes convaincus que la façon dont nous revisiterons ces musiques saura toucher un large public…
Hiroshima Kiyari Ondo, by Minyo Crusaders
Nanbu Tawaratsumi Uta, by Minyo Crusaders
Haiya Bushi, by Minyo Crusaders
Sado Okesa, by Minyo Crusaders
Kaigara Bushi, by Minyo Crusaders
Tairyo Utaikomi, by Minyo Crusaders
Kiso Bushi, by Minyo Crusaders
Soran Bushi, by Minyo Crusaders
Outre les Minyo Crusaders, de multiples groupes ou interprètes japonais adoptent les sonorités latines ou caribéennes. C’est le cas du Tokyo Ska Paradise Orchestra et de sa transcription épatante des creusets Studio One et 2 Tone. Pléthorique, la discographie de ce collectif se distingue grâce à « Pioneers », un bijou de précision édité en son temps par Epic. Autre projet significatif, « Pecker Power » est l’une des premières captations dub environnantes. Enregistré à la Jamaïque par le percussionniste Pecker, cet opus de 1980 et sa signature chez Better Days font le trait d’union entre les sorciers de l’Echoplex et la technologie en provenance d’Extrême-Orient. À noter que le dynamique Masahito Hashida alias Pecker est également à l’initiative du séminal Orquesta Del Sol. Pourvoyeur de rythmes fiévreux, cet orchestre sonne au diapason comme l’indique « Rainbow Love », un Lp de 1981 récemment réédité par l’enseigne britannique BBE. Enfin, la salsa n’est pas oubliée avec l’Orquesta de la Luz et sa transposition des barrios new-yorkais sur le rivage Pacifique. Respecté au sein de la sphère hispanique, ce big band rayonne dans la langue de Cervantes comme l’indique « Lo Esencial », une excellente compilation disponible chez Norte/Sony.
Par Vincent Caffiaux / Photo par Yukitaka Amemiya.