MEDULLA OBLONGATA | Star Wax Magazine

2026-09-14

MEDULLA OBLONGATA

Medulla Oblongata a façonné son identité musicale au cœur de la scène underground. Que ce soit à l’Ostra Club à Nancy ou au KALT à Strasbourg, il y déploie des sets hypnotiques, naviguant entre la deep techno et des sonorités plus raw et mentales orientées dancefloor. En 2021, il cofonde TRÊVE, un collectif fédérateurs d’artistes aux univers variés, à la croisée des arts ambient et des créations visuelles. En 2023, il prend les rênes de la direction artistique et du stage-management de la scène techno du Château Perché Festival. Signé sur des labels notables comme Khoros Records, Concrete Records, Solemne Records, OverCurrent ou encore Perchépolis, il franchit une nouvelle étape en 2025 avec le lancement de son propre label, Mischief Mayhem Void, soutenu par des figures majeures de la scène techno. Depuis son studio, ce défenseur de la culture DIY et artiste polyvalent partage ses inspirations : l’héritage du hip-hop, sa passion pour le sampling, ou encore la philosophie de TRÊVE, désormais devenu un label cross-média. La première sortie « Diary of a Madman », prévue début octobre, est une compilation de onze titres, puisant son essence dans l’une des nouvelles cultes de Nikolaï Gogol.

Comment était l’environnement dans lequel tu as grandi ?

Je vis à Nancy depuis 10-15 ans mais je n'en suis pas originaire. Mon enfance s'est passée dans l'Ouest, proche de l'océan. La musique a toujours été en fond chez moi mais j'ai une aversion totale pour toute cette bande son de mon enfance. Cela a été très difficile voire impossible de me réconcilier avec certains morceaux écoutés par mes parents. Mon univers musical s'est d'abord construit par l'influence de mon grand frère. On était à fond dans le rap. A l’époque, mon frère produisait et il a notamment produit pour Afu-Ra, un rappeur affilié à RZA pendant un temps. Il a une de ses instrus juste avant une track produite par RZA sur le second ou troisième album d'Afu-Ra. Donc un environnement très hip-hop, français et américain plutôt East Coast. C'est aussi par cette musique que je me suis fait une culture politique, décoloniale et c'est resté un élément important depuis dans ma démarche artistique et dans ma vie.

 

Comment es tu passé du hip-hop à la techno ?

Venant du hip-hop, cela s'est fait graduellement. Coucou la guéguerre rappeur vs tech-head. J'ai dû dépasser mes a priori. Dans le hip-hop, il y a la culture du digging, trouver les samples, écouter les morceaux originaux, se faire une culture musicale au-delà du genre. Du coup, le trip-hop arrivant, une touche de musique électronique s'est ajoutée, et question sample on passait à des assemblages de puzzle allant très loin dans les sous-genres, c'était passionnant. En parallèle, j'ai toujours eu un attrait pour l'ambient, le trip-hop et l'ambient ayant aussi des atomes crochus ; je pense notamment aux sorties sur Melankolic, le label de Massive Attack. Peut-être, ce qui m'a fait switcher est la lassitude d'un rap évoluant vers un genre que j'aimais moins début 2000, j'ai été davantage attiré par la musique sans parole et l'ambient m'a naturellement amené à la techno, et je dirais tout de suite vers une techno sombre et mentale, par les labels Zooloft ou Prologue qui ont été les premiers que j'ai explorés.

 

Du coup, qu’évoque le sampling pour toi ?

C'est très important dans la musique et ça m'a tellement apporté en culture. C'est une seconde vie apportée à un matériel qu'on respecte et remet en valeur. C'est un appel aux auditeurs à se forger une culture, à digger. Je n'y connaîtrai rien en Soul sans Dj Premier ou le Wu-Tang. Je n'aurais jamais été explorer cette musique des années 60-70 qui a été une de mes bandes sons d'ado 30-40 ans après. Écouter avec l'oreille du sampleur, c'est écouter la musique autrement. La techno se prête moins à cette technique mais je l'utilise quand même un peu de temps en temps.

 

Quelles sont les influences majeures qui ont façonné ton univers ?

Il y en a beaucoup. J'ai besoin de cette assise politique, militante, que ce que je fais tende vers un message. J'ai aussi besoin de me perdre dans la musique, par son flow, son envoutement. J'ai des influences diverses, hors musique électronique, Godspeed You! Black Emperor en est une par exemple, dans la techno ce sera sans aucun doute Donato Dozzy et Neel, Mike Parker, Giorgio Gigli… Toute la scène deep hypnotic techno italienne est ma plus grosse influence dans la techno. Même si ça ne se ressent pas forcément dans ce que je produis ou ce que je mixe, il est certain que j'ai ça dans le sang.

 

Quel a été l’élément déclencheur qui t’a poussé à te lancer dans la production ?

J'ai toujours eu envie de me lancer mais j'étais effrayé par l'aspect logiciel, je trouvais Ableton pas du tout user-friendly, régulièrement je m'y essayais mais je laissais tomber, ça me soulait de regarder des tutos. Alors j'ai commencé tranquillement par le hardware, pendant trois ans j'ai bidouillé, acheté et revendu des synthés sans rien enregistrer et sous l'impulsion de mon frère qui l'utilise depuis toujours, j'ai fini par tester Logicpro et là j'ai trouvé l'environnement nettement plus intuitif et je me suis lancé avec moins d'appréhension. Aujourd'hui je garde une partie hardware, je construis mon synthé modulaire pas à pas, par essais-erreurs, avoir son synthé modulaire fini de toute façon c'est le travail d'une vie (rires). Donc c'est très bien pour moi, avoir un truc infini et évolutif pour m'occuper, c'est ce qu'il me faut.

 

Quel matériel utilises-tu au studio ? 

Synthé modulaire, Moog Mother 32, des pédales de guitares, des tape Loops que je cut à partir de vieilles cassettes récupérées, j'ai une sombre Drone machine construite par un gars dans son garage, et divers VST plus ou moins natifs de Logicpro. Dernièrement j'ai ajouté un micro, on va voir ce que je fais avec ma voix, je vais expérimenter. Je souhaite utiliser une shruti box aussi que j'ai depuis longtemps, j'attendais d'avoir le bon projet en tête pour l'utiliser.

 

Pourrais-tu décrire ton son brièvement

Je tends vers quelque chose d'assez raw, mais je souhaite que ça soit aussi hypnotique/introspectif avec une pointe d'expérimentation. Tu peux écouter ici.

 

Tu as un remix de Dj Saint Pierre sur ton Ep « Transcranial Stimulation », comment votre collaboration s’est-elle décidée ? 

Très naturellement, j'aime beaucoup sa musique qui est puissante, on se parlait un peu sur Insta, je lui ai proposé de participer au second various caritatif que j'ai curaté pour la Palestine et de fil en aiguille, comme je travaillais en parallèle sur cet Ep et il a été ok pour faire un remix. Les collab que j'ai sont avant tout des rencontres humaines. 

 

Si je mentionne Concrete records, qu’est ce qui te vient directement à l’esprit ? 

Un label extraordinaire, tenu par des gens passionnés et je n’en reviens pas d'avoir eu l'opportunité de sortir un truc dessus sachant que c'est un de mes top list labels. Voir mon nom à côté des autres qui ont signé dessus me donne un énorme syndrome de l'imposteur (rires). J'ai peur de réécouter cet Ep, je me contente du remix de Phooka (rires).

 

Pourrais-tu nous parler brièvement de Mischief Mayhem Void ? 

C'est mon propre imprint, pour mes propres expériences musicales qui, soit seront trop perchées pour sortir ailleurs, soit n'auront pas trouvé preneur mais pour lesquelles j'ai une certaine satisfaction. Pour le lancer, j'ai eu la chance d'avoir l'accord d'artistes pour remixer leur travail. Ça m'a permis d'avoir un peu de visibilité, ce premier Ep a eu le support de gens comme Takaaki Itoh, Vincent Neuman, Stéphanie Sykes, Ruiz OSC, r/d/v… Je remercie encore les artistes qui m'ont confié leur track: Linear Phase, Uaimh na gCat, ROI et Ronny Pinazza. Un second Ep devrait sortir sur Mischief Mayhem Void en septembre, je le fais tourner un peu en unreleased sur Exibeat en ce moment et j'ai de bons feedbacks.

Medulla Oblongata - Tech Clubbers Podcast #416

Quelle est la philosophie derrière TRÊVE ?

TRÊVE, c'est un collectif mouvant et hétéroclite qui a eu la bonne idée de se monter deux semaines avant que la culture ne soit confinée avec le COVID (rires). On venait de plusieurs horizons artistiques - Djs, Producteurs, artistes live only, artistes visuels - mais on partageait un attrait pour l'ambient sous toutes ses formes. L'ambition initiale était de faire des events ambient, mais le Covid et les difficultés pour cette musique de construire des events qui ne soient pas un risque financier ont fait que le projet s'est d'abord construit comme une chaîne de podcasts, qui a un certain succès d'estime avec de très jolis noms dessus. C'est important pour moi d'y inviter des artistes bien installés mais aussi des locaux et des gens qui se lancent. On oscille entre 100 et plus de 10 000 lectures selon les podcasts publiés, en espérant que ceux qui sont venus pour écouter le mix d'AES Dana, souhaitent passer un peu de temps sur la chaîne et y découvrir un artiste qu'ils ne connaissaient pas. Aujourd'hui, pour les difficultés évoquées plus haut, le projet se redéfinit et s'élargit à l'ensemble du spectre de la musique électronique, l'ambient reste dans l'ADN mais l'ambient est une influence dans beaucoup de sous-genre de la techno. Dernièrement avec Clarence Rise (interview ici) on a monté des soirées techno en collab avec des collectifs amis de Strasbourg comme WIR, on aimerait refaire cela l'année prochaine avec d'autres. Actuellement, on travaille sur notre première release en tant que label, avec un projet cross-media qui va balayer beaucoup de sous-genre de la musique électronique, donc très hybride encore une fois.

 

Et pour cette première sortie « Diary of a madman » - streaming ici, comment avez-vous choisi les artistes ? 

Humainement et musicalement. Ces deux choses sont très importantes. On garde aussi le concept d'associer artistes bien installés et d'autres plutôt “new comers”. Il y a des amis de notre giron régional de Strasbourg comme Animalist du collectif WIR, Corentin Boubay et Halès qui est résident au KALT, des artistes dont j'ai toujours aimé la musique et partageant nos valeurs comme Black Lauren qui a sorti sur The Bunker New York, Fareed issu de Construct-Reform ou ØRIGAME un producteur espagnol avec des grosses sorties underground, d'autres qu'on connaissait moins mais où la connexion s'est faite tout naturellement comme Divine Mechanic et Amine Kohb issus de la scène parisienne. Le release se complète avec nos amis du label Secuencias Temporales (Eafhm et Mwamwa) et R/D/V un artiste bien connu de la scène deep techno italienne.

 

Qui s’est occupé de l’identité visuelle ? 

Le projet se veut cross-media comme nous l'avions envisagé au tout début de TRÊVE avec les membres du collectif d'alors. Nos premières idées étaient de faire des events entre ambient et projections artistiques et nous avions fait un évènement avec l'association GRAVE dans cet esprit, mêlant musique et projections vidéos/expériences visuelles immersives. Donc on est resté là-dessus et je pense que ce sera l'ADN de nos releases si on en a les moyens. Dans ma vie réelle, je travaille dans le champ psy, j'ai beaucoup aimé la lecture d'une nouvelle de Nikolaï Gogol qui s'appelle "Journal d'un fou" où on suit un homme qui tient son journal et sombre petit à petit dans des symptômes psychotiques. J'aime beaucoup la perte de sens dans les dates du journal, avec des dates qui deviennent de plus en plus incohérentes. Donc l'idée est venue d'un côté que je dessine le portrait de cet homme à chaque date, perdant un peu plus pied à chaque fois, et que les artistes choisissent un de ces visuels et en fassent un morceau inspiré du visuel et la nouvelle.

 

Qu’est-ce qu’une crossmedia release en quelques mots ? 

TRÊVE a toujours été réfléchi comme quelque chose qui ferait dialoguer musique et d'autres formes d'art. Pour la série de podcast ambient, nous étions associés au photographe Cyril Ruchet. Pour la série hybrid, je m'occupe des visuels. Pour les events ambient, on a collaboré avec l'association GRAVE et les étudiants de la fac d'Art. On voulait continuer dans cet esprit. Le marché du vinyle est complexe pour un jeune label surtout dans une niche musicale mais en même temps en tant que collectionneur chronique c'est souvent frustrant d'acheter juste une release digitale, donc on proposera des prints des visuels avec l'album digital.

 

Envisagez-vous de sortir les prochaines releases en physique ?

Tout dépendra de comment se déroule cette première release. Vinyle idéalement mais il faut un peu d'investissement et surtout être bien installé.

 

Un rituel avant de monter sur scène ? 

Pas vraiment, profiter du son dans la foule et l'ambiance lancée par les artistes d'avant, m’imprégner 10-15 minutes du son du booth avant que ce soit mon tour. Je suis toujours stressé mais c'est évacué dès les premières tracks.

 

Tes spots préférés à Nancy pour chiller ? 

Pas très original mais le Square de ma rue ou simplement j'ai la chance d'avoir un petit jardin depuis trois ans et où on est assez isolé du son de la ville. C'est précieux.

 

Ton top 5 de tes clubs préférés ? 

Ceux dans lesquels j'ai la chance de jouer sont aussi des clubs avec un très bon système son donc le KALT à Strasbourg et l'Ostra Club à Nancy, donc j'y suis aussi un aficionado. Sinon c'est un peu cliché mais le Berghain/Panorama que j'ai découvert avant que ce soit la grosse hype actuelle. Dur d'en citer d'autres où j'aurais été après ceux-là honnêtement (rires). 

 

Une anecdote en tant que diggeur

La tristesse des petites et moyennes villes est passée par là. Mon disquaire de cœur c'était Rhizome qui a fermé des suites du COVID. C'était un lieu d'échange culturel, beaucoup de bacs variés mais pointus, des bac ambient/expé géniaux. C'était géré par le boss du label Ici D'Ailleurs. Le vendeur qui y bossait fait partie de TRÊVE. Partout où je passe que ce soit en vacances ou pour le taff je fais le disquaire du coin pour digger. Dernièrement au cours d'un voyage pour le taff, je me suis arrangé pour faire mon escale à Détroit, j'avais pris rendez-vous pour aller à Submerge, c'est la procédure, et j'ai eu la surprise d'être accueilli par Mike Banks himself et de discuter avec lui un long moment et de digger ensuite à Submerge qui est en fait au sous-sol de sa maison. Je pense que je n’aurais pas meilleure anecdote sur une expérience de disquaire. Sinon je digge sur bandcamp et discogs. 

 

Ton top 5 de tes labels préférés et ceux qui t’accompagnent dans tes sets ?

Semantica, Token, nachtstrom schallplatten, Warm up Recordings et comme j'ai toujours un peu d'ambient, soit Astral Industries soit Room40.

 

Sans musique, la vie serait…

Déjà qu'avec de la musique ce n’est pas ouf...

 

L’artiste qui te met une claque à chaque fois ? 

Abul Mogard sans hésiter en ambient. Il a une musique qui me prend aux tripes. Je l'ai découvert en même temps que sa toute première release il y a maintenant une dizaine d'années, il fait partie des rares artistes que j'achète sans écouter au préalable. Donato Dozzy, Godspeed You! Black Emperor font partie de cette catégorie aussi.

 

Par Sabrina Bouzidi