MARCEL POWELL | Star Wax Magazine

2025-10-28

MARCEL POWELL

Issu d’une prestigieuse famille de musiciens, Marcel Powell incarne le Brésil dans sa diversité. Marqué par de nombreux courants, le guitariste témoigne d’un parcours et d’une ouverture exemplaires. Volontiers disert, l’homme évoque ici dans un français parfait son père Baden Powell, son récent album en duo avec le chanteur belge David Linx, les liens indéfectibles avec Pierre Barouh et le label Saravah ou bien encore la scène urbaine du jour et des rappeurs comme Criolo ou Marcelo D2.

 

Avoir Baden Powell comme professeur n’a pas dû être chose facile…

La guitare relève d’un choix personnel. Mon père ne m’a jamais forcé la main. En fait, j’ai appris cet instrument à l’âge de neuf ans, c’était en 1992. Mais je ne n’ai jamais ressenti de pression. Avoir pour référent quelqu’un d’aussi brillant m’a surtout servi comme source d’inspiration. Après, tous les artistes sont influencés, à commencer par leurs prédécesseurs. Et c’est valable pour n’importe quel métier. Naturellement, avec mes yeux d’enfant, cet immense guitariste était d’abord un héros. Mais le plus marquant c’est lorsque j’ai découvert que ce dernier était aussi un héros pour d’autres personnes.

 

Le quartier générait une grande créativité…

Oui, pour compléter le tout, à quelques rues résidaient des compositeurs comme  Paulinho Da Viola ou  Paulo César Pinheiro, l’un des paroliers de la maison. Je me souviens aller chez lui lorsque j’étais gosse et piquer des plongeons dans la piscine… Et puis, en périphérie, vivaient d’autres figures comme le chanteur Milton Nascimento ou Luiz Bonfá. On échangeait souvent : ces créateurs venaient chez nous, on allait chez eux.  Il y avait pas mal de réunions sous notre toit. À l’époque je jouais des percussions.

 

Et votre travail avec David Linx ?

David, je l’ai rencontré en 2011 à Paris. Je donnais un concert à l’Européen. Il m’a rejoint sur scène et cela m’a beaucoup plu. Dans l’entrefaite, je suis reparti chez moi. C’est mon agent  Étienne Clément qui, par la suite, m’a suggéré de reprendre contact avec lui. Ces retrouvailles ont donné naissance à « Marcel Powell Meets David Linx-Nosa ». On a  choisi des éléments qui nous représentaient comme « Encontros e Despedidas » par Milton Nascimento. Ce musicien évoqué à l’instant est un trait d’union. Il a beaucoup œuvré avec les jazzmen (écoutez donc sa collaboration avec  Stéphane et Lionel Belmondo - ndlr). Ça nous semblait évident de le reprendre.

 

Vous revisitez « Round Midnight » de Thelonious Monk. N’est-ce pas une bonne manière de rappeler que le jazz est d’ascendance créole ?

Ce titre, je le ressens d’abord par mon vécu. J’ai en tête Baden qui reprend « Round Midnight », c’était fantastique… Les images de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA)  le prouvent… Ça m’a d’ailleurs donné envie de reprendre ce standard avec David. Pour revenir sur ce phénomène de créolisation, c’est vrai et ce métissage est flagrant entre la bossa nova et la production américaine. Les musiques d’Antônio Carlos Jobim l’attestent. Je suis souvent sur Internet et je constate que la plupart des playlists de jazz débutent par une plage de Tom Jobim, par « The Girl From Ipanema » ou « Wave ». C’est révélateur d’un processus. Au point où ces thèmes sont devenus des standards.

Marcel Powell & David Linx -  Round Midnight (Thelonious Monk)

Concernant cette culture, le Lp « Os Afro-Sambas » induit une grande spiritualité …

Et on peut aller plus loin dans l’analyse car lorsque mon père a composé ce recueil, il a littéralement transposé le répertoire sacré de Bach sur les rythmiques afro-descendantes. Les mélodies sont inspirées des chants grégoriens. Quant à Vinicius de Moraes, il n’était pas originaire de Bahia, la grande cité africaine du Brésil, mais il était très curieux et il a, pour l’occasion, effectué des recherches approfondies sur certains orixas, selon ces divinités du culte candomblé. Son talent était vaste : il pouvait rédiger des chansons d’amour puis de manière plus singulière. La particularité de ce disque est qu’il a été enregistré deux fois, tout d’abord dans les années 60, sous un déluge de pluie pas possible, et à la fin des années 80, toujours avec l’ensemble vocal Quarteto Em Cy, à l’exception de Vinicius, disparu depuis. Pour être honnête le son est bien meilleur. Mais ces disques sont aussi recommandables l’un que l’autre.

 

À propos de correspondance artistique, comment s’est déroulée la rencontre avec Pierre Barouh ?

C’est une rencontre incroyable. En 1963, Pierre Barouh était déjà reconnu. En bon fan de musique brésilienne, il a donc traversé l’Atlantique pour rencontrer Baden et Vinicius. Manque de chance, le tandem était à Paris et la rencontre a été reportée. Finalement, lorsqu’ils se sont retrouvés quelque temps après en France, Pierre a suggéré à la direction de l’Olympia de programmer mon père en première partie de Jacques Brel. Rappelons qu’à l’époque de nombreux spectacles précédaient la tête d’affiche. Mais cette salle voyait d’un œil sceptique un guitariste carioca solo. Pierre a tout de même réussi à convaincre le staff. Il en a profité pour faire venir le producteur Eddie Barclay et quelques journalistes. Résultat,  ce set a été acclamé par l’assistance. Il a été suivi par huit rappels…

 

En 1966, le même Pierre Barouh intègre le casting du film « Une Homme Et Une Femme » de Claude Lelouch. À cette occasion, il traduit et chante « Samba Da Bênção ». Quel regard portez-vous sur cette version hexagonale ?

Au plan technique, ce que Pierre a réalisé avec « Samba Saravah » tient du génie.  À vrai dire, il n’a pas calqué le morceau mais l’a adapté, sans retirer quoi que ce soit. Pour l’anecdote, cette plage est basée sur deux accords enseignés par mon père à l’un de ses élèves dont le niveau était vraiment faible. Il lui a donc indiqué cette trame sommaire avant d’improviser dessus. Ce qui a donné cette mélodie entêtante mais très difficile à retranscrire. D’autres pièces du registre familial ont été interprétées par des chanteurs. C’est le cas de « Berimbau », renommé par Claude Nougaro « Bidonville ». Mais celui-ci a bousculé la partition. Cela n’enlève rien à la qualité du rendu. En fait la démarche de Pierre relève d’une autre dimension. Il a répondu avec précision au texte et à la culture qui s’en dégage.

Samba Saravah - Stacey Kent - Victoires du Jazz 2008

Il y a quelques années, vous avez sublimé ladite samba  avec Maria Bethânia, l’une des actrices du courant  tropicália. Que symbolise ce mouvement des années 60 ?

Avec son frère Caetano Veloso, Gilberto Gil ou Os Mutantes, Maria Bethânia a révolutionné la musique au point de préfigurer tout ce que l’on entend aujourd’hui au Brésil. Je me rappelle d’un commentaire de Maria au sujet du tropicalisme. Elle confiait que c’est parce que le collectif en question ressentait un amour sincère pour la bossa nova qu’il a décidé de ne pas l’intégrer à sa démarche. En définitive, ce groupe a produit quelque chose de très différent mais de tout aussi intéressant. Par delà cet épisode déterminant (le disque « Tropicália Ou Panis Et Circencis » est une pierre fondatrice Nda), Maria Bethânia possède dorénavant l’aura d’une diva. Et j’ai été très heureux de l’accompagner pour cette interprétation de « Samba Da Bênção». Imaginez,  ce morceau est diffusé tous les jours par les radios, dans mon pays. Et il bat des records sur les plateformes musicales, avec plus de 50 millions de vues. C’est un truc de fou.

 

Vos sessions télévisuelles avec les rappeurs Marcelo D2 ou Criolo confirment une belle liberté de ton…

Mais c’est que les Brésiliens adorent mélanger les musiques. Alors oui, il y a des formes souvent délimitées ou étiquetées. Mais, chez nous, il y a aussi des répertoires qui font écho. Certes mon frère Philippe comme moi avons d’abord été initiés à la musique classique, au choro ou à la samba. Et comme ce style se mixe désormais avec le rap, nous avons  assimilé le hip-hop. Lorsque vos écoutez Marcel D2, vous remarquez vite que ce rappeur emprunte aux domaines savants ou traditionnels. C’est évident avec « Canto De Ossanha ». Et c’est pareil pour Criolo.  Pour les amateurs, les émissions télé en question sont visibles sur YouTube.

 

Trois disques importants et pourquoi ?

D’abord « Samba Triste », par mon père. Cet enregistrement a été très important pour ma formation musicale. Je pourrais en citer d’autres, mais celui là compte pour moi. Le deuxième choix concerne Armandinho Macêdo. C’est la référence de la guitare bahianaise et du bandolim, la mandoline brésilienne. En 2004, mon frère m’a offert un CD de cet artiste. Il se nomme « Retocando O Choro », c’est une compilation de choro, ça évoque ce répertoire local très sophistiqué. Ce qu’Armandinho a réalisé est conséquent car il s’est inspiré de chansons illustres et les a remodelées, au point où on a l’impression d’entendre des morceaux inédits. Et le troisième disque est un concert de Michel Petrucciani et d’Eddy Louiss : « Conférence de Presse ». J’ai découvert ce live en 1995 lorsque nous vivions à Paris. Si mes souvenirs sont bons, cette prestation a été captée au Petit Journal Montparnasse.

Canto de Ossanha por Marcelo D2, Marcel Powell,Philippe Baden Powell

Différents chanteurs, instrumentistes ou genres complètent cet entretien. On pense à Heitor Villa-Lobos, l’auteur classique du XXème siècle et à ses partitions teintées de folklore dont neuf œuvres visionnaires : « Bachianas Brasileiras ». Courant méconnu sous nos latitudes mais indissociable des rythmes auriverde, le choro est  résumé au travers de deux excellentes anthologies chez Frémeaux & Associés, des coffrets CD où surplombent les titres du flûtiste et chanteur Pixinguinha. Autre nom-clé, João Gilberto est l’incarnation de la bossa nova. En 1959, le Bahianais sort  « Chega de Saudade », un manifeste minimaliste  porté par les accords  d’un certain Antônio Carlos Jobim. Artisan de l’axe New York-Rio, le pape du cool jazz Stan Getz symbolise cette fonction de passeur avec « The Best Of Two Worlds ». Moins connu que ses monuments des années 60 avec Astrud Gilberto et Charlie Byrd, ce microsillon de 1975 valorise toutefois João Gilberto et sa seconde épouse, Miúcha. Pointure de la musique populaire brésilienne (MPB), Jorge Ben reflète, pour sa part, une nation multiple au travers de périodes variées. Parmi ses albums, on retient « Samba Esquema Novo » et ses compositions historiques ou bien encore « A Tábua de Esmeralda », un opus majeur empreint d’ésotérisme. Enfin le documentaire Saravah engage un dialogue fertile entre le Brésil et la France. Réalisé en 1969 par Pierre Barouh, ce témoignage désarmant de grâce convie des légendes d’alors ou en devenir comme le proche Baden Powell…

 

Propos recueillis par Vincent Caffiaux / Photo par Fernanda Nigro.