2014-06-24
LA SAGA TREASURE ISLE
Fleuron du répertoire rocksteady, le label jamaïcain Treasure Isle revient aujourd’hui sur le devant de la scène grâce à une mouvance reggae pop emmenée par Hollie Cook. Fondée par Duke Reid (en photo ci-dessus porté par la foule), la firme sera, l’espace de dix ans, un réservoir à hits, notamment à la fin des années 60. Retour sur l’histoire de cette maison de disques, équivalent tropical du catalogue Tamla Motown.
Le label Treasure Isle tient une place importante dans la culture jamaïcaine puisqu’il concentre une bonne partie du rocksteady, courant charnière entre le ska et le reggae. Principal rival de Clement Dodd aka Coxsone Dodd, patron de Studio One, Duke Reid lance la firme au début des 60’s sur les fondations d’une épicerie familiale, la Treasure Isle shop. Connu pour son caractère iconoclaste, l’homme a l’habitude de se promener avec un colt à la ceinture, héritage d’une carrière dans la police. Un tempérament foutraque, cultivé à loisirs, notamment au sein de son sound system baptisé Trojan. Préfiguration des sonos mobiles cette structure alors pionnière, doublée d'un programme radiophonique local, alimente les soirées de Jamdown à la fin des années 50 grâce à des thèmes jazz et blues signés par des figures de la trempe de Fats Domino. En 1962, les répertoires blue beat puis ska connaissent un essor avec l’indépendance de la Jamaïque. Mais c’est au mitan des 60’s que le picaresque producteur marque le climat ambiant de son empreinte. All Star mythique, les Skatalites se séparent. Une partie du groupe forme The Soul Brothers et accompagne les interprètes de Studio One. Saxophoniste des Skatalites, Tommy Mc Cook rejoint Treasure Isle via sa formation les Supersonics. Les harmonies vocales deviennent sophistiquées, la contrebasse disparait au profit de la basse électrique et la rythmique marque le troisième temps, donnant au rocksteady son caractère chaloupé si particulier.
Comme souvent les anecdotes fusent quant à l’apparition d’un mouvement musical. Le rocksteady n’échappe pas à la règle. On prétend ainsi que le rythme local se serait ralenti en 1966 alors qu’une vague de chaleur sévissait en Jamaïque. Un autre motif explique la modification rythmique après que les danseurs les plus âgés se soient plaints du caractère effréné du ska. Alton Ellis ou Phillys Dillon sortent les singles à rythme métronomique. Et The Paragons devient la formation phare de l’écurie Treasure Isle grâce à la voix de John Holt. Les différentes compilations dévoilent des gemmes comme « Only a Smile » ou « On the Beach ». Souvent légers, les titres évoquent une dolce vita qui se termine en 1968 avec le style one drop et les slogans afrocentristes propres au reggae. Férus de Nothern Soul et de rythm & blues, les mods déclinent la culture jamaïcaine qui est ensuite repris par le mouvement skinhead originel, à distinguer des sinistres boneheads d’extrême droite. Cette période est la matrice de la scène Two Tone du début des années 80. Un répertoire que les premiers Dj comme Dennis Alcapone ou U Roy déclinent, à coup de commentaires bien sentis. Si la dynamique du catalogue Studio One ouvre de larges perspectives musicales, les mélodies tissées par les chantres de l’ « Ile au Trésor » confirment leur travail d’assimilation. Aussi courte soit la période couverte par le rocksteady, ce courant intervient à un moment décisif. Originaire d’une famille de colons jamaïcains, Chris Blackwell crée ainsi Island, le fameux label au palmier et futur catalogue international, en 1967. Un tremplin évident pour les Wailers et une bonne partie des interprètes ou groupe reggae 70’s. Dans la foulée, la maison diffuse Trojan, émanation du sound system éponyme, destiné au public jamaïcain exilé. La disparition de Duke Reid en 1975 n’enraye pas la propagation du registre. Le early reggae imprègne la musique populaire avec un titre comme « Everything i Own », interprété par Ken Booth ; grâce aux thèmes chamarrés de Dave et Ansel Collins ; ou par le biais de Jimmy Cliff. Personnage indépendant, à la croisée des répertoires mainstream et reggae, celui-çi est le héros du film « The Harder they Come » (disponible en version originale sous-titrée en français ici), authentique baromètre de la culture jamaïcaine, illustré par une bande originale impeccable.
Par Vincent Caffiaux.