2023-08-16
Kohndo Interview
Cofondateur et Mc du mythique groupe de rap La Cliqua à la fin des années 90, Kohndo évoque rarement sa passion pour le beatmaking et la production. Pourtant, il laisse peu de place au hasard dans la création de ses œuvres discographiques et scéniques. Les beatmakers et les live bands dont The Selenites sont à l'honneur lors de son prochain concert le 15 septembre au New Morning à Paris. À cette occasion, nous avons souhaité en savoir plus. Voici l'entretien.
La face A et la face B de Kohndo ?
Si la face A est le titre le plus connu que j’ai écrit, je dirais le duo avec Nekfeu : "Faut qu'je tienne". Quant à la face B qui pourrait correspondre qui gagnerait à être plus connu je dirais "La partition". C'est sans doute l'une de mes plus belles chansons. Tu as remarqué ? Je parle de chanson. Il m'aura fallu vingt ans, depuis "Tout est écrit" pour accepter de dire que je suis un chanteur de rap.
Comment et quand es-tu arrivé au Mcing, par le digging, le beatmaking ou le Bboying ?
C'est le BeatBox qui m'a amené au rap. J'ai commencé à Boulogne. C'est un battle de beatbox avec Zox des Sage Po qui m'a incité à rapper. Ensuite, j'ai été fan de Doug E. Fresh. Le beatmaking est arrivé très tôt dans ma vie, puisque j'ai eu mon premier sampleur à l'âge de seize ans. Tu sais, à Boulogne, nous avons beaucoup de rappeurs qui font aussi du beatmaking comme Melopheelo, L.I.M, Egosyst, Tuerie… C'est un peu comme être à la fois pianiste et chanteur.
À partir de quel moment as-tu commencé à t'intéresser au beatmaking ?
J'ai commencé la production à l'âge de seize ans avec Karim Tamoud, un passionné de rap de Puteaux. En 1991, j'ai débuté avec un S1000, un sampler Akaï. J'ai toujours kiffé le son de cette machine. Mon séquenceur était un Cubase sur Atari ST. J'aime beaucoup l'émission de Dj Premier sur le floppy disc, ça me rappelle de bons souvenirs. Connecté à ma station de production, j'avais un MT4X, un enregistreur quatre pistes Yamaha. J'ai encore toutes mes maquettes en cassette d'ailleurs, mais je n'ai plus de multipiste pour les lire. C'est Egosyst, mon partenaire de Coup d'Etat Phonique, mon premier groupe, qui avait le plus de talent en beatmaking à cette époque. Pour ma part, j'étais déjà plus en quête de nouveauté, j'avais envie de briser les codes. Mes productions étaient moins ancrées dans le rap conventionnel. En 1990, j'étais plus dans une approche à la Dj Cam, quelque chose de proche du trip-hop. Mes inspirations sont issues de la Native Tongue, et l'école des Roots/Soulquarians m'a énormément nourri.
Depuis, combien de beats as-tu produits pour tes projets et pour d'autres ?
Je me vois davantage comme un producteur que comme un beatmaker. Tu vois, un beatmaker a constamment besoin de composer. Ses machines sont un prolongement de lui-même. Un beatmaker a toujours 200 productions prêtes. Moi, j'en ai très peu. Personnellement, je kiffe faire rapper ou chanter quelqu'un, de prendre son a capella et de réfléchir à l'écrin le plus adapté pour mettre en valeur le travail de l'interprète. Les producteurs que j'admire sont Damon Albarn de Gorillaz et Blur, Adrian Younge et Quincy Jones.
J'ai été le producteur exécutif et le réalisateur de l'album de Dj Brasco "Fill the Gap", avec Frank and Dank et Wildchild... Récemment, j'ai produit pour Fred Melosax son Ep "Do You Know". Pour ma propre carrière, j'ai commencé à produire dès mon premier Ep avec mon rôle, puis sur "Tout est écrit", le titre "La Chute". Sur "Deux Pieds sur Terre", le titre "Stick to Ground" en duo avec Jee Van Cleef. Ensuite, j'ai enchaîné avec "Soul Inside", incluant le titre "Comme Toi" et "Lick Me" dans un registre plus électro. C'est sur "Intra Muros" que j'ai affirmé ma direction artistique. Là, j'ai pris en charge six titres, et sur "Plus Haut que la Tour Eiffel", dix titres. J'adore être derrière la console et laisser libre cours à mes idées. Il y a de la magie dans ce processus.
Quelle est la place du vinyle chez toi, dans ta vie, aujourd'hui ?
Rien ne vaut ce moment où tu sors le vinyle de sa pochette et que tu places le diamant sur le sillon. J'ai diggé pendant une vingtaine d'années. Assez pour constituer une belle collection de soul et de jazz. Cependant, au fil du temps, je me suis moins attaché aux objets. J’essaye avant tout de m'imprégner de ma musique, bien plus que de l'accumuler. Cela devient encore plus une nécessité quand tu développes ton identité. Actuellement, j’essaye de mieux connaître mes disques que je possède. Chaque vinyle est pour moi une rencontre, une histoire avec un artiste. Certains artistes sont devenus comme des membres de ma famille. Donc, je n'arrive plus à les sampler.
"Chaque vinyle est pour moi une rencontre,
une histoire avec un artiste. Certains artistes
sont devenus comme des membres de ma famille.
Donc, je n'arrive plus à les sampler."
À un certain moment, tu sembles t'être détaché du sampling et tu as commencé à collaborer avec des musiciens. Peux-tu nous expliquer ce déclic ?
C’est assez lié à ce que je te disais avant. J'ai pensé que si j'investissais autant de temps dans le sampling que dans l'apprentissage d'un instrument et la compréhension des partitions, je pourrais développer ma propre musique. Adrian Younge est dans une démarche similaire, ce qui l'a amené à devenir l'un des multi-instrumentistes les plus passionnants de notre époque. C'est cette démarche qui me motive. J'ai l'impression de ne pas avoir assez d'une vie pour accomplir tout ce que je souhaite.
Tu es exigeant dans ton processus de création, les arrangements, etc. As-tu fait du solfège, composes-tu au clic et comment fais-tu pour diriger les musiciens avec qui tu collabores ?
L'exigence tient au fait que je n'ai jamais vraiment eu les moyens de mes ambitions. J'ai eu beaucoup de mal à trouver des partenaires pour financer mes projets. Aujourd'hui, c'est moins le cas. Beaucoup d'indépendants connaissent cette situation. Cela fait partie du chemin. En réalité, oser créer et trouver son propre son, sa propre couleur à partir de peu de moyens est un privilège. Je compose avec un P45, un Microkorg, une MPC pour les drums et une RC505. Je pose mes idées, ensuite, j'arrange sur Live Ableton, je fais mes prises en studio sur Pro Tools, puis j’édite et je mixe sur Logic Pro. Honnêtement, quand tu as compris le processus, c'est comme parler plusieurs langues, beaucoup de STAN (station de travail audionumérique - ndlr) se ressemblent. Depuis "Soul Inside", j'oscille entre l'échantillonnage, les compositions et les collaborations. Mon processus est très évolutif. Sur "Plus Haut que la Tour Eiffel" (PHQLTE – ndlr), je collabore avec Laurent Colombani. Le travail est bien plus facile avec un arrangeur de son niveau. Je démarre les titres et il les termine, ou inversement, il commence et je termine.
Je suis encore en apprentissage de la lecture et de l'écriture, mais avoir des notions d'harmonie à changé ma vie et mon approche de la production. En ce qui concerne la direction, c'est assez simple. Mes maquettes sont déjà des partitions. J'ai toujours le groupe en tête quand je compose, donc en répétition, ça va assez vite, car je peux communiquer assez facilement avec les musiciens du groupe. Le plus difficile est de trouver les bons accords, c'est ce qui fait toute la qualité des morceaux. L'arrangement et l'orchestration sont déterminants.
Tu prends totalement en charge la direction artistique de tes projets. As-tu fait des exceptions et est-ce un frein pour t'aventurer vers d'autres horizons artistiques ?
En général, mes collaborations impliquent de la discussion et de la rencontre. J'aime bien m'entourer. Sur "Soul Inside", j'ai collaboré avec Nicolas Liesnard. Sans lui, le projet n'aurait pas eu cette ossature et cette couleur. C'est un grand maître du clavier. De même, sur "PHQLTE", Laurent avait une vision harmonique globale du projet. Souvent, je lance les projets et je m'occupe de la réalisation. C'est ça qui assure la cohérence de mes albums. Ils sont collaboratifs, mais je reste le capitaine du projet et le garant de son style. D'autres artistes, comme Seb Levanneur ou 20 Syl, ont une identité si affirmée que j'ai beaucoup de plaisir à me laisser guider par eux. J'ai la double casquette de rappeur et de producteur, donc je parle un double langage.
Tu dis que tu arrives facilement et rapidement à composer un album. As-tu un processus type, comme choisir un instrument puis écrire tes textes ?
Pour moi, l'entrée en musique est circulaire, il n'y a pas de règle. Je pense qu'une idée doit venir rapidement. Un riff est quelque chose de simple. C'est très intuitif. Le plus long, ce sont les arrangements et la réalisation, et cela ne se fait pas au même moment. Je démarre une chanson avec deux ou trois riffs. J'écris, puis j'arrange, ou bien je fais arranger par un autre musicien.
Dans ton dernier album "Plus Haut que la Tour Eiffel", il y a des instruments inhabituels, comme le oud, le loutar… pourquoi, est-ce pour te rapprocher de tes racines berbères ou de celles de la musique ?
Je suis béninois et Laurent est tunisien. On voulait que cet album soit une traversée musicale, que l'auditeur vive le voyage de Manga, le personnage, à travers la musique. On voulait que l'auditeur soit transporté dans chaque pays traversé par le personnage. Quand tu abordes un sujet comme l'exil, les instruments que tu choisis participent à l'histoire. C'est Laurent qui a cette expertise, et son expérience m'enrichit énormément.
Que dit le refrain d'Heddi ? (vidéo ci-dessus ou ici)
"Mech wahdi Arwah maaya moughrib Ghorba seiba ma thenich". Ce refrain est chanté par Heddi, un rappeur algérien. Il a 20 ans et a commencé dans mes ateliers dans le 20e arrondissement. À Mahalia Jackson. En substance, le refrain dit : "Je ne suis pas seul dans ce pays qui n'est pas le mien, rejoins-moi. “Moghrib” c’est un étranger. "Ghorba" c’est le fait d'être en galère dans un pays qui n'est pas le sien. C'était important de faire ce titre avec Heddi, car il vit loin de chez lui depuis huit ans. Dans l’album il y a aussi Dighya Mohamed Salem une artiste exilée qui se bat pour faire reconnaître le Sahara occidental en France et sur la scène internationale. Sa rencontre a été bouleversante.
Penses tu que ce cinquième album sonne comme une renaissance et marque un tournant dans ta carrière ?
Ce disque est le plus international de mes albums. C'est sans doute la première fois que j'embrasse autant mes origines béninoises dans un projet musical. Je pense que les gens me découvriront bien plus à travers ce disque que mes précédents projets. C'est un projet que j'ai écrit pour rendre hommage à ma famille, aux mineurs isolés avec qui je travaille, aux associations qui se battent pour offrir un minimum d'hospitalité aux personnes qui ont fui leur pays pour une vie meilleure.
À l'affiche de ton prochain concert, vendredi 15 septembre 2023, on trouve the Selenite Band, Kyo Itachi et E-Blaze. Le Line Up est assez éclectique. Peux-tu nous expliquer ?
Il s'agit d'une soirée multi-artistes. Le line-up a été organisé par le New Morning. Le warm-up est assuré par Eric Blaze, suivi de Kyo Itachi - interview dans le star wax #20 ici - que je vais rejoindre sur quelques titres. C'est quelque chose que nous avions envie de faire depuis un moment. The Selenites ouvrent le spectacle juste avant mon show, et PHQLTE conclut la soirée. Soit mon live band composé de Laurent Colombani à la guitare, Hugo Barré à la basse, Milena Buchman au clavier, Cedric Affre à la batterie. Je pense que la soirée sera incroyable. Nous établirons un lien entre l'Occident et l'Afrique, entre le Djing et le live band, entre le hip-hop et l'éthio-jazz. C'est le genre de concept qui me parle. Et comme cela fait longtemps que je n'ai pas joué à Paris, je sais qu'un concert comme ça sera mémorable.
Aujourd'hui, tu crées en studio ou un home-studio ? Avec toutes tes activités quel est ton métier au quotidien ? Comment fais-tu pour préserver ta passion ?
J'ai eu un studio pendant quatre ans, rue Ramponneau, dans le 20ème arrondissement. Aujourd'hui, entre les cours, les répétitions et la production, j'ai opté pour le home studio. Je crée chez moi et je finalise en studio, en l'occurrence à Midilive. Ma passion continue de nourrir mon travail, et mon travail est une extension de ma passion. Sans elle, je ne pourrais rien accomplir. J'aime la musique, je travaille avec la scène émergente. Pendant longtemps, mes disques ont été mes professeurs. Aujourd'hui, c'est le partage qui m'apprend la vie et développe mon art. Je suis artiste producteur au quotidien et j’enseigne de manière hebdomadaire.
Sinon, tu aurais le temps pour le Djing et le scratch ?
J'ai longtemps voulu m'y mettre, mais tu connais l'expression : "Bon en tout mais excellent en rien."
Ton meilleur souvenir de concert ?
C'est le prochain au New Morning. Ça va être incroyable. Non je blague. Je dois avouer que Jazz à Vienne cet été, était mémorable, entre le duo avec Laurent Colombani l'après-midi, les retours positifs de Loyle Carner et de Sampa The Great, qui ont kiffé le spectacle, le live sur la grande scène avec Madijuwon et De Phase, et enfin la Jam avec l'équipe de Shibuuya!... Cette journée était extraordinaire. La carte blanche de LGTDZ était géniale. Les vibes étaient au rendez-vous.
Tu as une certaine maîtrise de ton art, tu es même devenu pédagogue... Qu'est-ce qu'un professeur de musique actuelle amplifiée ?
Un professeur de musique actuelle amplifiée est un formateur qui t'apprend la production à travers les nouveaux instruments de musique électronique (STAN, synthé, platines, looper…). Les musiques actuelles amplifiées englobent les genres nés de l'électrification, comme le rock, la soul, la tech, le rythm and blues, le rap... En d'autres termes, lorsque je ne travaille pas sur des albums, j'enseigne l'écriture du rap, le beatmaking, la production et j'accompagne des projets artistiques.
Si je te dis : "Le bien ne fait pas de bruit", tu réponds ?
"L'arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse." Sur mon premier album "Tout est écrit", il y a un titre qui s'appelle "En silence". Je t'invite à l'écouter. Les vrais mauvais garçons agissent dans le silence. Cela pourrait bien me définir. J’ai une vie riche et mes activités sont diverses car elles m’offrent l’occasion de progresser sur bien des aspects de ma personnalité.
De quoi rêves-tu pour demain ?
D'un New Morning plein à craquer, suivi d'un café de la plage bondé, puis d'une Cigale sold out avant de partir en tournée mondiale. Ce serait une belle image. Pour aller plus loin, dans l'absolu, mon souhait serait de collaborer avec Damon Albarn ou Adrian Younge. J'avoue que ce sont des pointures en matière de vision artistique, et travailler avec eux serait incroyable. Tu connais un génie qui peut réaliser les souhaits ?
Oui (rires)
Interview par Dj Coshmar