JUSTINE PERRY | Star Wax Magazine

2025-09-08

JUSTINE PERRY

Originaire du nord de la France, Justine Perry est reconnue pour son authenticité et sa maîtrise implacable derrière les platines. Elle commence sa carrière en 2016  à paris ; depuis elle sillonne les clubs, festivals de renom, et fait partie des résidents du Kalt à Strasbourg. Signée sur des labels notables tels que On Board, Dynamic Reflection, KR Records, Malör records, ses productions témoignent d’un travail minutieux…  installée à Berlin, Justine nous en dit plus sur sa perception de la scène techno, ses valeurs, ses collaborations et ses projets dont le lancement de son propre label.

 

 

Comment était l’environnement dans lequel tu as grandi ?  

Je viens d’un environnement assez classique, sans vraiment d’héritage musical dans la famille. Je n’ai pas eu de formation musicale pendant mon enfance, et personne dans ma famille ne fait de la musique à part ma mère, qui s’est mise au chant assez tard. Depuis l’adolescence, j’ai toujours été très attirée par la musique électronique. À l’époque, je passais beaucoup de temps à écouter la radio comme Contact Fm ou Radio FG, et je m'enregistrais des cassettes et des Cds que j’écoutais en boucle, surtout dans la voiture avec ma mère quand elle m’emmenait à l’école. Vers la vingtaine, je passais presque tous mes week-ends en soirée. Parfois j’y allais seule, juste pour écouter certains artistes que je voulais vraiment voir, sans me soucier du reste. Je passais des heures sur le dancefloor, mais aussi à observer ce qui se passait derrière les platines. Même si je ne comprenais pas encore tout à l’époque, j’essayais de capter leurs gestes, leur façon de construire un set, de lire la salle. Avec le recul, je me rends compte que ça m’a énormément marquée et que ça a planté pas mal de graines pour la suite. C’est vraiment plus tard, vers 27 ans, que je me suis lancée dans le Djing. Même si je suis arrivée un peu tard, ma passion pour la musique a toujours été là.

 

Quelles sont tes principales influences ?

Mes principales influences me viennent avant tout du dance floor. Je puise beaucoup d’inspiration dans les sets que j’entends quand je sors en club, mais aussi dans ceux que j’écoute quand je fais du sport ou que je me balade. Ce sont souvent ces moments où la musique résonne différemment, où elle accompagne une émotion ou un état d’esprit particulier. Je suis aussi très inspirée par les gens que je rencontre et avec qui j’échange. Les discussions, les partages, les expériences de chacun nourrissent ma vision de la musique et influencent la façon dont je construis mes sets.

 

Pourquoi as-tu bougé à Berlin et qu’aimes-tu principalement dans cette ville ?

J’ai décidé de bouger à Berlin en 2018, à peu près un an après avoir commencé à pratiquer le Djing parce que je ne me sentais pas du tout en phase avec la scène parisienne, ni vraiment intégrée, plus pour d’autres raisons personnelles. À Paris, j’avais du mal à trouver ma place, à évoluer comme je le voulais musicalement et personnellement. À Berlin, j’ai trouvé une scène beaucoup plus ouverte, libre et inclusive, des gens avec qui j'étais en phase musicalement parlant et qui écoutaient de la deep techno, comme moi. Ce que j’aime le plus à Berlin, c’est ce sentiment où tout est possible, cette liberté, la diversité des clubs, et cette énergie unique qui pousse à se dépasser et à rester curieux.

 

Qu’est ce qui te fascine dans la scène techno ?

Ce qui me fascine dans la techno, c’est sa capacité à toujours se renouveler tout en donnant cette sensation d’intemporalité. Quand j'écoute ou je joue cette musique, elle me plonge dans un état presque méditatif et de transe. Personnellement, j’attache énormément d’importance au côté introspectif. La techno, c’est un refuge qui te permet d'être libre. Cette musique a toujours eu ce pouvoir de créer un espace où elle réunit les gens. C’est génial de pouvoir rassembler des gens très différents venant de partout dans le monde autour d’une même énergie.

 

Tu fais partie des résidentes du Kalt à Strasbourg, l’un des clubs les plus respectés en France. Pour toi, qu’est-ce qui rend ce club aussi insolite ? 

Le Kalt est insolite parce que c’est très rare de trouver ce genre d’ambiance et de club en France. Déjà, l’espace lui-même est unique : une ancienne usine transformée en club techno, avec un côté brut et industriel qui rappelle Berlin. Ensuite, le sound system est super, un Funktion-One bien réglé. Il y a deux salles : le main floor, dédié à la techno, et la mezzanine, plus orientée house, italo disco... On y trouve de grands bars en béton, des portes métalliques dans la zone des toilettes, quelques podiums, des lights au top. Ils organisent aussi des expositions avec des installations ou différents types d’art, et disposent d’un espace extérieur pour fumer ou juste chiller avec ses amis. L’atmosphère du club est très minimaliste, avec une politique no photo, no video qui protège vraiment l’énergie du dance floor et crée une bulle hors du temps. Tout le monde respecte ça. L'énergie des premiers rangs des danseurs est incroyable. C’est aussi un club qui attire une communauté fidèle et passionnée, des gens bienveillants et respectueux qui savent faire la fête, et qui viennent vraiment pour la musique, pour danser et partager un moment ensemble. Le club a une âme et une authenticité qu’on ne trouve pas partout.

 

Quand as-tu commencé la production et qu’est- ce qui a été décisif pour toi ?

Ce qui a été décisif pour moi, c’est d’abord de me fixer des deadlines strictes, par exemple, me donner deux mois pour finir un Ep, envoyer mes tracks, et tenir un journal des labels à qui j’envoie mes morceaux. Ces objectifs clairs et précis et cette organisation m’ont vraiment aidée à rester motivée et à avancer concrètement. Ensuite, la multitude de master class en ligne disponibles aujourd’hui a renforcé ma motivation. Ces formations, accessibles à tout moment et souvent très complètes, m’ont permis d’apprendre à mon rythme, de découvrir de nouvelles techniques et d’approfondir mes compétences.

 

Et quel a été ton processus de création pour tes tracks “Diversion” sur le label The Third Room et  “Apparition” sur On Board ?

J’utilise exclusivement Ableton. Mon processus de création commence généralement par une idée ou une ambiance que je souhaite explorer. En général, je cherche à créer un côté hypnotique, avec des répétitions et des grooves qui captent l’attention sur la durée. J’aime aussi jouer avec des sonorités “blippy” et “mentales” qui donnent une énergie immersive.

 

Comment as-tu été approchée par le label Dynamic Reflection et décidé de travailler ensemble pour “Intuition Ep” ?

Au début de l'année 2022, Paul Boex m’avait demandé quelques morceaux pour Dynamic Reflection, mais je ne me sentais pas encore prête, je n’avais pas assez de tracks abouties à leur présenter. Entre 2022 et 2024, j’ai pris le temps d’apprendre, de progresser et de gagner en expérience. J’ai décidé de reprendre contact avec le label parce qu’il me plaisait vraiment depuis longtemps, c’est un label sérieux, avec plus de 15 ans d’histoire, reconnu pour sa qualité et sa bonne techno. Pour moi, c’était un vrai plaisir et une fierté de pouvoir sortir mon premier Ep chez eux. Quand Paul m’a proposé de faire un remix avec Dave Miller d’Abstract Division, ça m’a tout de suite parlé, c’était une super occasion de commencer une collaboration professionnelle avec des artistes dont j’admire et respecte le travail depuis longtemps.

 

Si je mentionne On Board, qu’est ce qui te vient à l’esprit ?

Ce qui me vient à l’esprit quand j’entends On Board, c’est un état d’esprit authentique et pointu dans la scène électronique. On Board, c’est un label mais aussi une agence de booking qui valorise la diversité et l’originalité avec une capacité à rassembler des artistes qui explorent des sonorités différentes et pointues.

Justine Perry @ Nuits Sonores 2025 (DJ Set) | Rinse France

Quelle est ta vision de la techno et aurais-tu un message à transmettre ?

Pour moi, la techno, c’est un langage universel qui connecte les gens au-delà des mots. C’est une musique qui permet de se perdre, de se libérer, de se retrouver aussi seul ou ensemble sur un dancefloor. Mon message serait simplement de rester curieux, de garder l’esprit ouvert, de ne pas avoir peur d’expérimenter et de s’investir à fond si c’est ce que vous voulez faire. La techno évolue grâce à celles et ceux qui osent sortir des cadres.

 

Quels sont les labels avec qui tu aimerais travailler ?

Il y a plusieurs labels avec qui j’aimerais vraiment collaborer. Par exemple, Token fait partie de ceux qui me parlent beaucoup. Ils ont toujours défendu une techno moderne, soignée, exigeante, tout en laissant de la place à des artistes moins connus. J’aimerais aussi travailler avec le label de Rødhåd, WSNWG parce qu’il incarne cette même idée de qualité et de transmission. Il pousse une techno profonde, intemporelle, tout en donnant une vraie place à la nouvelle génération. Et puis il y a BINÄR, le label vinyle de Pareka, qui a une direction artistique que j’adore aussi. Il met en avant une techno plus mentale et subtile, avec une vraie attention portée au format vinyle et aux détails. Les visuels sont top aussi ! Ça me plairait beaucoup de sortir de la musique sur ce genre de labels.

 

Un banger en 3 mots ? 

Pour moi, un banger, c’est quelque chose dont les gens se souviennent, qui unifie le dancefloor et qui reste intemporel.

 

Comment as-tu vécu ton tout premier Berghain ?

Mon premier Berghain était en septembre 2022 et j‘ai joué sur le slot du dimanche matin, de 9h à 13h. Pour moi, c’est l’un des créneaux les plus difficiles. À cette heure-là, le club vit un vrai moment de transition. Une partie du public commence à partir, très peu de nouvelles personnes arrivent. J’appelle ce moment “Zombies slot” car les gens sont épuisés, l'énergie est lourde. Il faut réussir à garder les gens connectés malgré ça, à maintenir l’intensité sans les brusquer, les accompagner et trouver le juste équilibre entre prolonger la vibe de la nuit et amorcer quelque chose de nouveau. C’est un vrai challenge en tant que Dj, mais c’est aussi ce qui rend ce slot spécial. Cette première fois au Berghain restera un souvenir très fort, beaucoup de proches et de gens que j’aime avaient fait le voyage exprès pour ce set. Cela ajoutait une excitation et une pression particulière. Je me souviens très bien de mon arrivée : passer ce couloir en pierre brute, sentir la musique étouffée au loin, l’écho des basses... Je me suis dit « rappelle-toi de cette image, grave la dans ta tête ». J’ai même touché les murs avant de rentrer dans le booth ! C’était un moment presque irréel. Je jouais juste après Phase Fatale, donc l’énergie était déjà intense. J’ai ressenti une immense liberté, un mélange de stress et de confiance en même temps. À la fin, j’avais le sentiment d’avoir vécu quelque chose de rare et de fort, entourée des bonnes personnes.

 

Le Dj qui te met une claque à chaque fois ? 

DVS1, autant par sa personnalité que par sa musique. J’admire profondément son travail et sa capacité à lire la salle, à construire un set qui garde une tension constante, sans jamais tomber dans la facilité. Il a une technique irréprochable, mais surtout une vision du Djing très pure. Pour lui, c’est avant tout une question d’énergie et de partage. C’est le genre d’artiste qui me rappelle pourquoi j’aime autant ce milieu et qui me motive à toujours chercher plus loin dans mes sets et à rester motivée.

 

Ton BPM maximum ?

142 BPM. J’ai testé plus par le passé et j’ai exploré différents tempos pour voir jusqu’où je pouvais aller tout en gardant une cohérence dans mon style. Aujourd’hui, mon maximum se situe autour de 142 BPM. Au-delà, je trouve que ça perd un peu de profondeur. J’ai besoin de laisser de l’espace dans mes sets, de garder ce côté hypnotique et mental qui me parle le plus dans la techno.

 

Aimerais-tu lancer ton propre label ?

Oui, c’est le plan pour bientôt ! Pour moi, ce serait un espace pour donner de la visibilité à des artistes encore inconnus ou pas assez mis en avant. On a une tonne de producteurs incroyables qui méritent largement d’être entendus, reconnus et considérés à leur juste valeur. Ce serait une façon de soutenir cette scène, de créer une plateforme pour partager une vision commune et faire découvrir des talents qui passent parfois sous les radars. Et bien sûr, ça me permettrait aussi de défendre une ligne artistique plus personnelle, sans compromis, en lien avec ce qui me touche 
vraiment dans la techno.

 

Tu fais partie des artistes authentiques de la scène actuelle. Quels conseils donnerais-tu aux artistes souhaitant percer ?

Amusez-vous, restez passionnés ! Allez-y à fond, sans compromis. Ça doit être le premier moteur. Regarder ce qu’il se passe autour de vous sur la scène pour être au courant mais ne vous comparez pas. Soyez patients et reconnaissants pour chaque opportunité : il n’y a pas de “petits gigs”. Chaque expérience vous façonne et vous apprend quelque chose. Créez vos propres opportunités : participez à des concours de Djs, envoyez vos mixes aux promoteurs, sortez votre musique, allez à la rencontre des gens. Restez curieux, continuez à apprendre de nouvelles techniques, à expérimenter des transitions, à explorer tout le potentiel de vos platines et de votre logiciel de production musicale, c’est là que la magie opère. Et surtout, partagez ce que vous apprenez. Pour moi, la beauté de cette scène, c’est son authenticité : la possibilité de partager des émotions, de se connecter à travers la musique, de soutenir les artistes qu’on aime, même en partageant simplement les playlists de vos sets. Si c’est vraiment ce que vous voulez faire, ne laissez rien vous freiner.

 

Un petit mot concernant ton B2B avec Paula Koski ?

On a une bonne connexion derrière les platines, c’est naturel, sans besoin de trop se parler. C’est inspirant de partager ce genre de moment avec une personne qui a une belle vision et une énergie sincère. Cet été, on a la chance de faire une tournée de B2B, avec notamment des dates phares aux USA, Colombie, en France, Finlande, et au superbe Stone Techno Festival. C’est toujours un plaisir de mêler la vie perso et pro autour de ce qui nous anime le plus : la musique. On vit des moments uniques !

 

L’actuelle Justine Perry en 3 mots ? 

Passionnée, motivée, sincère.

 

Quels sont tes projets pour 2025/2026 ?

J'ai quelques tracks qui paraîtront sur différents various artists d'ici la fin d'année. Et début 2026, j’aurai un Ep en vinyle qui verra le jour.  J’ai vraiment envie de continuer à développer mon univers, de partager ma musique sur des supports physiques et digitaux, et de collaborer avec des labels qui me correspondent.

 

Quelque chose à rajouter ?

Merci pour cette interview !

 

Interviewed by Sabrina Bouzidi / Photo by On The Shoots.