2025-04-23
JACQUES x GREGORY
JACQUES x GREGORY est un duo de musique électronique formé par Jacques Lavoisier, neuroscientifique et Greg Lion, pianiste hors pair. Ils se sont rencontrés en 2012 pour collaborer sur un spectacle, lauréat de la Biennale d’Art Contemporain d'Ancône en Italie. Depuis, le duo a lancé sa propre maison d’édition, il sillonne les clubs et les festivals à travers le monde. En 2023, ces passionnés de synthés vintage sont les premiers français à signer chez TRAX Records aux côtés de figures emblématiques de la musique house. Leur composition « I’ll Take You There » est le titre d’ouverture de « DISCO 3000 », le dernier album de Screamin’ Rachael, la propriétaire du label mythique (interview ici). Le 25 avril, sort « Rising Again » (TRX 2620), un VA pressé en édition limitée pour les 40 ans du label, où l’on retrouve « I’ll Take You there » et un inédit « The Ultimate House Party ». Dans le cadre du projet « DJs4good » qu’ils ont fondé pour soutenir des projets à fort impact social, les bénéfices de cette release seront reversés à une œuvre caritative. Les deux artistes engagés nous racontent leur parcours, leur rencontre avec leur producteur exécutif Pi Rho qui leur a ouvert les portes de TRAX, et apportent leur regard sur l’industrie du disque. Entrevue au sein de leurs locaux à Cave Carli Radio.
Provenez-vous d’une famille d’artistes et avez-vous eu une éducation musicale ?
Gregory : Il y a beaucoup d’artistes dans ma famille. Mais la personne qui a eu le plus d’impact sur moi est sans aucun doute mon père. Immense guitariste, naviguant avec aisance entre le blues, le rock et le reggae. Grâce à lui, j’ai été plongé dès mon plus jeune âge dans un univers musical très éclectique. On me raconte souvent que, petit, on me donnait le biberon dans le studio de répétition, sans quoi je n’étais pas content !
Jacques : Aucun artiste dans ma famille, contrairement à celle de Greg. Mon grand-père, que j’adorais, n’aimait pas la musique du tout. Tu imagines ? C’est la seule personne que j’ai rencontrée de ma vie qui était comme ça. Je trouve cela fascinant que quelqu’un puisse ne pas aimer la musique.
Gregory : Mes parents ont rapidement remarqué ma passion pour la musique. Ils ont fait beaucoup de sacrifices pour que mon parcours scolaire s’inscrive dans un cadre qui me motive et me corresponde. Des heures passées à m’écouter et à me faire travailler. À force, ma mère, qui n’avait pas appris le solfège, a fini par savoir très bien lire des partitions ! Voir mes parents et ma grand-mère croire en moi m’a donné des ailes et l’envie d’aller encore plus loin.
Jacques : C’est marrant que tu parles de ta grand-mère, la mienne m’a emmené pour la première fois à l’opéra et je ne la remercierai jamais assez. Quant à mes parents, ils avaient des goûts hyper variés. Il y avait de la musique tout le temps à la maison et en voiture. Cela m’a permis d’écouter du Brassens, du disco, des Beatles, du Joan Manuel Serrat comme du Brahms ou de l’italo disco. Mon oncle, biker et batteur, a toujours été un immense fan des Rolling Stones. On m’a mis au conservatoire, mais je m’y suis ennuyé ferme. Je préférais pirater leur chaîne stéréo pour brancher mon Casio VL-Tone. Toi, par contre, tu m’as toujours dit que le conservatoire était ta deuxième maison.
Gregory : C’était non seulement ma deuxième maison, mais aussi mon refuge. Au conservatoire de Marseille, puis à celui de Nice, j’ai eu la chance de côtoyer d’extraordinaires musiciens et pédagogues. Chacun d’eux a contribué à façonner non seulement le musicien mais la personne que je suis.
Jacques : Il oublie de vous dire qu’il a intégré l’École Normale de Musique de Paris. Rien que ça. Ensuite, il m’a rencontré et c’est là que les choses se sont compliquées.
Gregory : Toutes ces étapes m’ont appris bien plus que la théorie musicale : elles m’ont inculqué des leçons de vie, la rigueur dans le travail et, surtout, l’humilité. Et effectivement, travailler avec Jacques m’a appris la résistance. Je ne sais pas pourquoi il est comme ça et comment il fait pour tenir, il est toujours à bloc. C’est épuisant.
Quelles sont vos principales influences ?
Jacques : A part Greg Lion ? Je suis fan absolu de Bach. Ses suites pour violoncelle. C’est de l’émotion brute. Tu écoutes ça et tu te dis que la perfection existe. Plus près de nous, j’adore Leonard Bernstein pour sa dévotion à la musique, sa connaissance, sa façon d’en parler, ses talents de chef d’orchestre et de compositeur. Et puis il avait cette voix envoutante. En parlant de voix et d’émotions brutes, il y a mon artiste préférée : Nina Simone.
Gregory : Je suis un véritable passionné de musique. J’aime la versatilité musicale et, à chaque nouvelle écoute ou découverte, je file immédiatement dans mon studio. Comprendre un mécanisme d’écriture, un traitement sonore ou une approche particulière me fascine. Le pourquoi et surtout le comment m’obsèdent. Ainsi, mes influences sont constamment renouvelées, car la musique est pour moi une source infinie d’inspiration et d’apprentissage.
Jacques : Je confirme. Il ne s’arrête jamais. Tu lui parles de n’importe quoi et ça finit toujours en conversation sur une nouvelle technique musicale qu’il travaille. Je suis aussi borné dans mes goûts que Greg est ouvert et curieux.
Gregory : J’adore les grands maîtres classiques : Bach, Beethoven, Chopin, Chostakovitch, Rachmaninov. Ensuite j’ai découvert des compositeurs comme Stravinsky, Philip Glass, Varèse, Pierre Henry, sans oublier Herbie Hancock et l’immense Quincy Jones.
Jacques : Quincy ! Le Q savait tout faire, souvent mieux que les autres. Un disque clef pour moi est l’album de Georges Brassens avec les géants du jazz de l’époque. Un mariage, a priori contre nature, qui s’avère d’une musicalité et d’un groove de dingue. Ce disque, l’un des préférés de mon père, m’a montré très tôt que les mélanges de styles peuvent aboutir à des créations de haute volée. Il faut juste que ce soient les bonnes personnes en cuisine. Après, j’aimerais te dire que, techniquement, mes influences sont Ray Manzarek, l’organiste des Doors, et Stewart Copeland, le batteur de The Police. Mais si tu m’entends jouer tu vas te dire que l’influence s’est perdue en route. J’adore aussi Jerry Goldsmith, notamment les bandes sons des deux premiers films de la série « La Planète des Singes » dans les années soixante. Quelle créativité !
Et côté musique électronique ?
Gregory : Côté musique électronique, il y a les pionniers de la house de Chicago comme Marshall Jefferson, K-Alexi Shelby, Joe Smooth ou Ron Hardy, mais aussi des légendes de Detroit : Kevin Saunderson, Derrick May, Juan Atkins et Moodymann. J’ai également été influencé par la scène minimale, techno, abstract et dub, avec des artistes comme Ricardo Villalobos, Steve O’Sullivan, Fred P, Boards of Canada ou Drexciya. La liste est interminable.
Jacques : Pour moi c’est Jarre. Le 45 tours des Chants Magnétiques 2 est le premier disque que je me suis acheté. Je n’avais aucune idée de la musique, mais la pochette était hypnotique. Si on parle de musique pour dancefloor, Cerrone a redéfini la façon dont les morceaux étaient construits pour les clubs. Des arrangements orchestraux combinés à de l’électronique, ces longues parties de percus. Énorme. Sinon, tu prends l’album « Just Blue » de Space, avec les classiques « My Love is Music » et « Save Your Love for Me » dont l’arpeggio me retourne à chaque fois.
Gregory : Monsieur a quelques obsessions en effet, il y a cet arpeggio, le jeu de filtres sur « Musique » des Dafts, le riff de « Long Train Runnin’ », la reprise instrumentale après l’aria de Turandot de Verdi ou la séquence Equinoxe 7 de Jarre. Jean-Michel, vous ne voulez pas prendre Jacques un peu en pension ? Ça me fera des vacances.
Jacques : Puisqu’on en parle : Didier Marouani, si jamais vous ne savez pas quoi faire des stems de Space, on est prêts.
Gregory : Jacques a ses points de repère vers lesquels il revient sans cesse. Il adore Chic et Earth Wind & Fire, et écoute en boucle les remixes de Chic par Dimitri from Paris.
Jacques : Dimitri a dû se régaler avec les stems de Chic. Il a fait un travail d’orfèvre. Ses remixes sont un hommage à la musicalité de Nile Rodgers et Bernard Edwards. Ils permettent de mieux apprécier la richesse de leurs arrangements et de leur groove. Chic, c’est une claque à chaque fois. Je viens d’acheter la double galette de la version Chic Organization de l’album Diana. Une masterclass de composition et d’arrangement que la Motown a décidé de ne pas prendre en l’état à l’époque, refaisant l’arrangement. Et l’album a été un succès quand même. Grosse leçon de production et de réalisme, une fois de plus, par Berry Gordy et la Motown.
Quelques albums en tête ?
Gregory : Beaucoup d’albums ont été de véritables moteurs émotionnels dans mon parcours d’écoute. Côté électronique, ceux de Boards of Canada, Moritz von Oswald, de John Lennon, ou encore Kraftwerk m’ont profondément marqué. L’album « Alcachofa » de Villalobos, en particulier, a été une véritable claque : l’essence du groove à l’état pur. Pour ce qui est de la house, ce sont surtout des Eps qui m’accompagnent depuis tant d’années. En citer un seul serait impossible tant il y en a à mentionner.
Jacques : Pour moi, « Equinoxe » de Jean-Michel Jarre est l’album parfait. Il y a tout ce que j’aime : les synthés, les textures, les mélodies, les harmonies, la mélancolie, le son, la polyrythmie, le groove organique. C'est l’album que j’ai le plus écouté. Juste après il y a « Zoolook » que je mets dans la même catégorie que « My Life in the Bush of Ghosts » de Brian Eno et David Byrne voire « Passion » de Peter Gabriel. Ce sont les albums d’une diversité et d’une inventivité folle qui m’ont vraiment marqué, et dont j’ai essayé de disséquer les techniques de production autant old school que complètement nouvelles pour l’époque. Et il y a Depeche Mode, mon groupe préféré. « Songs of Faith and Devotion », quelle claque. Du blues, du rock sans renier les samples et l’électro. Tu rajoutes à ce mélange le songwriting de Martin L. Gore à son apogée, et la production organique de Flood et d’Alan Wilder et tu as un album d’une qualité rare. « Condemnation » fait partie de mes chansons préférées, avec « Instant Karma » et « Please Read Me » de Nina Simone. Dans ces trois chansons, les voix chantent des notes et crient la douleur et la mélancolie.
Comment vous êtes-vous rencontrés et avez décidé de travailler ensemble ?
Gregory : Cela date de 2012, j’étais le compositeur d’un ballet qui devait être présenté à la Biennale d’Art Contemporain d'Ancône en Italie. J’avais pris une partie de mes synthés pour la première répétition avec les danseurs car, pour ce projet, tout devait être joué en direct. La chorégraphe nous a ramené Jacques. Je ne savais pas trop pourquoi.
Jacques : J’arrive en salle de répétition pour rencontrer les danseurs. Je pensais qu’on me voulait comme compositeur. Mais en fait c’était uniquement ma casquette de neuroscientifique qui intéressait la chorégraphe. Autant vous dire que je n’étais pas super content quand j’ai vu quelqu’un derrière une collection de synthés. C’était Greg. Et puis l’animal s’est mis à jouer, et j’ai adoré sa musique. Qu’on le veuille ou non, quand tu as un premier prix de conservatoire derrière les claviers, ça se ressent. En plus, il y avait ce sourire quand il jouait. Sourire qu’il a toujours dès lors qu’il fait de la musique.
Gregory : En fait Jacques est resté dans son rôle de neuroscientifique une grande partie du projet. C’est tout lui, il respecte toujours le travail des autres et ne s’impose pas s’il n’est pas persuadé d’apporter quelque chose en plus. Grâce à ses algorithmes nous avons pu utiliser les ondes cérébrales des danseurs pour générer des visuels en temps réel pendant la chorégraphie. Il est ensuite venu me dire qu’il pouvait contrôler des synthés par la pensée voire transformer le signal électrique du cerveau en son. Je te laisse imaginer ma tête quand il m’a fait une démo. Depuis, dans toutes nos productions, il y a au moins une texture sonore générée grâce à des ondes cérébrales.
Jacques : Le projet a gagné le premier prix de cette biennale. Au retour d’Italie, Greg est passé à la maison, et a vu qu’il y avait des synthés et des boîtes à rythmes vintage dans tous les sens. Il m’a dit qu’il s'attendait à voir des tubes à essais et une paillasse mais pas de matos de musique. Mais autant que la musique, ce qui nous a lié dès le départ c’est de s’être entendus comme larrons en foire. Ensemble on est de vrais gamins. Je n’avais aucune idée que plus de 10 ans plus tard nous serions toujours en train de produire de la musique ensemble, qui plus est de sortir un vinyle chez TRAX Records. Par contre j’étais sûr d’avoir trouvé un nouvel ami. Un vrai.
En parlant de TRAX Records, que représente le label pour vous ?
Jacques : C’est LA référence absolue en house music. Rolling Stone Magazine l’a qualifié de label le plus important de l’histoire de la house music, et je ne pense pas que ce titre soit usurpé. TRAX, c’est ce macaron rouge et ce logo blanc vraiment iconiques, vus sur tellement de galettes que l’on jouait. Et que l’on joue toujours en fait.
Gregory : Quand nous avons signé en 2023, le label a publié un article sur son site officiel mentionnant que nous sommes le premier duo français à signer chez TRAX Records. Dire que nous étions fiers était un euphémisme. La news juste en dessous de celle de notre signature portait sur Kanye West qui avait utilisé un sample de TRAX Records sans le clearer. L’hallu ! Cela nous a mis une bonne petite pression.
Jacques : La pression on l’a toujours. On parle de l’héritage de la house de Chicago quand même ! C’est Frankie Knuckles, c’est Marshall Jefferson, c’est Larry Levan, Larry Sherman, Mr. Fingers, Phuture, Jamie Principle et bien sûr Screamin’ Rachael qui est devenue notre amie tout comme Joe Smooth.
Gregory : On adore Rachael, elle est bien barrée comme on aime, et tellement sympa et généreuse avec nous depuis le premier jour.
Votre définition de la musique house ?
Jacques : Donne-moi une TR-909 et un piano, je te joue ‘Raw’ de KiNK et tu ne vas pas pouvoir faire autrement que de te mettre à danser avec le sourire. C’est ça la house ! Un pied, un open hat, quelques accords de piano bien péchus et groovy, et tu retournes le dancefloor.
Gregory : House music is life ! C’est un miroir de la vie sous toutes ses facettes : de la plus joyeuse à la plus mélancolique. La house, c’est un parcours initiatique. Un voyage émotionnel. Tu prends une TR pour poser le beat, quelques synthés Roland pour le côté “acid” – une sensation piquante, presque comme croquer dans un citron – puis, pour adoucir, un Rhodes ou un Wurlitzer pour apporter de la chaleur. Mais surtout, la house, c’est une question d’âme. Chaque note, chaque vibration, doit résonner avec ce que tu as de plus sincère en toi.
Jacques : Sur la partie “acid” on n’est pas raccord. Mais alors pas du tout. Je ne peux pas blairer la TB-303. Je préfère une bonne ligne de basse jouée sur une vraie guitare basse ou un Moog par un bassiste.
Pour vous, quel est le titre phare des débuts de la musique house ?
Jacques : Lil’ Louis, « French Kiss ». Ce n’est pas les débuts de la house à proprement parler, mais c’est définitivement mon baptême de house music. Ce feeling hypnotique, le beat qui ralentit. La montée. Il suffit d’écouter la dame qui chante. Quel pied !
Gregory : C’est vraiment difficile de choisir un seul titre, mais « On & On » de Jesse Saunders est souvent cité comme le premier morceau de house. Il a posé les bases avec son beat hypnotique et ses basses répétitives, un vrai tournant à l’époque. Mes premiers souvenirs marquants de house music sont « Promised Land » de Joe Smooth et « Good Life » d’Inner City. Ces morceaux, c’était la liberté, l’espoir, et une énergie incroyable. Ils représentaient tout ce que la house apportait : du partage et une vraie communion. La house, ce n’était pas juste de la musique, c’était un mouvement qui me touchait profondément. Et c’est toujours le cas.
Jacques : Après, je ne vais pas être original, mais quand j’étais ado j’avais le maxi de « Move Your Body » de Marshall Jefferson. La version sortie chez TRAX en plus. Improbable coïncidence : un pote qui avait déménagé aux États-Unis me l’avait envoyé pour mon anniversaire. Tu imagines le trésor ? Dire qu’on me l’a taxé pendant un set. Quand je ponçais ce disque à l’époque, si on m’avait dit que je serais artiste de ce label mythique quelques décennies plus tard. Je ne l’aurais jamais cru.
I'll Take you There
The Ultimate House Party
Greg, j’ai entendu dire que tu avais un label avant ?
Gregory : Avec ma compagne, nous avons une société de production multimédia spécialisée dans les podcasts et l’événementiel depuis quelques années maintenant. Par le passé, j’ai eu plusieurs projets et l’idée de créer mon propre label a souvent été dans les tuyaux. Mais à l’époque, ce n’était rien de très concret, plutôt des projets de jeunesse. Cela dit, en grandissant, on a parfois la chance de réaliser nos rêves de gamin. Et quoi de mieux qu’un autre gamin pour y arriver. Avec Jacques, nous lançons notre société de production et d’édition musicale, « Maison Jacques x Gregory », et un label suivra très rapidement. Pas mal de beaux projets sont déjà en préparation.
Quelle est l’histoire derrière « I'll Take You There » ?
Jacques : Au départ nous avons travaillé à la demande de notre ami Pi Rho, un producteur de Chicago aussi génial que éclectique. Le genre de mec touche à tout, mais surtout qui ne fait que du très bon avec tout ce qu’il touche. Il avait commencé à bosser avec TRAX et nous a proposé de faire un remix de « Rising », un titre produit par Screamin’ Rachael et DJ ThädX, un jeune producteur de Nashville dans le Tennessee.
Gregory : C’est vrai que ça part de là. Mais au fur et à mesure que notre production de ce qui aurait dû être un remix avançait, il n’est plus resté aucun élément sonore ou sample du morceau d’origine. Et la partie chantée de « Rising », qui pourtant déchire, ne collait pas du tout sur notre nouvelle composition musicale.
Jacques : Cela nous embêtait un peu car nous voulions vraiment collaborer avec Screamin’ Rachael qui est LA reine de la house music. Nous avons alors écrit des paroles qui racontent l’histoire de chacun de nous quand on danse, dans un club, dans la rue, chez nous, n’importe où. La danse nous transporte vers cet état de bien-être que seule la musique peut offrir. Nos corps et nos cerveaux sont transportés. D’où l’idée d’« I’ll Take You There ». On t’embarque ailleurs.
Gregory : Rachael s’est tout de suite reconnue dans le texte, y a mis une touche personnelle et nous a fait le plaisir de chanter avec son grain de voix si unique. Une fois sa topline enregistrée, nous avons passé beaucoup de temps à trouver les bons effets et les bonnes harmonies. Pour que cela soit à la fois planant sans retirer le côté brut et un peu rauque qui est sa signature vocale.
Comment ce titre s’est retrouvé en ouverture du dernier album « DISCO 3000 » de Screamin’ Rachael ?
Gregory : Rachael nous a dit que quand elle a entendu « I’ll take you there » pour la première fois, elle a tout de suite su que ce serait le morceau d’ouverture de son nouvel album. C’est un grand honneur pour nous, d’autant que les retours sur la chanson ont été plus que positifs.
Jacques : D’ailleurs, on te file un scoop, une nouvelle version de « I’ll take you there » sortira pour les 40 ans du label, un peu plus tard cette année.
Comment l’avez-vous produit ?
Gregory : L’énorme son de basse vient d’un Arp Odyssey que j’ai joué live et dont j’ai manipulé les filtres en direct sans automation. Pas de quantification non plus. Nous voulions un groove organique qui tranche avec le côté mécanique du beat. La plupart des batteries et des percussions ont été programmées dans notre Digitakt. Le gros de la prod a été réalisé dans Pro Tools qui est notre DAW pour finaliser nos morceaux, le mixage et le mastering.
Jacques : On a utilisé les ondes cérébrales pour créer un son et en filtrer deux qui sont sur la version finale du morceau. Sinon, on s’est bien pris la tête sur l’arrangement qui était trop complexe. On a méchamment élagué pour alléger la prod finale. Et on a bien fait.
Pour vous, un banger en 3 mots ?
Jacques : Une. Basse. Énorme.
Gregory : Groove. Frissons. Énergie.
Vous êtes à la tête de Cave Carli Radio. Une anecdote ?
Jacques : La venue de Marshall Jefferson est un moment marquant de la radio. Le Dj qui devait jouer juste après son interview ne l’avait pas reconnu. Il s’est donc lancé dans un set house, sans savoir qu’il jouait devant une véritable légende. Marshall, fidèle à lui-même, a été absolument fantastique. Non seulement il est resté avec nous, mais il a aussi encouragé le Dj avec une bienveillance incroyable. Une véritable leçon d’humilité et de générosité, à l’image de ce qu’il représente dans l’histoire de la house music.
Gregory : Il y a tant d’anecdotes à raconter après dix années de ce magnifique projet, mais avant tout il y a le nom : Cave Carli Radio. Le tout premier studio que nous avons eu était littéralement une cave aménagée en studio, située juste en face du Conservatoire de Musique de Marseille, également connu sous le nom de Palais des Arts ou Palais Carli.
Jacques : À cause de moi, il est passé du Palais Carli où se trouve le Conservatoire, à la Cave Carli de notre radio. C’est ce qu’on appelle le déclassement !
Gregory : Je ne changerai pas ce nom de Cave Carli pour rien au monde. Il reflète parfaitement l’esprit du projet : une base modeste mais pleine d’ambition et de créativité. Quant au logo de la radio (une tête de cheval stylisée, ndlr), c’est un clin d’œil à la célèbre statue de bronze Cavallo, San Marco II de Ludovico de Luigi, qui trône sur le boulodrome accolé au Palais. Cette statue fait partie de l’histoire du lieu et s’inscrit naturellement dans l’identité visuelle de la radio.
Jacques : En plus de 10 ans, la radio a rassemblé des millions d’auditeurs à travers le monde. Nous sommes suivis dans plus de cent pays je crois. Nous avons désormais des résidents internationaux, avec des émissions diffusées depuis l’Espagne, les États-Unis, la France ou encore le Japon.
Gregory : Nous remercions vraiment tous les résidents qui nous offrent ces magnifiques émissions, certains depuis le tout début. C’est toute une communauté internationale de passionnés qui transmettent leurs messages artistiques à travers nos ondes. Je suis tellement fier que nous ayons réussi à créer cette communauté.
Jacques : Mais Cave Carli Radio, ce n’est pas seulement de la musique et de l’art. La radio s’investit également dans des missions pédagogiques et d’impact social, en œuvrant chez nous en Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, et on travaille sur des partenariats à l’étranger. C’est aussi pour cela que l’on a créé DJs4good en 2016, pour fédérer à l’international, et avoir plus d’impact positif.
Gregory : Notre mission est de valoriser et de faciliter l’accès à la culture pour les personnes les plus vulnérables, notamment des gamins dont les parents n’ont pas de gros moyens. Depuis le tout début, Lucile Reboul travaille avec nous comme lead sur cette partie impact social, réalisant un travail admirable de valorisation et de médiation culturelle. Cela a toujours été un point central de notre démarche.
Je dois mentionner l’intelligence artificielle.
Gregory : Là, je laisse le neuroscientifique en parler, c’est son truc. Et je pars faire une petite sieste parce qu’une fois qu’il démarre tu en as pour deux heures. On se retrouve après ….
Jacques : On a nos propres systèmes d’IA qui permettent de transformer des ondes cérébrales soit directement en son, soit en CV gate pour contrôler des synthés vintage, soit en signal MIDI pour piloter des plugins. On utilise des casques à électrodes EMOTIV qui permettent d’enregistrer l’activité électrique du cerveau en temps réel. C’est ce que l’on appelle des interfaces cerveau-machine. Pour les performances on a appelé ça le Neuromix dès 2012. On vous a déà parlé de la Biennale d’Ancône, mais il y a aussi eu le Mexique à Puerto Vallarta, le Mori Museum de Tokyo, le MUCEM à Marseille, le Rubin Museum de New York, la Grande Muraille de Chine, ou encore l'amphithéâtre de la Media City à Dubaï devant plus de 15 000 personnes.
Gregory : C’est bon, tu peux t’arrêter là. Question suivante (rires).
Jacques : Attends. Un truc important. L’IA nous permet aussi de rencontrer d’autres artistes. Au Sommet pour l’Action de l’IA qui s’est tenu au Grand Palais en Février, on a croisé pour la première fois Agoria, dont on aime beaucoup la musique tous les deux. Il y a fait un super set dans la nef, et a aussi présenté une œuvre dingue réalisée avec Yohan Lescure. On s’est ensuite tous retrouvés pour le gala de clôture de l’EU AI Week en Belgique où l’on eu le temps de faire connaissance. Sans l’IA on n’aurait pas connu Agoria. Idem pour Jarre.
Comment s’est passé l’ADE 2024 ?
Jacques : Nous avions déjà joué à Amsterdam à l’été 2024, grâce à l’Alliance Française, encore merci à eux. Un set de dingue en plein air à Vondelpark, le plus gros parc de la ville. Cela nous a permis d’avoir un buzz très positif quand nos sets à l’Amsterdam Dance Event (ADE) ont été annoncés.
Gregory : On avait déjà fait l’ADE mais séparément. 2024 était donc notre premier ADE ensemble. En plus, une grande partie de la famille TRAX Records était à Amsterdam avec nous. Screamin’ Rachael bien évidemment, notre producteur exécutif Pi Rho, Zewmob de Nashville ainsi que Cartoon et Tennan de Tokyo. On aurait dû retrouver notre ami Joe Smooth avec qui nous préparons quelques tracks qui a malheureusement dû annuler sa venue.
Jacques : On a bien profité de la musique des autres, notamment le live de Jeff Mills et de son projet « Tomorrow Comes the Harvest » au Paradiso avec deux musiciens monstrueux Jean Phi Dary et Prabhu Edouard. C’était énorme. Nous avons aussi passé du temps avec les autres artistes surtout Rachael et Zewmob qui est un top DJ & Producteur et en plus un mec d’une gentillesse absolue. On les adore tous les deux.
Gregory : On n’a pas tellement l’occasion de passer beaucoup de temps avec les autres en fait. On se croise quelques fois dans les aéroports ou dans les backstages des festivals. Avec des musiciens que l’on ne connaissait pas forcément, on a échangé de la musique, fait des bouffes, passé des heures à parler et à danser, on a fait les geeks en s’échangeant des astuces de production. C’était vraiment une super ambiance.
Jacques : L’ADE 2024 m’a rappelé quand je jouais à la Winter Music Conference à Miami au début des années 2000. J’ai retrouvé cette effervescence que tu trouves dans les grandes réunions de familles un peu dysfonctionnelles.
Gregory : On a attaqué en jouant dans une soirée privée en guise d’échauffement mais le gros morceau a été notre set à l’événement le plus décalé, et certainement le plus sélect, de cette semaine si spéciale à Amsterdam : le tournoi de golf ! Un truc bien barré mêlant musique, golf et fashion sponsorisé par Porsche, Adidas et Samsung. Des Djs étaient sur certains greens et nous avions le privilège de jouer dans le club house. Un régal.
Jacques : D’autant que nous venions de recevoir les test pressing de notre première release en vinyle chez TRAX Records. Tu n’imagines pas le sourire que nous avions non-stop. Le bonus pour nous est qu’on a joué un de nos morceaux encore inédit « Everybody Said Love » et qu’il a beaucoup plus à l’équipe de Ultra Super New, les producteurs d’une vidéo en super 8 sur l’ADE. À tel point qu’ils ont choisi ce track comme bande son officielle de leur aftermovie de l’ADE.
Justement, cette release en vinyle, pouvez-vous m’en dire plus ?
Jacques : Ça sort le 25 avril. Le titre de la release est « Rising Again » (TRX 2620) qui est un clin d’oeil à la fois au nom d’un morceau de Screamin’ Rachael et DJ ThädX, mais surtout au fait que c’est le premier vinyl officiel que TRAX Record sort en plus 10 ans je crois. Le producteur exécutif de cette sortie est notre ami Pi Rho avec qui nous avons travaillé pendant pratiquement deux ans sur le projet. Sans Pi Rho ce disque ne serait jamais sorti. Le gars ne lâche rien. Nous non plus remarque.
Gregory : Tout a commencé à Davos, dans les Alpes Suisses, où nous étions allés pour jouer plusieurs sets lors du Forum Économique Mondial en 2022 et où l’on sévit tous les ans depuis. Nous avons eu une longue discussion avec Pi Rho. Jacques le connaissait depuis longtemps car Pi Rho produit énormément de jeux vidéo, dont la musique, et il investit dans la tech. Mais toi, tu joues à Davos depuis un moment non?
Jacques : Oui, mon premier set à Davos date de 2014. Pour revenir à Pi Rho, il est de la même génération que nous. Comme il vient de Chicago, il s’est rapproché de TRAX Records. C’est vraiment grâce à lui que notre signature chez TRAX a été possible. Ce mec a changé notre vie d’artiste. Il est non seulement brillant mais surtout d’une très grande générosité.
Gregory : Nous avons deux tracks sur la release « I’ll Take You There », dans sa version originale, et « The Ultimate House Party » plus orienté dancefloor. Sur chacun de ces morceaux, il y a un featuring de Screamin’ Rachael. Elle chante de deux façons différentes. Je pense que ces deux chansons permettent d’apprécier toute la tessiture de sa voix, du plus doux au plus rugueux. En tout cas, nous les avons produites pour la mettre le plus possible en valeur. Avec nous, il y a aussi Joe Smooth, Spada, Kushgad et DJ ThädX. Que du bon !
Jacques : Tous les morceaux ont été mixés au Denger Studio de Marseille sous la houlette de notre ami Gérald Kuentz qui a bossé avec IAM et Deluxe pour ne citer que deux de ces plus récents projets. Il est excellent sur les orchestrations et les textures complexes. Nous l’avons assisté pour le mixage, mais c’est aussi lui qui a réalisé tout le mastering pour la sortie vinyle comme pour la sortie digitale. Pi Rho est venu en studio pour les sessions. Nous adorons le rendu du mastering de Gérald qui n’est pas typiquement house music. C’est ce que nous cherchions.
Gregory : Tu peux dire que pour le mixage on lui a bien cassé les pieds et qu’on a pris une masterclass de la part du père Kuentz en retour. Avec Pi Rho, nous avons souhaité que les bénéfices de cette release soient reversés à une œuvre de charité dans le cadre du mouvement DJs4good que nous avons fondé pour que notre musique ait un impact social. Pour cette release, le choix s’est porté sur SocialWorks l’organisation fondée par Chance The Rapper à Chicago qui soutient la jeunesse et les sans-abris. Tous les artistes qui sont sur le VA ont dit oui tout de suite. Et histoire de faire les choses bien de bout en bout, nous avons sélectionné Objects Manufacturing à Berlin pour le pressage des disques vinyles, parce qu’ils ont une démarche de recyclage et de développement durable alignée avec nos valeurs. Tout l’artwork a été réalisé par Le Ghost un designer-beatmaker dont vous entendrez beaucoup parler.
En parlant de pressage, comment percevez-vous les changements de l’industrie du disque depuis ces 20 dernières années ?
Jacques : Ce qui me manque le plus c’est d’être dans l’inconnu. Attendre une sortie d’album, aller chez mon disquaire préféré pour l’acheter sans rien savoir de son contenu. Puis réunir des amis et faire une soirée à la maison pour écouter religieusement le disque. Regarder les visages des gens autour de moi qui passent par toutes les émotions. Aujourd’hui c’est plus compliqué d’arriver totalement vierge pour découvrir un disque, on a les teasers, les promos, les leaks. On ne sait plus attendre parce qu’on a accès à tout et tout de suite. En musique comme dans pas mal d’autres domaines. L’attente et la frustration, ça a du bon et on dirait qu’on fait tout pour les éviter.
Gregory : Avant la compétition était pour les ventes. Aujourd’hui la compétition, encore plus farouche, est pour l’attention des gens. Il y a tellement de productions qui sortent tous les jours. Je me souviens d’un article dans Billboard en 2023 qui parlait, toutes plateformes confondues, de plus de 100 000 morceaux qui seraient uploadés chaque jour. C’est hallucinant.
Jacques : L’autre chose qui a complètement changé est que sortir un concept album n’est plus une pratique répandue. L’heure est plus à la sortie de singles calibrés pour les streams. C’est comme ça. Nous on prend le truc à l’envers je crois, notre première release sort en vinyle édition limitée chez TRAX Records avec un morceau qui n’est pas dispo sur les plateformes digitales.
Du coup, qu’est-ce qui vous révolte sur la scène actuelle ?
Jacques : Ce qui me gave, et sur quoi je rejoins pas mal d’artistes qui ont poussé un gros coup de gueule récemment, c’est le fait de voir une marée de téléphones non-stop sur le dancefloor. Les téléphones font écran entre le public et nous. Alors tu peux te dire que c’est mieux qu’un dancefloor vide. Mais quand tu fais des sets où les gens ne bougent quasiment plus, ils te filment ou ils se filment, ce n’est pas fun du tout. Je pense qu’ils loupent une grosse partie de l’expérience. Le sourire de Greg via un écran, ça le fait tout de suite moins.
Gregory : Ce qui me révolte sur la scène actuelle, c’est avant tout la perte de magie lors des performances live, souvent gâchée par un excès de téléphones. Comme le dit Jacques, on voit trop d’écrans entre le public et nous. Et cela gâche un peu l’expérience. À titre personnel, je trouve également dommage qu’un certain nombre d’artistes se laissent piéger par un rôle d’Instagram Dj, où l’image et le paraître prennent le dessus sur la musique.
Jacques : J’ai une nostalgie certaine des dancefloors déchaînés comme à Twilo ou Cielo à New York, où les gens venaient en portant des fringues improbables pour se lâcher sur de la house sans se soucier de ce que l’on penserait d’eux.
Gregory : J’aimerais tellement que l’on retourne à ce que je considère comme l’essentiel : l’authenticité artistique et l’émotion musicale. Cependant, je reste convaincu que la musique est plus forte que tout cela. Avec le temps, je pense que les choses réelles et sincères retrouveront la place qu’elles méritent.
Jacques : Pas si utopiste que ça en fait. On voit des Djs hyper connus qui, il y a quelques années encore, faisaient uniquement des sets calibrés pour les streams et les likes, revenir à de longs sets où ils jouent la musique qu’ils aiment vraiment. Comme le dit David Guetta, il y a désormais deux métiers : entertainer et Dj. L’autre truc insupportable, ce sont les gens qui décident ce qu’il est de bon ton d’écouter ou non.
Gregory : Stop ! Je le connais, on en a pour deux jours s’il commence là-dessus (rires).
Et au contraire, qu’est-ce qui vous fascine encore ?
Jacques : L’opéra. C’est désuet et d’une modernité folle en même temps. Parce qu’il y a tout : l’architecture, la musique, la mise en scène, le jeu et, surtout, l’émotion à son paroxysme. Tu t’habilles bien, tu te fais un bon restau après. Tout y est.
Gregory : Ce qui me fascine, c’est que, sur le plan musical, nous vivons une véritable mutation, un moment charnière. Il y a un travail remarquable de mixité entre les genres et les différents styles musicaux. Les artistes osent, épurent et cassent les codes, ce qui apporte une bouffée d’air frais à la création musicale. Les avancées technologiques, combinées à une accessibilité accrue à ces outils, jouent également un rôle clé dans cette transformation. La tech ouvre des perspectives incroyables, notamment dans le travail sur la texture sonore et la spatialisation, offrant des horizons magiques pour les compositeurs et producteurs, qu’ils soient novices ou confirmés.
Jacques : Je nuancerai un en disant qu’on entend plus cette mixité qu’avant, qu’elle est presque devenue mainstream, parce que plus facile à obtenir. Pour « Zoolook », Jarre a bossé avec des ethnologues et des anthropologues. Tout ce beau monde a dû voyager dans plein de pays, micro à la main, magnéto à bande en bandoulière, pour aller enregistrer les sons et ensuite passer des mois à les sélectionner, les travailler sur un Fairlight. Aujourd’hui, limite tu peux récupérer des sons qui viennent du bout du monde en deux prompts et un clic. Pas sûr que ça aide. Il y a du bon dans l’effort et l’échec pour arriver à tes fins, en art comme dans la vie. Et tu peux prendre l’histoire de la musique dans tous les sens, elle n’est faite que d’emprunts, de recyclage, d’influences réciproques et d’accidents.
Gregory : Tu as raison. George Martin qui va récupérer des arrangements chez Mahler pour les Beatles, les Stones avec le blues, ou Quincy qui a mélangé les styles comme rarement avant, et depuis. Le disque de Brassens et des jazzmen que tu aimes tant, le hip-hop. La liste est sans fin.
Jacques : Voilà. Même « l’Enlèvement au sérail » de Mozart avec des mélodies orientales. Sinon, j’adore des projets où l’expertise humaine est couplée à l’intelligence artificielle pour réaliser des choses que ni les humains, ni les machines seules ne pourraient faire. Ce qui me vient en tête tout de suite, c’est l’énorme boulot de mon ami Walter Werzowa qui a terminé la Xème Symphonie inachevée de Beethoven. Avec son équipe, Walter a su combiner ses talents de compositeurs et de chef d’orchestre avec une IA entraînée sur toute l'œuvre du maître pour la respecter au plus près. Un superbe exemple de la complémentarité de l’expertise humaine et de l’IA.
Considérez-vous comme militants ?
Jacques : Pas du tout. C’est plutôt le truc de Greg ça !
Gregory : Haha, je dois avouer que je milite pour beaucoup de causes qui me tiennent à cœur, tout comme Jacques d’ailleurs. Il fait le mec qui s’en fout mais une très grande partie de ses activités musicales et en dehors est dédiée à aider les personnes en situation de handicap. De mon côté, dès que je peux je vais aider des enfants qui n’ont pas les moyens d’avoir des activités extra-scolaires. Ce qui nous rassemble avant tout, c’est d’essayer d’agir pour le bien commun, chaque jour, à travers notre comportement, nos actions, qu’elles soient personnelles ou professionnelles. Nous essayons, à notre manière, d’apporter notre petite pierre à l’édifice, de contribuer à changer les choses, si possible en mieux. Être militant, pour nous, ce n’est pas seulement revendiquer, c’est avant tout agir, notamment avec l’impact social de nos initiatives artistiques.
Jacques : C’est pour cela que l’on a fondé DJs4good. On invite d’ailleurs tous les Djs à nous rejoindre dans ce mouvement.
Et quel message souhaitez-vous transmettre aux générations futures ?
Jacques : Mon message c’est “n’écoutez-pas les conseils des générations d’avant”. Nous n’avons aucune idée de ce que vous vivez et du contexte dans lequel vous le vivez. Ceux qui disent que c’était mieux avant, je suis d’accord avec eux. Vraiment. C’était mieux avant. Tout était moins huilé, moins calibré. Les claques musicales que l’on se prenait à la fin des années 90 quand on achetait des disques ou que l’on allait danser, c’était plus naïf, plus frais. Mais à quoi ça sert de balancer ça à la gueule de gamins qui ne vivront jamais Bangalter qui déboule sur une péniche avec un Juno 106 pour improviser sur le set du Dj et qui repart comme si de rien n’était. Ou Borealis 1997 avec Derrick May, Laurent Garnier, Daft Punk et les Chemical Brothers au line-up. Ou des centaines de milliers de personnes à Brighton Beach en train de se faire bastonner les oreilles par Fatboy Slim et ses vinyles. Ou découvrir Jeff Mills qui fait des miracles avec une 909 sans l’avoir vu avant sur Youtube ou TikTok et entendu sur le speaker en bois de ton téléphone.
Gregory : Je dis souvent à mes élèves …
Jacques : Parce que Monsieur est prof au conservatoire en plus de tout le reste.
Gregory : Avant que ce sale gosse de Jacques ne m'interrompe, je disais que j’essaie d’inciter mes élèves à prendre le temps d’apprendre, de digérer, puis d’oser, de casser les codes, de sortir des sentiers battus. C’est exactement ce qu’a fait Igor Stravinsky un soir de mai 1913, lors de la première du « Sacre du Printemps », ou encore des artistes géniaux comme Quincy Jones, Aphex Twin ou Pierre Henry pour ne citer qu’eux.
Jacques : Qu’on laisse chaque génération vivre la musique comme elle l’entend. Y compris si c’est avec un téléphone en train de filmer non-stop et que ça me gave sévère. Moi ce n’est pas mon truc, mais j’imagine que pour chaque génération le comportement sur le dancefloor peut paraître bizarre à la génération précédente.
Gregory : Ne vous laissez pas consumer par les modes ou par la quête des clics et des likes. Ce qui n’est pas compris le premier jour peut, avec le temps, se révéler génial et innovant. L’histoire est du côté des créateurs, de ceux qui innovent. Pour cela, il est essentiel de savoir trier les bons conseils des mauvais et, surtout, de ne jamais trahir votre art. Soyez honnêtes avec vous-mêmes et avec vos créations. Et ce qui est beau dans ce principe, c’est qu’il ne s’applique pas qu’en musique. Ces conseils sont aussi valables dans la vie. Prenez le temps de trouver ce qui compte vraiment, restez fidèles à vos valeurs et osez aller au bout de vos idées, même si les autres pensent qu’elles sont folles.
Si vous pouviez vous téléporter…
Jacques : Greg l’a évoqué, le 29 mai 1913 à Paris pour assister à la première du « Sacre du Printemps ». La musique de Stravinsky, le ballet de Nijinksi. Il paraît que c’était rock’n roll dans la salle. J’aimerais aussi revivre le 7 juillet 1993, le concert du « Devotional Tour » de Depeche Mode. Je venais d’avoir le bac, j’étais avec mon meilleur ami et ses cousines. Cela restera pour toujours le meilleur concert de ma vie. Sinon j’aurais bien aimé avoir la vingtaine dans les années 70, pour la mode, le funk, la soul, le disco, le rock, les ovnis Kraftwerk, Jarre … C’était tellement varié, créatif et festif.
Gregory : Il y a tellement de périodes fascinantes. J’ai vraiment du mal à choisir. Mais s’il fallait vraiment en choisir une, je remonterais le temps pour assister aux cours de Nadia Boulanger. Être dans sa classe, guidé par son immense expertise, aux côtés d’élèves comme Aaron Copland, Quincy Jones, Philip Glass, Michel Legrand. Et peut-être même croiser Stravinsky ou Leonard Bernstein. Ce serait incroyable de voir cette interaction entre tant de génies créatifs réunis. J’aurais adoré ne serait-ce qu’assister à l’un de ses cours, observer comment elle stimulait et inspirait ces esprits brillants, et comprendre comment une telle ébullition artistique pouvait émerger d’une salle de classe. C’est une époque qui me fascine, car elle symbolise un carrefour entre tradition et innovation musicale.
JACQUES x GREGORY en 3 mots ?
Gregory : Musique. Harmonie. Amitié.
Jacques : Musique. De. Maison.
Vos autres projets pour 2025 ?
Jacques : Faire danser encore plus de monde.
Gregory : On travaille sur un album et plusieurs EPs, mais aussi sur des performances live sous plusieurs formes : concerts, clubs et d’autres formats très innovants mêlant plusieurs disciplines. Ces projets s’inscrivent dans la continuité de travaux que nous avons commencés il y a plus de 13 ans. En ce moment, c’est une période où la création occupe une place centrale dans nos vies, à la fois artistiquement et personnellement. On profite de ce moment pour se donner à fond, capter toutes ces bonnes émotions et poser les bases de projets qui nous passionnent profondément. C’est à la fois stimulant et incroyablement salvateur.
Votre plus grande fierté ?
Jacques : À part nos enfants ? Parce qu’on est avant tout des papas. Si tu rencontres mes filles, tu sais que j’ai réussi ma vie. En plus, mes deux filles ont fait le ballet national. Le top du top, c’est le jour où elles étaient seules en scène pour un duo. Qu’est-ce que j’ai pleuré ce jour-là. Sinon, niveau musical, c’est quand, avec Greg, on a déballé le vinyl de « Rising Again » avec Greg, même si on aurait aimé que Pi Rho soit avec nous. Quand on a mis la cellule sur le disque pour l’écouter, on s’est regardé, on n’a rien dit. On était bien. Apaisés.
Gregory : Mouais. Tu n’es jamais apaisé longtemps. Mais c’est vrai que pour une fois tu n’as rien dit pendant deux minutes. Juste pour ça il faudrait qu’on sorte plus de vinyles. Ensuite, il est reparti à bloc. Sans surprise.
Jacques : Je suis tellement content d’avoir promis à Greg qu’on remplirait des salles à l’étranger et qu’on sortirait un disque ensemble. Je lui ai fait cette promesse l’année où nous nous sommes rencontrés. Le truc improbable. Et ça y est, promesse tenue. Dans cette promesse, il y avait autant d’inconscience que d’amitié.
Gregory : Pour moi, ma plus grande fierté, ce sont mes enfants, ma petite famille qui me soutiennent et m'encouragent chaque jour, dès le lever (rires), sont une source infinie de bonheur. À cela s’ajoute la chance incroyable de pouvoir vivre de mes passions : créer et enseigner. Au fil du temps, la transmission est devenue une valeur essentielle pour moi. Et bien sûr, partager des aventures musicales et humaines passionnantes avec l’autre animal à mes côtés. Tout cela constitue une petite équation du bonheur et un équilibre précieux dans ma vie. En effet, la promesse est tenue, et chaque jour, nous allons encore plus loin. Le pire et surtout le meilleur, c’est que ce n’est que le début.
Quelque chose à rajouter ?
Gregory : T’es sérieuse là ? Tu veux vraiment qu’on en rajoute ? Je pensais qu’on t’avait épuisée (rires).
Jacques : C’est clair. Tu dois regretter de ne pas avoir interviewé Daft Punk à notre place. Chez eux, il y en a au moins un qui est taiseux.
Gregory : Prenez le temps d’écouter et d’apprécier la musique.
Jacques : Je sais que je vous ai dit de ne pas écouter mes conseils. Mais, sérieux, organisez des listening parties pour découvrir les albums.
Gregory : Et faites une bonne bouffe entre potes après.
Jacques : Et, surtout, dansez ! Tout le temps. Partout. Avec tout le monde.
Interview par Sabrina Bouzidi